CHAPITRE IV
JEANNE ET GLASDALL AU BOULEVARD DE BELLECROIX — INJURES DU CHEF ANGLAIS; LA PUCELLE LUI PRÉDIT SA MORT LE DIMANCHE Ier MAI, DÉPART DU BATARD D'ORLÉANS POUR BLOIS LE CHA- NOINE JEAN DE MAÇON — JEANNE REND COURAGE AUX ORLÉANAIS EN LES ASSURANT DE LA PRO- CHAINE DÉLIVRANCE DE LEUR VILLE — NOUVELLE SOMMATION A LA CROIX-MORIN LE LUNDI 2 MAI
ET LE MARDI 3 MAI — HEUREUSE ARRIVÉE DU SECOND CONVOI DE BLOIS, LE MERCREDI 4 MAI RÉVEIL MIRACULEUX DE JEANNE
Jeanne, toutefois, avait au coeur un vif chagrin. En revenant du camp anglais, les hérauts n'avaient pas seulement rapporté à Dunois la promesse de la délivrance de Guyenne, ils étaient chargés aussi des plus injurieuses commissions à l'adresse de la Pucelle : c'était, au dire des ennemis, une femme de mauvaise vie. toute livrée à la puissance de Satan et séduisant le peuple de France. Ces outrageantes calomnies tirent verser bien des larmes à la pieuse enfant; mais, dans sa naïveté candide, elle finit par se persuader que, si ses adversaires parlaient ainsi, c'est parce qu'ils ne la connaissaient pas et qu'il lui suffirait de prendre contact personnellement avec leurs chefs pour faire tomber ces infâmes préjugés.
Aussi, dès ce samedi soir, résolut-elle de se mettre elle-même sans tarder en communication avec les Anglais. Avant que la nuit tût venue, elle se hâta de se rapprocher de leur camp afin de les rencontrer.
Il y avait, nous l'avons vu, sur le pont d'Orléans un poste avancé d'où la garnison de la ville surveillait les adversaires enfermés dans le fort des Tourelles. Ce retranchement, établi sur la dernière arche du pont restée en communication avec la cité, se nommait le boulevard de Bellecroix. Derrière les créneaux de cet ouvrage, on pouvait, sans nulle peine, lier conversation avec les Anglais postés sur la plate-forme ou dans les embrasures des meurtrières du fort. De cet endroit, Jeanne héla la sentinelle placée sur les tourelles et demanda à parler aux chefs présents dans le bastion. Ce ne fut pas Guillaume Molyn, alors capitaine du fort, qui parut, mais son principal lieutenant, le chevalier Glasdall, connu au loin pour sa bravoure, ses réparties hautaines et son audace. Jeanne, l'avant aperçu au milieu de ses hommes d'armes. se fit connaître et lui dit :
— \oble chevalier, rendez-vous au bon plaisir de Dieu, et vous aurez la vie sauve!
Glasdall et ceux qui l'accompagnaient turent extrêmement froissés de cette sommation. Ils répondirent avec mépris à la jeune fille, la traitèrent de vachère, et répétèrent ce que les Anglais avaient déjà déclaré à ses hérauts :
Si nous pouvons vous tenir un jour, nous nous ferons brûler!
Ces injures et ces menaces peinèrent vivement la Pucelle et la courroucèrent; pourtant, elle se contenta de répliquer :
- Tout ce que vous dites n'est que mensonge. Alors Glasdall insista :
Vous êtes une ribaude, une femme de mauvaise vie! s'écria-t-il bien haut. Ce fut une nouvelle douleur pour Jeanne; mais, à ce moment, elle entendit le langage mystérieux de ses Voix, et. remplie de l'esprit prophétique, elle s'adressa à 1" insu lteur :
- Bientôt les Anglais seront mis en déroute et ils se retireront du siège d'Orléans. Quant à toi, Glasdall, tu ne seras point témoin de ces laits, car tu mourras avant qu'ils soient accomplis.
Avant prononcé ces dernières paroles, la vierge inspirée rentra en ville.
La nuit était venue; elle regagna la demeure du trésorier général, l'âme navrée de tant d'injustice et d'obstination, mais pardonnant à ses ennemis.
Le lendemain 1e1' mai était un dimanche. Le Bâtard d'Orléans. Jean d'Aulon, écuyer de la Pucelle, plusieurs capitaines et leurs gens partirent de bonne heure pour Blois. afin de ramener vers Orléans la seconde moitié du convoi de vivres et les hommes d'armes qui déjà avaient escorté la jeune fille jusqu'à Chécy.
Comme précédemment, la foule des habitants, dans son désir insatiable de la voir et de l'approcher, emplissait la rue et se pressait à la porte de l'hôtel de l'Annonciade. Jeanne ne se ht pas prier. Afin de contenter ces bonnes gens et de leur montrer le don de Dieu, elle sortit à cheval, accompagnée de plusieurs chevaliers et écuyers. Il se trouva tant de monde sur son passage que dans toutes les rues qu'elle parcourait la circulation était presque complètement interrompue. Toute la population enthousiasmée la contemplait avec attendrissement et admiration.
Vraisemblablement, ce fut dans cette sortie du dimanche matin que la pieuse Lorraine, se rendant de nouveau à Sainte-Croix, y rencontra le chanoine Jean de Maçon, vénérable vieillard, âgé de soixante-dix ans. sous-chantre de la cathédrale docteur es lois, professeur de l'Université et auteur d'ouvrages remarquables qui nous sont parvenus. Ce prêtre, aussi charitable que savant, jouissait de la confiance générale et avait été délégué plusieurs fois par le Chapitre pour prendre part à la gestion des deniers de la ville.
Lorsqu'il aperçut Jeanne, il la manda aussitôt et lui dit bien simplement : Ma fille, ètes-vous venue pour lever le siéger"
— ■ En nom Dieu, oui !
— Ma fille, continua le sage vieillard, les ennemis sont forts et bien armés; ce sera une grande chose de les mettre dehors.
— Rien n'est impossible a la puissance de Dieu.