CHAPITRE VI
LE CONSEIL DES HOMMES ET LE CONSEIL DE DIEU — PROPHETIES DE JEANNE — L ALOSE — SORTIE D'ORLÉANS MALGRÉ GAUCOURT — TOUS LES CHEFS PRENNENT PART A L'ATTAQUE DES TOURELLES — INUTILITÉ DES PR1 MIERS ASSAUTS — BLESSURE DE JEANNE — SONNERIE DE LA RETRAITE — i/ÉTEN- DARD FLOTTE VERS LE FORT — LES TOURELLES SONT EMPORTÉES ET LEUR GARNISON DÉTRUITE — INACTION DE L'ARMÉE ANGLAISE SIR LA RIVE DROITE — LA VICTOIRE DU 7 MAI EST 1 N MIRACLE
Il taisait nuit quand Jeanne repassa la Loire et pénétra dans Orléans. Rentrée à l'hôtel de l'Annonciade, elle fut contrainte de taire une exception à sa pieuse habitude qui était de jeûner tous les vendredis. A bout de forces, elle dut, au lieu d'une simple collation, prendre un repas un peu plus substantiel.
Elle le terminait lorsqu'un noble chevalier se présenta de la part des capitairies royaux. Ceux-ci axaient tenu conseil et communiquaient à la Pucelle la décision qu'ils axaient adoptée. Certes, tous les chefs reconnaissaient d'un commun accord que la victoire obtenue était une grande grâce de Dieu, étant donné le petit nombre des Français en comparaison des forces anglaises, mais puisque la ville axait des victuailles en abondance et qu'elle pouvait facilement attendre un autre secours du roi. les chefs axaient résolu de ne pas combattre le lendemain.
C'était pousser trop loin la défiance envers Dieu et son Envoyée! Aussi Jeanne, relevant la tête, répondit solennellement au chevalier:
Vous avez été à votre Conseil, et moi aussi, j'ai été au mien. Or, sache/ que le I )onseil de mon Seigneur s'accomplira et demeurera stable, tandis que le vôtre périra. Puis, se tournant vers le Fr. Pàquerel. qui assistait à ce colloque :
Demain, lui dit-elle, levez-vous de très grand matin, de meilleure heure qu'aujourd'hui, et faites en tout pour le mieux que xous pourrez. Tenez-vous toujours auprès de moi: car j'aurai en ce jour beaucoup à besogner: j'accomplirai de plus grandes choses que je n'ai faites jusqu'ici. Oui, demain je serai blessée, et le sang sortira de mon corps à la poitrine.
Elle mit lin a l'entretien en répétant :
Demain je serai blessée à l'attaque des Tourelles; mais ce fort, malgré ses remparts, succombera; il sera pris par nos soldats, et je rentrerai dans Orléans en passant sur le pont.
Il s'agissait du vaste pont qui relie la cité aux Tourelles et à la rive gauche. Les nécessités de la défense, puis celles de l'attaque, avaient amené Français et Anglais à en détruire successivement jusqu'à trois arches. Cette prophétie, déjà taite la veille, on l'a vu. devait donc sembler à tous complètement irréalisable. Quant à sa blessure, nous avons constaté que. dès Chinon, la Pucelle l'avait annoncée à Charles VII et qu'un monument authentique de cette première prédiction avait survécu.
La nuit tut fort agitée dans les deux camps. Les ennemis l'employèrent à évacuer et à brûler leur bastille du champ de Saint-Privé : c'était, avec les Tourelles, le dernier poste qu'ils occupaient sur la rive gauche; ils en retirèrent la garnison dans la bastille de Saint-Laurent, leur position principale de la rive droite. En opérant ce mouvement à l'aide de deux ou trois chalands, nombre de leurs hommes furent pris de panique, tombèrent dans la Loire et se noyèrent.
Quant aux Orléanais, voyant des flammes s'élever, entendant des barques traverser le fleuve, ils veillaient, se demandant quels événements extraordinaires allaient se passer, et utilisant la nuit à préparer la lutte.
Jeanne elle-même ne put reposer, tant elle redoutait que les Anglais ne profitassent de l'obscurité pour tomber sur les troupes laissées devant le fort des Tourelles.
