‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 27 sur 117 · ORLEANS — LA CATHEDRALE · texte numérisé non relu

ORLEANS — LA CATHEDRALE

Puis elle se tint à la disposition du pieux chanoine, qui. à diverses reprises, voulut l'examiner sur ses paroles et sur ses actes. Le résultat fut d'ailleurs absolument favorable à la Pucelle, car le célèbre docteur ne trouva en toute sa vie que de bonnes et saintes choses. Aussi manifestait-il son approbation pour les réponses qu'elle lui avait faites; en conscience, il ne doutait pas qu'elle fût envoyée de Dieu. Plusieurs bourgeois reçurent ces déclarations de la bouche de Jean de .Maçon et en rendirent témoignage lors de la réhabilitation.

Les prêtres d'Orléans eurent de fréquents rapports avec l'héroïne : maintes fois par jour elle les requérait pour confesser et remettre en grâce avec Dieu les hommes d'armes que ses exhortations ramenaient dans le droit chemin. Aussi le clergé remarqua-t-il bientôt la puissance extraordinaire qu'exerçaient sur les soldats les paroles de la Pucelle.

Les ministres de Dieu voyaient en outre avec une profonde édification les larmes abondantes que la jeune tille, toujours si pieuse et si recueillie dans les églises, versait, durant le divin Sacrifice, au moment de l'élévation de la sainte Hostie.

— Jamais et en rien nous n'avons recueilli le plus petit indice que Jeanne s'attribuât le moindre mérite des exploits qu'elle accomplissait avec tant de succès et de perfection. Au contraire, elle reportait tout à Dieu; elle résistait énergiquement au peuple quand il voulait la mettre aux honneurs. En semblable circonstance on reconnaissait sans tarder qu'elle préférait la retraite de la solitude à la compagnie des hommes, excepté toutefois quand elle savait sa présence requise pour les faits de guerre.

Cependant, plus la lutte semblait imminente, plus l'âme tendre de la Pucelle se sentait émue à la pensée des combats homicides qu'elle allait livrer, plus sa conscience chrétienne la poussait à tenter un suprême effort pour éviter l'effusion du sang. Mais que pouvait-elle? Déjà deux fois elle avait envoyé des messagers aux Anglais sans autre résultat qu'exposer la vie de ses hérauts. Ayant essayé de leur parler elle-même, elle avait reçu de la bouche d'un rude capitaine les plus vils outrages. Elle se détermina pourtant à une nouvelle démarche. Suivie de quelques capitaines et hommes d'armes, elle s'approcha d'un poste ennemi appelé la Croix- Morin, et là, sur la rive droite, elle réitéra l'invitation qu'elle avait faite à ses adversaires de la rive gauche. S'ils consentaient à se soumettre, elle leur promettait la vie sauve et la liberté de retourner en Angleterre. Il va sans dire que sa seconde tentative eut le même résultat que la première :

- Voulez-vous donc, lui cria le Bâtard de Granville, que nous nous rendions à une femme ?

Et il ajouta à l'adresse des guerriers qui l'accompagnaient des injures grossières.

Jeanne, devant ces insultes, n'éprouva plus la dure surprise de la veille et sut se contenir; elle garda le silence, offrant au ciel cette cruelle angoisse de son cœur meurtri.

Elle consacra les deux jours suivants à l'œuvre préparatoire par excellence de tout combat: la sanctification des soldats qu'elle allait opposera l'ennemi. Comme

elle avait promis au Bâtard d'Orléans de ne pas engager l'action avant son retour, il y eut peu d'incidents particuliers à signaler; à noter néanmoins que le dimanche les bourgeois lui offrirent des vins d'honneur, ainsi qu'à Florent d'Iliers, qui venait également d'arriver dans leurs murs.

Le lundi 2 mai. Jeanne sortit d'Orléans à cheval et s'avança dans la plaine aussi près que possible des bastilles et du camp des Anglais. Le peuple la suivit en foule, prenant toujours un extrême plaisir à la contempler et à se grouper autour d'elle. Quand elle eut considéré et étudié tout à son aise les retranchements et fortifications des ennemis, elle rentra en ville et se rendit droit à la cathédrale, où elle assista à l'office divin.

Le lendemain, il y eut à la cathédrale une supplication très solennelle, pour obtenir de Nôtre-Seigneur Jésus-Christ la délivrance de la ville.

