CHAPITRE III
IACQUES BOUCHER ET L'HÔTEL DE L'ANNONCIADE — PREMIER REPAS ET PREMIERE SUIT DE JEANNE
A ORLÉANS — PROPHÉTIE DE LA DÉLIVRANCE — EMPRESSEMENT DES ORLÉANAIS POUR VOIR LA PUCELLE — CONSEIL DE GUERRE ET DÉFIANCE DES CAPITAINES FRANÇAIS — ESCARMOUCHE SUR LA RIVE DROITE — JEANNE TRAVAILLE A LA CONVERSION DE LA GARNISON D'ORLÉANS — MESSAGE \IA ANGLAIS — LA CAPTIVITÉ DE SON HÉRAUT GUYENNE — LA TERREUR AU CAMP ENNEMI
Trésorier général du duc d'Orléans depuis cinq ans au moins. Jacques Boucher n'hésita pas. quand les Anglais bloquèrent la ville, à s'enfermer dans la cité attaquée. 11 fut, avec son parent ou allié Guillaume Cousinot, chancelier du duché, l'âme de la résistance aussi longtemps que dura le siège.
Jacques Boucher personnellement est rappelé maintes fois dans les Comptes de commune et de forteresse, d'abord pour les dons qu'il ht en nature durant la disette occasionnée par le blocus: blé. avoine, vins; puis pour des avances consenties sur ses propres deniers et emplovées à l'achat de poudres et d'armes, ou dépensées pour des bois de construction et instruments de travail que nécessita la réfection de la porte Régnait. Il semble s'être chargé à ses entiers dépens de cette porte, voisine de son logis.
Le trésorier général avait contracté une honorable alliance dans la famille d'un des plus notables bourgeois d'Orléans, et de ce mariage une tille était née en 1419, qui avait reçu le nom de Charlotte. Jacques Boucher habitait Vkôtel de l'Annoneiade, belle maison subsistant encore et qui était située dans la rue des Tamelliers. dite maintenant rue du Tabour.
Jeanne arriva donc chez le trésorier général vers 9 heures du soir. Après avoir salué la famille hospitalière qui l'accueillait avec tant d'égards, elle se retira dans sa chambre. Là. son éeuver d'Aulon la dévêtit de son armure qu'elle avait conservée depuis le matin. Débarrassée de son costume de guerre, la Pucelle descendit dans la salle où ses hôtes lui avaient préparé une réception en rapport avec la joie qu'ils éprouvaient. Sur la table autour de laquelle se rangèrent tous leurs invités avec Jacques Boucher, sa femme et sa tille, on servit un souper digne de la circonstance. Les frères de Jeanne, son éeuver. ses hommes d'armes, ses pages y prirent part avec un appétit qu'on s'explique facilement, après une expédition aussi fatigante. Notre
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sainte héroïne, an contraire, ne touchait à aucun des mets qui lui étaient présentés. Son hôtesse s'en aperçut; comme elle lui en exprimait son étonnement et sa peine:
— Ne faut-il pas. dit la pieuse enfant, que je garde mes résolutions? En effet, elle jeûnait fidèlement chaque vendredi.
Elle prit alors la coupe d'argent placée devant elle, y lit mettre du vin mêlé d"eau. puis acceptant quelques tranches de pain les trempa dans le breuvage et les mangea. Ce fut son seul repas de toute la journée.
En agissant ainsi. Jeanne se mortifiait pour l'amour de Jésus-Christ; mais il me semble qu'à pareille heure elle axait le droit de répéter après le divin Maître assis près du puits de Jacob : « J'ai pour apaiser ma faim une nourriture que vous ne connaissez pas. » Elle aussi, la douce vierge, vivait avant tout de l'accomplissement de la volonté de Dieu. Pour obéir à son souverain Seigneur, elle avait tout quitté, et en son nom elle venait de pénétrer dans la ville assiégée. C'est sa protection, ce sont ses bienfaits qu'elle v apportait; l'enthousiasme populaire et le culte dont elle avait été l'objet de la part des Orléanais lui avaient fait comprendre, mieux encore peut-être que l'affirmation de ses chères Saintes, les grâces insignes de secours et de salut, surpassant toutes forces terrestres, dont le Tout-Puissant l'avait si largement pourvue et qui rayonnaient autour d'elle par toutes les fibres de son être.
Quand on se sépara, la Pucelle ne voulut reposer qu'auprès de pieuses femmes. Sa chambre était attenante à celle de son hôtesse : elle désira comme compagne de lit Charlotte, la fille de ses hôtes, âgée de dix ans; ceux-ci, heureux de cet honneur, s'empressèrent de lui confier l'enfant.