Le lendemain 7 mai, avant l'aube, elle entendit la messe de son aumônier, reçut en très grande dévotion le précieux corps de Jésus-Christ, puis revêtit son armure. Au moment où elle franchissait le seuil de sa demeure, un homme lui offrit le fruit de sa pèche nocturne : c'était une alose. La Pucelle était encore à jeun. Jacques Boucher voulut la retenir :
— Jeanne, mangeons ce poisson avant votre départ.
- Gardez-le jusqu'au soir, répondit-elle, car je vous amènerai un godon iou goddam. sobriquet désignant les Anglais) qui en prendra sa part, et je repasserai le pont après avoir pris les Tourelles.
Plusieurs personnes étaient présentes; elles entendirent cette affirmation et en turent profondément étonnées, car ce pont, même en supposant la victoire des français, ne pouvait être remis en usage qu'après un long travail de réparation et de reconstruction.
Cependant, l'héroïne, accompagnée d'un certain nombre de guerriers et d'une multitude de peuple, arriva à la porte de Bourgogne. En vertu de la délibération du Conseil, cette porte avait été fermée, avec défense de l'ouvrir. Raoul de Gaucourt, gouverneur d'Orléans, chef énergique, s'était mis lui-même à la tète de ceux qui gardaient l'entrée, pour veiller à l'exécution de la consigne donnée. La foule, arrêtée dans son élan, se jetait exaspérée contre cet obstacle, afin de le briser, tandis que quelques-uns se détachaient du gros de la troupe pour aller menacer Gaucourt dont la vie fut un instant en péril.
En voyant Jeanne approcher, les bourgeois s'écrièrent :
— Noble Pucelle, nous vous requérons d'accomplir la mission que Dieu et le roi vous ont confiée!
La jeune tille, très émue, répondit :
\li nom de Dieu, je le ferai! Qui m'aime me suive!
Mois, imposant silence au peuple, elle alla droit vers le gouverneur et lui dit : - Vous êtes un méchant homme, mais, que vous le vouliez ou non. les soldats passeront, et ils triompheront aujourd'hui comme ils ont triomphé hier.
Puis, s'adressant aux gardes eux-mêmes, elle se lit ouvrir cette porte ainsi qu'une poterne située près de la grosse tour et permettant d'accéder directement à la Loire.
Le soleil se levait à l'horizon lorsque Jeanne traversa le fleuve avec ses soldats, au moyen de chalands et de barques. Les magistrats de la ville avaient, en effet, pris leurs précautions pour qu'il y eût là à sa disposition une batellerie complète que l'on utilisa d'ailleurs pendant la journée tout entière.
\ peine arrivée sur la rive gauche, la Pucelle envoya quérir tous les capitaines qui avaient passé la nuit, campés sur les ruines de la bastille des Augustins ; elle voulait s'entendre avec eux sur le meilleur parti à adopter.
On déclara à l'unanimité qu'il fallait d'abord donner l'assaut à un solide retranchement dont les Anglais avaient entouré de toutes parts la bastille des Tourelles. Cette décision prise, la guerrière et les capitaines rejoignirent leurs hommes.
lorsque les chefs restés dans Orléans apprirent le départ de l'héroïne, ne voulant pas lui laisser à elle seule l'honneur de la victoire, ils s'empressèrent de la suivre, bien qu'ils lui eussent reproché peu d'instants auparavant de mettre les troupes du roi en grand danger par cette opération militaire.
Bientôt le Bâtard d'Orléans. La Hire. Bais. Graville, Poton de Xaintrailles, Thibaut d'Armagnac, Guillaume de Gamaches, Louis de Culant, Richard de Goûtant, les sires de Bieux. de Guitry, de Coarraze, de Villars, Bemv de Chailly, Florent d'Iliers, Le Bourg de Masqueran, Gaucourt lui-même etd'autres turent autour d'elle. S'emparer d'une place aussi tortillée que les Tourelles n'était guère chose aisée. Lu effet, la bastille, entourée d'un fossé plein d'eau et protégée, du côté des terres, par ce rempart formidable dont l'attaque allait commencer, axait encore pour sauvegarde d'autres fossés larges et profonds; en outre, une excellente artillerie était à la disposition de ses défenseurs. Aussi les français, réunissant leurs forces, lui opposèrent-ils toutes leurs bouches à feu et leurs machines de guerre.
L'action ne tarda pas à s'engager.