I n religieux Carme, Jean Mahy, donna le sermon; puis on porta processionnellement la relique de la vraie Croix conservée au trésor de l'église. Les notables Orléanais ayant des torches à la main escortèrent le bois sacré. Jeanne et les autres chefs de guerre suivaient dévotement.

Le mardi 3 mai. les garnisons de Montargis, Gien, Château-Renaud, Chàteaudun, ainsi que celles des pays du Gâtinais, forçant à leur tour les lignes du blocus sans que l'ennemi consterné cherchât à les arrêter, entrèrent à Orléans pour répondre aux appels lancés au nom du roi et de la ville assiégée. Bon nombre de gens de pied, munis de guisarmes et d'armes de trait, s'étaient joints aux troupes régulières tonnant ces garnisons.

Les Orléanais continuaient à entourer Jeanne des plus grands égards. Une troisième fois ils lui offrirent des vins d'honneur et en outre lui présentèrent solennellement une alose, la traitant ainsi comme les plus illustres personnages qu'ils accueillaient dans leur cité.

Dans la soirée, on reçut des nouvelles de l'armée venant de Blois. Ce corps arrivait par la Beauce. comme la Pucelle l'avait demandé lors de la première expédition. Il était conduit par le maréchal de Saint-Sevère, les sires de Rais et de Bueil. Les vivres et provisions qu'il amenait ainsi que l'artillerie avaient été fournis par Bourges, Tours, Angers et Blois. Le convoi s'était mis en marche dès le matin; il allait camper le soir même presque à mi-route de Blois et d'Orléans, et le lendemain, à l'aube, il devait se diriger sur la ville assiégée.

L'armée se montra le 4 mai. à la première heure, en vue de la bastille anglaise nommée Londres que les ennemis avaient construite sur la route de Chàteaudun. On ne pouvait songer à poursuivre plus loin dans cette direction : la troupe commença donc un mouvement tournant qui devait l'amener jusqu'en face de la bastille située entre Saint-Ladre et Saint-Pouair et appelée Paris parce qu'elle interceptait la route de cette ville à Orléans. C'est là seulement que cessaient les fossés de circonvallation et que s'ouvrait, je l'ai dit. le piège permanent des Anglais. Ceux-ci résolurent de s'opposer à l'entrée du convoi, et dans ce but tirent diligence, rassemblant près du fort un corps de quatorze à quinze cents hommes.

Pendant ce temps. Jeanne, taisant preuve d'un vrai talent militaire, s'apprêta à donner la main aux arrivants. Levée dès l'aube, après avoir entendu la Sainte- Messe et fait la Sainte Communion, elle réunit autour d'elle Florent d'Iliers. le sire de Yillars. Jamet de Thillay et environ cinq cents combattants. Accompagnée de ces hommes d'armes, elle sortit d'Orléans, puis, par les chemins de la forêt, s'avança à une petite lieue de la ville en se rapprochant de la bastille de Paris. Le convoi de Blois atteignait précisément cet endroit, et les deux corps opérèrent leur jonction entre 6 et 7 heures du matin.

Toute cette troupe avec les munitions passa à peu de distance des forteresses anglaises: les prêtres chantaient des cantiques au milieu des soldats. Parmi eux. Jean Pàquerel portait la bannière de Jésus crucifié, la Pucelle les précédait, son étendard à la main. Les Anglais assistaient de bien près à ce défilé. Pourtant, ils n'osèrent attaquer cette armée qui traversait si bravement leur embuscade. Ils étaient glacés par une terreur inconnue jusqu'alors et vraiment extraordinaire chez des vainqueurs. [|£Aussitôt entrés en ville, les soldats prirent de la nourriture et du repos. Vers midi, le Bâtard d'Orléans vint trouver Jeanne et lui annonça que Falstoff arrivait, amenant aux assiégeants des hommes et des vivres, et que déjà il avait été signalé à Janville :

— Bâtard. Bâtard, répliqua-t-elle en riant, je te commande, aussitôt que tu apprendras la venue dudit Falstoff, de m'en avertir, car s'il passe sans que je le sache, je te ferai ôter la tête.

Le capitaine, sans se formaliser. lui répondit aussi en plaisantant de ne rien craindre, qu'elle serait informée à temps.