Avant de prendre congé de l'Envoyée du Ciel, l'épouse de Jacques Boucher lui demanda ce que deviendrait la cité exposée à tant de périls :
— Espérez en Dieu, répondit-elle, Xotre-Seigneur aidera la ville d'Orléans et chassera les ennemis!
Paroles prophétiques et réconfortantes que son hôtesse recueillera maintes fois encore sur les lèvres de l'héroïne au cours des journées suivantes.
E'hôtel de l'Annonciade devait avoir une chapelle, car le lendemain matin Jeanne fit la Sainte Communion dans la maison même qui l'abritait.
Cependant le peuple n'avait pu contenter, durant le trajet nocturne de la porte de Bourgogne à la rue des Tamelliers, la vive curiosité, faite de religion et de respect, qui le poussait vers la Pucelle; déjà une foule avide de la contempler s'était réunie devant la demeure du trésorier général. Ne la voyant pas paraître, tous ces braves gens s'entassaient contre la porte qui semblait prête à céder sous leurs efforts.
Jeanne, entendant ce grand bruit et avertie des désirs hautement exprimés, ne crut pas devoir résister à l'empressement de ceux qu'elle venait délivrer au nom de Dieu.
.Montée sur son cheval blanc, elle s'avança à travers les rangs pressés de la multitude. Ce tut alors un enthousiasme indescriptible : tous les regards lui redisaient l'amour plein d'espoir, la naïve confiance des Orléanais; toutes les mains étaient tendues vers elle; on voulait baiser ses pieds, ou tout au moins la toucher, et ceux qui n'y pouvaient parvenir s'efforçaient, comme la veille, d'atteindre sa monture.
L'animal était comme immobilisé par ce Ilot humain : on s'attachait à sa croupe, on
saisissait ses harnais Il semblait qu'il portât Dieu lui-même \u Maître du ciel
d'ailleurs, l'humble paysanne de Domremv faisait remonter la gloire de ce triomphe. Elle savait bien que sa seule force venait d'En Haut. Aussi, par le cœur de Jeanne, toutes les bénédictions de la foule montaient vers Jésus-Christ qui aime les Francs.
Pauvres Orléanais, ils ont tant souffert durant ces six longs mois de siège! L'artillerie anglaise a endommagé leurs maisons; la nécessité de résister aux assiégeants les a assujettis à toutes les dures obligations du service militaire : on a compté des morts et des blessés
Au milieu de cette angoisse atroce, une nouvelle inespérée s'était répandue dans les murs de la ville: Dieu, disait-on. envoie au secours de son peuple une jeune vierge. Depuis deux mois, on soupire après elle. Enfin la voici, et à qui l'interroge elle répond :
— Espérez en Notre-Seigneur. Si vous avez confiance en Dieu, il vous sauvera des Anglais.
On comprend dès lors l'allégresse, l'incomparable enthousiasme, le culte sincère des assiégés pour la messagère divine. Avant même qu'elle ait combattu. Orléans se sent délivré, ses habitants s'en vont répétant dans les maisons et les places publiques.
— Par le moyen de la Pucelle. nous allons enfin échapper à nos ennemis. Jeanne se dirigea d'abord vers l'église Sainte-Croix, où. la veille, elle n'avait
pu pénétrer à cause de l'heure tardive; elle voulait avant tout rendre hommage public à Dieu, dont elle n'était que l'humble instrument.
Elle profita également de cette première sortie pour voir le Bâtard d'Orléans et l'entretenir des opérations militaires. Elle demandait que l'on mît les troupes en marche dès ce jour-là et que l'on organisât une attaque générale contre les Anglais, ce qu'elle ne put obtenir en aucune façon : aussi rentra-t-elle fort courroucée à l'hôtel de l'Annonciade.
L'Envoyée du Ciel et les chefs militaires, même les meilleurs, ne s'entendaient plus dès qu'il s'agissait d'arrêter le parti à prendre sur la façon de conduire la campagne contre les Anglais. Ceux-ci considéraient les questions débattues au seul point de vue humain, comptant leurs hommes, supputant leur vaillance, se rappelant leur découragement et leur lassitude des jours précédents; Jeanne écoutait ses Voix, Impossible à des éléments si différents de concorder. Pour sauver la situation, il eût fallu chez les officiers supérieurs une foi pleine et entière dans la mission surnaturelle de Jeanne.
Tout en repoussant l'avis d'une attaque générale, le Bâtard d'Orléans permit une escarmouche. La Libératrice n'y prit point part, car il n'était pas dans l'ordre que l'Envoyée du Ciel figurât dans une si petite affaire, contraire d'ailleurs aux désirs de son Conseil.