Les Anglais enfermés dans les Tourelles étaient au moins cinq ou six cents combattants, sous les ordres de chefs intrépides, tels que le chevalier de Molyns, commandant du fort, le sire de Ponyngs, le bailli de .Mantes et enfin Glasdall, que nous connaissons déjà. Cette garnison était décidée à vaincre ou à mourir.
Les français, de leur côté, excites par l'exemple et la parole de la Pucelle. taisaient des prodiges de valeur. Entrant dans les fossés, malgré l'artillerie et les (lèches des adversaires, se hissant par tous les moyens possibles jusqu'à la hauteur du rempart, on eut dit qu'ils se croyaient invulnérables. Mais quand ils étaient péniblement arrivés au laite des fortifications, les lances, les haches, les maillets de plomb. s'abattant sur eux. les renvoyaient à leur point de départ. Ils reprenaient aussitôt courage, et. bravement, recommençaient l'assaut. La Pucelle. au premier rang, servant
TRIOMPHANTE ET MÉCONNUE I<jl
de cible à l'artillerie ennemie, loin de s'en émouvoir, ne paraissait que plus ardente et ne cessait de crier :
— Avez confiance. Espérez en Dieu ! Les Anglais seront battus ! Ne craignez point ; la place est votre !
La lutte se poursuit avec acharnement; toutefois les forces humaines ont une limite que l'on ne peut dépasser.
Vers une heure de l'après-midi. Jeanne constate que ses soldats sont épuisés. Elle seule, soutenue par la force d'En Haut, est toujours remplie de la même vigueur. L'heure de la victoire prédite par ses Voix n'a-t-elle donc pas encore sonné ? Voulant à son tour tenter l'assaut, elle s'empare d'une échelle et va la planter contre le rempart. Les Anglais ont reconnu celle qu'ils exècrent, leurs meilleurs archers la visent: une grêle de traits s'abat sur elle et une flèche lui transperce l'épaule.
La Pucelle roule dans le fossé. A cette vue les ennemis bondissent de joie et de triomphe, tandis que les Français laissent échapper un cri d'épouvante.
L'héroïne est emportée loin du rempart; on la dépose sur l'herbe. Le trait sortait d'un demi-pied de l'autre côté de la poitrine. Se voyant si blessée et souffrant beaucoup, la douce vierge eut peur et se mit à pleurer.
Ainsi nous pouvons reconnaître tout le mérite de l'humble paysanne qui ne remplit son rôle surnaturel et si merveilleux qu'au prix des efforts les plus -généreux et du plus grand héroïsme. Mais bientôt elle refoule au fond de son cœur toutes ses répugnances, étouffe son cri de douleur et s'immole totalement au service de Dieu et de la patrie. Cependant. Fr. Pàquerel, le Bâtard d'Orléans et tous les chefs entourent l'infortunée guerrière. Plusieurs hommes d'armes s'approchent. Voyant que le sang s'échappe à flots et que la jeune fille pleure, ils offrent de la guérir par quelques sortilèges et de charmer sa blessure. A cette proposition inattendue, Jeanne répond vivement :
— J'aimerais mieux mourir que de commettre un péché; la volonté de Dieu soit faite ! Si l'on sait à mon mal quelque remède permis, je veux bien qu'on l'emploie.
La Pucelle a levé les yeux : ses célestes visions viennent de lui apparaître; elle a prêté l'oreille à leur voix bien-aimée ; une fois de plus elles lui ont promis la victoire; son courage et ses forces renaissent aussitôt.
— Je suis bien consolée, dit-elle.
Puis, énergiquement, elle arrache elle-même le trait de son épaule, sur laquelle on applique une compresse d'huile d'olive. Immédiatement après elle se confesse, avec abondance de soupirs et de larmes.
Pendant ce temps, les chefs se sont retirés et ont tenu un rapide Conseil. Pourquoi s'obstiner à continuer un combat qui tourne si mal? La prudence ne veut-elle pas qu'on rentre dans Orléans pour réparer tant de pertes et attendre de nouveaux renforts ? Tel est l'avis des capitaines; se dirigeant vers la jeune tille, ils lui annoncent leur décision. En vain, plus courageuse que ces vieux guerriers, la blessée les supplie de tarder encore un peu. Ses paroles enflammées ne trouvent pas d'écho dans leur cœur; elle entend le Bâtard d'Orléans déclarer que la lutte a duré assez longtemps et qu'il faut ramener l'artillerie dans la ville jusqu'au lendemain. Cela dit. le lieutenant
du roi donne l'ordre de sonner la retraite : les trompettes retentissent et les troupes quittent le pied du retranchement. A ce spectacle Jeanne tressaille, se relève comme si elle n'avait aucune plaie, et. avec le ton de l'autorité, elle leur tait savoir la volonté du ciel :
Au nom de Dieu, s'écrie-t-elle solennellement, vous entrerez bientôt dans les Tourelles, n'en doutez pas. Quand vous verrez flotter mon étendard vers la bastille, reprenez vos armes, elle sera votre. Maintenant, reposez-vous un peu; buvez et mangez pour prendre des forces.