Mais, quoi qu'il eût fait et dit en cette circonstance, Dunois, pas plus que les autres chefs, n'avait encore une foi entière et absolue dans le surnaturel talent militaire de l'héroïne. La preuve en est que. dans sa visite à la Pucelle. il lui avait caché la résolution prise par lui et les chefs de l'armée d'engager immédiatement la première action contre les Anglais.

Jeanne était fatiguée : elle s'était levée de très bonne heure et avait chevauché toute la matinée; de plus, elle était brisée par l'émotion toute naturelle que lui causaient ses débuts dans le métier des armes. Quand le Bâtard d'Orléans l'eut quittée. l'Inspirée se retira dans sa chambre et, son armure enlevée, se jeta toute vêtue sur son lit. où elle s'endormit. Son écuyer d'Aulon alla également se reposer dans l'appartement qui lui était réservé près de là et se trouva bientôt plongé, lui aussi, dans un profond sommeil.

Tout à coup. Jeanne entend ses Voix qui l'avertissent. File se précipite hors de sa couche, et un cri sort de sa poitrine oppressée :

— Le sang de nos gens coule par terre Mes armes ! Mon cheval !

S'adressant à d'Aulon qu'elle a éveillé par ses appels réitérés, elle s'écrie:

— Mon Conseil me dit d'aller contre les Anglais; mais je ne sais si je dois marcher contre leur bastille ou contre Falstoff, qui vient les ravitailler.

Comme elle parlait ainsi, son aumônier. Fr. Pàquerel. et d'autres prêtres pénétraient en son louis; ils l'entendirent se lamenter:

— Où sont ceux qui me doivent armer? Le sang de nos gens coule par terre! Au nom de Dieu, c'est mal fait. Pourquoi ne m'a-t-on pas éveillée plus tôt? Nos soldats ont bien à besogner devant une bastille, et il y en a de blessés. .Mes armes ! Apportezmoi mes armes et amenez-moi mon cheval.

Autour d'elle on ne savait que penser, car les rues étaient calmes et silencieuses.

La vaillante entant descendit dans le bas de la maison et s'avança jusqu'à la porte. Elle rencontra, devisant avec la maîtresse de céans, son page Louis de Coûtes qu'elle interpella en ces termes :

— Ah ! sanglant garçon ! vous ne me disiez pas que le sang de France fût répandu! Elle envova quérir son cheval, remonta précipitamment dans sa chambre pour

prendre son armure. L'épouse de Jacques Boucher et sa petite tille aidèrent l'écuyer de la jeune guerrière à la couvrir des multiples pièces de son vêtement de fer. D'Aulon finissait de le lui ajuster, quand on entendit du tumulte dans la ville : il se hâta alors de s'équiper lui-même.

Cependant la Pucelle est déjà au seuil de la porte. A cet instant. Louis de Coûtes arrivait, monté sur le cheval de l'héroïne : il saute à terre, et Jeanne se met en selle. Alors seulement elle s'aperçoit qu'elle a oublié sa bannière; mais elle est si pressée de partir qu'elle ne veut pas attendre qu'on la lui apporte. Elle ordonne à Louis de Coûtes de la passer par la fenêtre de sa chambre. Saisissant le précieux emblème, elle se dirige au triple galop du coté de la porte de Bourgogne: les étincelles jaillissent sous le sabot de son coursier. Au grand ébahissement de tous, elle suit sans guide le chemin le plus direct vers un endroit que personne ne lui a désigné.

On lui demanda au retour:

nui donc nous réveilla, qui nous montra la route?

— Mes Voix ! répondit-elle. Par leur moyen. Notre-Seigneur m'a tout révélé en cette a lia ire.

Ce miracle du réveil de la Pucelle à l'instant où se livre à son insu la première bataille du siège d'Orléans est un des faits les mieux établis de sa vie. Les chroniqueurs et les témoins sont unanimes à le raconter, et il a été transcrit sans difficulté dans toutes les histoires de Jeanne d'Arc, même dans celles qui prétendent se passer de toute intervention divine.

Nous n'avons pas besoin de taire remarquer qu'en dehors d'une cause surnaturelle, rien ne peut suffisamment expliquer tin semblable prodige.

Dieu multiplie les preuves les plus éclatantes, afin que tous comprennent enfin que lui seul suscite pour sauver la France l'humble paysanne de Domremy.

Page 1