Si Jeanne ne combattait pas, elle ne restait point cependant inactive. Ne pouvant engager l'action générale, elle continuait à la préparer. Or. on sait qu'à ses yeux cette
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préparation devait être premièrement surnaturelle et qu'avant tout il lui fallait une armée composée de soldats revenus aux pratiques de la religion et dignes d'être récompensés par la victoire.
A Blois, nous l'avons vue à l'œuvre : elle avait convaincu ses hommes qui s'étaient purifiés par une bonne confession et approchés de la Sainte Table. Elle entretint dans ces dispositions les guerriers qui l'avaient suivie dans Orléans, puis, s'adressant à ceux qui formaient la garnison de la ville, elle en décida un grand nombre à accomplir leurs devoirs de chrétien, si bien que le clergé en fut fort édifié.
Le blasphème était à la mode dans les armées du w siècle; hélas! cette triste habitude n'a pas disparu de celles du xxc! La pieuse enfant, devenue chef de guerre, éprouva une bien douloureuse impression quand elle entendit des bouches humaines maudire et insulter le souverain Seigneur qu'elle priait à genoux et dont elle ne prononçait le nom qu'avec un religieux et profond respect. Étaient-ce des soldats qui agissaient ainsi? Elle s'élevait alors avec force contre les coupables, les reprenant vertement, comme elle en axait le droit et le devoir. S'agissait-il d'officiers sur lesquels son autorité ne pouvait s'exercer, elle employait alors la bonté, la persuasion
et. s'il le fallait, la prière Voici à ce sujet le souvenir que conserva une personne
d'Orléans. Réginalde, femme de Jean Huré. âgée de vingt-quatre ans.
In jour, dit-elle, un grand seigneur marchant en pleine rue se mit à jurer honteusement et à renier Dieu. Jeanne l'entendit et fut fort troublée. S'étant avancée vers celui qui jurait, elle le prit par le cou et lui dit: « Ah! maître, osez-vous bien renier notre Sire et notre Créateur? En nom Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d'ici! » Ainsi pressé, le seigneur se repentit et s'amenda. Voilà ce que j'ai vu!
Ouoi de plus touchant que cette scène prise sur le vif? De la même façon, on l'a vu. l'héroïne avait corrigé La Hire de sa mauvaise habitude et obtenu de lui qu'il ne jurerait plus que par son bâton : « Par mon martin! » disait-il dans le langage de cette époque. C'est ce mot inoffensif que la Pucelle chercha à faire adopter dans l'armée à la place des blasphèmes. 11 semble que. dans ce but, elle ait choisi elle-même cette locution quand elle commandait au front des troupes, afin de la rendre plus populaire et pour éviter de se servir alors de la pieuse exclamation qui venait sur ses lèvres quand elle parlait devant peu de personnes : « Lu nom Dieu! » En effet, entendant nommer Dieu, les soldats auraient pu confondre ce cri avec quelqu'un de leurs odieux jurons.
Tandis qu'elle s'occupait ainsi de l'âme de ses soldats, la sainte enfant n'oubliait rien de ses devoirs de chef de guerre. Une chose la peinait surtout depuis son arrivée à Orléans: c'était le sort de Guyenne, un des deux hérauts qu'elle avait, de Blois, expédié aux Anglais avec sa lettre si solennelle les invitant à quitter la France. Son collègue Amblcville était revenu seul. Les généraux ennemis, en gardant Guyenne, a\aient dit qu'ils prétendaient le brûler parce qu'il obéissait aux ordres d'une sorcière, mais, afin d'établir leur bon droit, ils tenaient à consulter officiellement l'Université de Paris qui faisait cause commune avec les envahisseurs.
Ce fait doit être souligne soigneusement : c"est le début d'un plan diabolique.
Dès l'instant où Jeanne s'était présentée au roi, elle avait été l'objet de toutes les conversations, chez les Français aussi bien que dans les rangs des troupes anglaises. On répéta partout les affirmations et les promesses de la mystérieuse jeune fille. Amis et ennemis redirent à l'envi qu'une vierge envoyée par Dieu venait au secours du roi de France. Ce propos suffit à relever le courage des Orléanais qui le crurent volontiers. Fn revanche, il glaça d'effroi leurs adversaires qui voulaient bien combattre contre l'enfer et contre la terre, mais non contre le ciel.
Dès l'apparition de la guerrière sur les champs de bataille, il fut facile aux chefs de recueillir cette objection sur les lèvres de leurs soldats, puis de délibérer ensemble à ce sujet, de consulter le régent et son Conseil, voire même l'Université de Paris. De l'avis unanime de tous ces savants et hommes experts en politique, il n'y avait qu'un seul moyen de rassurer les troupes effrayées, c'était de répondre : « Celle qui se dit envoyée de Dieu vient en réalité de Satan : c'est une sorcière! » Or, la meilleure manière, au moyen âge, de reconnaître à quelqu'un la qualité de sorcier, c'était de le condamner au bûcher.