Ce langage émeut les chefs, ils se sentent irrésistiblement gagnés et lui obéissent. Ils font alors distribuer aux hommes les provisions — quartiers de porc cuits, tonneaux de vin et environ cinq mille pains — que les bourgeois d'Orléans ont accumulées depuis le matin sur la rive gauche. Ce repas, absorbé à la hâte et sans quitter les armes, réconforte néanmoins les soldats.
Quant à Jeanne, au lieu de manger ou de se reposer, elle demande son cheval. Oubliant fatigue et blessure, elle saute en selle, laisse son étendard aux mains de d'Aulon et se dirige avec un chevalier vers une vigne située à quelque distance. Là. elle met pied à terre et dit à son compagnon :
— Ne quittez pas des yeux mon étendard; quand il touchera le rempart, avertissezmoi.
Ensuite elle s'agenouille, se recueille en Dieu, réclamant son puissant appui et montrant une fois de plus à toute l'armée que du Ciel lui vient tout son secours.
Pendant qu'elle prie, d'Aulon ne peut contenir sa généreuse bravoure. Il a entendu la Pucelle prédire le succès et annoncer qu'elle rentrera victorieuse dans Orléans par le pont rétabli; il a confiance dans la parole de celle qu'il sait inspirée de Dieu, et, pour hâter l'heure du triomphe, il veut recommencer l'assaut. Il confie l'étendard à l'un de ses plus braves soldats, nommé le Basque. Puis, se couvrant de son bouclier à cause des pierres lancées par les Anglais, l'écuyer de Jeanne s'avance jusqu'au pied même du retranchement, suivi de près par son compagnon. A ce moment, l'étendard, flottant au vent, touche le rempart.
A cette vue, le chevalier en observation s'écrie :
— Jeanne, la queue y touche !
La vaillante guerrière, qui priait depuis quelques minutes, remonte immédiatement à cheval, et piquant des deux sur l'ennemi :
- En avant ! En avant ! s'exclame-t-elle. Tout est votre !
file s'élance vers son étendard, qu'elle veut reprendre en mains; mais le Basque ne prétend pas se séparer du précieux dépôt, et. avec lui, se porte tout contre le rempart. L héroïne le suit, traverse le fossé; rejoignant enfin le soldat, elle lui enlève sa bannière, puis, d'un geste énergique, la plante dans le remblai de l'ouvrage assiégé en répétant:
- Tout est vôtre ! Entrez ici !
Les français, électrisés par ce spectacle, se précipitent à l'assaut; ils ressentent je ne sais quelle miraculeuse force. Eux-mêmes racontèrent ensuite leurs impressions: à peine la jeune fille eut-elle prononcé ces paroles : « Tout est vôtre! Entrez! » qu'ils
JEANNE D ABC DELIVRE ORLEANS Peinture murale de Lesepveu, au Panthéon.
gravirent le rempart escarpe aussi facilement qu'ils eussent monté les marches d'un escalier.
Les ennemis, remplis de stupeur à la vue de Jeanne qu'ils croyaient avoir tuée, sonl saisis d'une terreur subite. Ils abandonnent en foule la courtine pour se renfermer dans l'intérieur même du fort des Tourelles, dont les sépare seulement un pont de bois, jeté sur le fossé que forme un bras du fleuve. A la tête des siens, la vierge lorraine s'est élancée, tandis qu'à l'arrière-garde Glasdall protège la retraite.
La Pucelle lui crie :
— Glasdall ! Glasdall ! Rends-toi au Roi du Giel. Tu m'as appelée prostituée; mais j'ai grand pitié de vos âmes.
Sourd à cette otl're de pardon, son insulteur s'engage tout armé sur le pont. Un sinistre craquement se fait entendre. Miné par le feu d'un brûlot amarré sous lui. le pont s'effondre, entraînant dans la Loire le malheureux chef et bon nombre de ses meilleurs guerriers. Ainsi s'accomplit la prophétie de l'Inspirée faite à cet ennemi quelques jours auparavant :
- Les Anglais se retireront de devant Orléans, mais tu ne verras pas leur retraite. Cependant, les habitants de la cité ne sont pas demeurés oisifs : le brûlot qui
a détruit le pont de bois des Anglais, ce sont leurs hommes qui l'ont amarré là. Ils ont fait plus : avec des échelles et des poutres, ils ont remplacé, tant bien que mal. les arches détruites du grand pont, et rétabli ainsi les communications entre Bellecroix et les Tourelles. Sur ce pont improvisé. Nicolas de Giresme. commandeur de Saint-Jean de Jérusalem, s'élance le premier, suivi d'audacieux combattants. Malgré l'héroïque défense des adversaires, il escalade cette partie des Tourelles au moment même où Jeanne, y pénétrant de l'autre coté, fait flotter à leur sommet son étendard victorieux.
La nuit était arrivée : la Libératrice resta pourtant quelques heures encore dans la forteresse conquise, redoutant une nouvelle attaque sur la rive droite. Voyant que tout était calme, elle se décida enfin à rentrer en ville, où déjà, dans chaque église, les prêtres avaient entonné le Te Deum au son joyeux de toutes les cloches. Elle revint dans Orléans, comme elle l'avait prédit le matin, par le pont de la Loire rétabli; Dieu sait avec quelle joie elle et ses gens furent reçus !
Pendant ce temps. d'Aulon envoyait quérir un habile chirurgien pour remplacer par un pansement sérieux l'appareil sommaire qui couvrait la blessure de Jeanne. Puis la douce vierge, rendant grâces à Notre-Seigneur. consentit à s'étendre pour essayer de prendre un repos si nécessaire à ses membres brisés. Ce soir-là. bien qu'elle n'eût rien mangé de toute la journée, elle ne put goûter aucune nourriture, mais accepta un peu de vin qu'on lui présenta dans une coupe, et encore y voulut-elle mêler moitié d'eau.
La défaite des Anglais avait été terrible. Des cinq ou six cents défenseurs occupant les Tourelles, la plupart étaient tués ou noyés, quelques-uns seulement prisonniers : nul n'avait réussi à s'enfuir. Sur la rive gauche de la Loire, il n'y avait plus aucun ennemi. Les communications entre Orléans et les pays occupés par (maries Yll se
trouvaient par le fait rétablies. Tout cela venait de s'accomplir sous le regard d'une armée anglaise comptant encore, malgré ses échecs, sept à huit mille hommes, commandés par des généraux éprouvés, tels que Suffolk, Talbot, Falstoff, de Scales. Et cependant, personne n'avait bougé pour secourir le fort assailli, ou même tenté une diversion par une attaque contre Orléans, afin d'attirer sur un autre point l'attention et l'effort des défenseurs de la ville.
En somme, la garnison de la bastille assiégée axait tenu bon durant cette longue journée de lutte, et. jusqu'au soir, l'avantage paraissait de son côté; tout à coup, sur un mot. sur un signe de leur chef, les troupes de la Pucelle harassées, découragées, presque en déroute, bondissent sur les retranchements ennemis comme une nuée « d'oisillons », et en un instant remportent la victoire jusque-là si chèrement disputée.
Les prisonniers anglais ont déclaré qu'il se produisit des choses merveilleuses au moment du dernier assaut. Une sorte de terreur comparable au vertige s'empara des défenseurs du fort ; il leur sembla que les assaillants s'étaient multipliés et qu'il y avait là. fondant sur eux, un peuple innombrable accouru de toutes parts.
A contempler cet enchaînement des faits, ne semble-t-il pas qu'on soulève un peu le voile derrière lequel agit la Providence, alors qu'il lui plaît d'intervenir dans le libre champ de nos volontés?
L'action de Dieu s'unit ainsi à celle de la créature : parallèlement s'exercent la bravoure et le miracle! Ce que Jeanne résumait si bien dans sa sublime réponse aux prélats qui l'examinèrent à Poitiers:
— Les soldats combattront et Dieu donnera la victoire!