Quand on ne pouvait se saisir de la personne visée, on se contentait de faire subir la peine du feu à l'un de ceux qui croyaient en elle; c'était une façon d'atteindre indirectement le sorcier. On tenait Guyenne: en le brûlant au front des troupes, on prouvait aux combattants, d'une façon brutale — mais péremptoire, — que celle qui l'envoyait était en rapports avec Satan. L'Université de Paris n'aurait certainement pas manqué de conclure dans ce sens.
Heureusement, Jeanne veillait sur son messager fidèle. Elle profita de quelques instants où elle put s'arracher à toutes les œuvres qui la sollicitaient pour dicter une nouvelle missive aux Anglais. C'était une « sommation rédigée en sa langue maternelle et formulée en paroles bien simples ». Dans cette lettre, elle leur disait : « Messire vous mande que vous vous en alliez en votre pays, car c'est son bon plaisir.
ou sinon je vous infligerai une telle défaite » Le témoin Millet n'a conservé dans
son souvenir que ces mots, mais ils suffisent pour nous indiquer le ton à la fois inspiré et énergique de cette sommation.
Quand elle fut écrite, la Pucelle appela Ambleville. Or. lorsque le vaillant héraut était revenu seul, après avoir porté la première lettre:
— Que dit Talbot? s'était écriée la jeune guerrière.
- Talbot et les autres Anglais, avait-il répondu, disent de vous tout le mal possible; ils nous injurient, et. s'ils pouvaient vous prendre, ils vous feraient brûler. Déjà ils ont retenu mon camarade Guyenne pour le faire périr sur le bûcher.
— Au nom de Dieu, les Anglais ne feront point de mal à Guyenne. Toi-même, retourne hardiment vers nos ennemis et porte-leur cette lettre. Il ne t'arrivera rien de fâcheux, pas plus qu'à ton camarade qui nous reviendra, lui aussi, sain et sauf. Dis à Talbot que. s'il s'arme, je m'armerai aussi. S'il se trouve en place devant la ville et s'il peut me prendre, qu'il me fasse brûler. Si. au contraire, je le mets en déroule, qu'il lève le siège et que lui et les siens s'en aillent en leur pavs.
Amhlevillc partit bravement: il ne pouvait néanmoins sortir de la ville sans la permission du Bâtard d'Orléans. Quand celui-ci apprit la mission périlleuse acceptée par cet homme généreux, il estima trop dangereuse une semblable démarche. Appelant donc un de ses hérauts personnels, il lui commanda d'accompagner Ambleville et le chargea en même temps d'un autre message aux Anglais : c'était aussi une sommation dans laquelle il mandait qu'ils eussent à renvoyer les hérauts de Jeanne: « S'ils les faisaient mourir, ajoutait-il. je ferais mourir de pareille mort les leurs qui sont en ce moment à Orléans pour traiter au sujet des prisonniers. Je viens de les faire arrêter dans ce but. Ce ne seront pas seulement eux qui subiront ces représailles, mais aussi tous les prisonniers anglais, qui sont ici très nombreux.
Les hérauts revinrent avec la promesse de la délivrance de Guyenne. La rapidité des événements qui vont suivre ne laissa pas aux envahisseurs le temps d'exécuter leur parole, et ce furent les victoires de Jeanne qui brisèrent les chaînes de son premier envoyé.
Des témoignages irrécusables attestent que. dès l'instant où cette seconde missive de la jeune tille fut entre les mains de Talbot, une inexplicable et miraculeuse crainte s'empara des ennemis. Le Bâtard d'Orléans le déclare en ces termes : « La lettre fut envoyée au seigneur Talbot. Eh bien ! je l'affirme, à partir de cette heure, tandis qu'auparavant les Anglais, avec deux cents des leurs, mettaient en fuite huit cents ou mille des nôtres, il nous suffit de quatre ou cinq cents hommes de guerre pour lutter contre toute la puissance des Anglais, et il nous arriva de tenir si bien en respect les assiégeants qu'ils n'osaient plus sortir des bastilles où ils s'étaient réfugiés ! »
Cependant, Jeanne, confiante, attendait l'heure de la Providence, en continuant parmi les troupes son humble et fécond apostolat; elle se faisait toute à tous, parlant de Jésus, de sa force, de sa miséricorde et de son amour à ceux qui l'approchaient; elle ne cessait de prédire la prochaine délivrance d'Orléans assiégé, preuve manifeste de l'intervention miraculeuse du Tout-Puissant pour le salut national.