CHAPITRE VII
CONSEIL DES CAPITAINES ANGLAIS — LES ASSIEGEANTS OFFRENT LA BATAILLE — JEANNE DEFEND DE COMBATTRE — LA MESSE AU FRONT DES TROUPES — RETRAITE DE L'ARMÉE ANGLAISE — LA PREMIÈRE PROCESSION D'ACTIONS DE GRACES — PILLAGE DES BASTILLES — NOUVELLE PROCESSION — ■ LA DÉLI- VRANCE, MIRACLE DE DIEU — DÉPART DE JEANNE ET DE L'ARMÉE, LE MARDI IO MAI — RECONNAIS- SANCE SÉCULAIRE D'ORLÉANS — LA FÊTE PATRIOTIQUE DU 8 MAI
La nuit même qui sui\it la prise des Tourelles, les capitaines anglais tinrent conseil. Quel parti devaient-ils prendre dans la situation présente? Ils avaient perdu la bastille de Saint-Loup sur la rive droite, à l'est de la ville; puis, successivement, toutes leurs forteresses de la rive gauche. Orléans n'était plus bloqué. Toutefois, il restait aux envahisseurs, à l'ouest de la place, une suite de bastilles bien fortifiées et muniesd'une excellente artillerie. En sûreté derrière ces retranchements, n'était-il pas raisonnable de leur part d'attendre les secours que le régent de France ne manquerait pas de leur envoyer?
Volontiers les capitaines eussent accepté ce parti, conforme au sentiment que leur inspiraient l'orgueil national et leur bravoure, si une sérieuse objection n'avait été soulevée : les troupes étaient-elles en état de résister?
Sur ce point, pas d'illusion possible pour les généraux ennemis. L'enthousiasme de leur armée était tombé; de plus, à l'ardeur presque téméraire dont les Français faisaient preuve depuis six jours répondait chez les Anglais une terreur profonde. A leurs yeux Jeanne n'était pas seulement un guerrier habile, courageux, mais un être surnaturel devant lequel ils ne pouvaient s'empêcher de trembler. Le son de sa voix, lorsqu'elle commandait à ses soldats, la vuede son étendard les glaçaient d'effroi : il leursemblait alors que Dieu combattait contre eux.
Les chefs eux-mêmes ressentaient au plus intime de leur cœur quelque chose de cette crainte; aussi redisaient-ils bien haut les mots de sorcellerie, suggestion diabolique, prétendant excuser ainsi leur défaite, espérant au moins, par ces mensonges, obscurcir le miracle de l'intervention divine en faveur de la France.
Le Conseil des généraux renonça donc à continuer le siège et décida une retraite immédiate; mais il fallait à tout prix éviter la déroute. Il s'agissait surtout de sauve-
garder l'honneur de l'armée. Pour atteindre ce but. voici l'expédient que Talbot imagina. Le dimanche 8 mai. de grand matin, les gens d'Orléans virent les Anglais quitter
leurs bastilles et se ranger en bataille. Ils formaient deux Corps qui paraissaient menacer la place : l'un à 1*( hiest et l'autre au Nord.
Suivant les mœurs militaires de l'époque, cette manœuvre équivalait à une offre de combat, et l'armée ennemie signifiait ainsi à la garnison française qu'elle était prête à se mesurer avec elle.
Les capitaines et les soldats sortent donc de la ville pour répondre à cette imitation. I ne lutte sanglante peut éclater sur l'heure, et. certes, les Orléanais n'y trouveront ni l'avantage du nombre ni celui de la bonne ordonnance, puisque, contrairement à leurs adversaires, ils n'ont fait aucun préparatif; mais, cette fois du moins, on courut prévenir Jeanne.
La jeune tille est étendue sur son lit; sa grave blessure de la veille exige des soins. A peine avertie du mouvement de l'ennemi, elle se lève néanmoins. Ne pouvant, à cause de sa poitrine transpercée, se couvrir de sa lourde armure, elle passe sur ses vêtements une simple cotte de mailles nommée jaseran. puis, bravement, elle se met en selle et gagne la porte de la cité.
Rapidement et d'un coup d'œil sur. elle dispose les Français en rangs de bataille. Toutefois, guidée par ses Voix, elle défend d'engager l'action :
— C'est le plaisir et la volonté de Dieu, dit-elle aux siens, qu'on permette aux Anglais de partir, s'ils le veulent; mais, s'ils nous assaillent, défendez-vous hardiment et n'ayez nulle peur, car vous serez les maîtres.
Jeanne, cependant, n'oublie pas que ce jour est consacré au Seigneur, et qu'il y a obligation d'entendre la Sainte Messe. Elle envoie quérir en ville une table, une pierre consacrée, des ornements sacerdotaux : bien en vue, on construit un autel en plein vent. Le prêtre se revêt; devant toute l'armée et 'des habitants d'Orléans réunis en grand nombre, le Saint Sacrifice est célébré. Un profond recueillement ne cesse de régner dans cette multitude : les Anglais, immobiles et stupéfaits, n'ont garde d'interrompre la pieuse cérémonie. La messe terminée, un autre prêtre en commence une seconde. Au moment où cette dernière s'achève. Jeanne, toujours agenouillée et sans relever la tête, s'informe de quel coté sont tournés les visages des ennemis. Comme à l'assaut des Tourelles, comme maintes fois ensuite dans sa vie, pleinement remise aux mains de la Providence, elle sait par révélation le signequi lui indiquera le vouloir divin. Ses Voix lui inspirent qu'elle connaîtra la volonté divine et la conduite à tenir vis-à-vis de ses adversaires par la direction dans laquelle se tournent en ce moment les \ isages des Anglais.
( )n lui répond qu'ils regardent la ville de Meung.
- Au nom de Dieu, dit-elle aussitôt, ils s'en vont; laissez-les partir, leur retraite me suffit : ne frappez pas sur eux. Ne les poursuivons pas. car c'est dimanche. Il ne plaît pas à Notre-Seigneur qu'on les relance aujourd'hui; nous les aurons une autre fois. Allons maintenant rendre grâces à Dieu.
Elle achevait à peine ces mots, que les deux colonnes de l'armée ennemie s'éhran-
Ièrent en effet. L'une, sous les ordres du comte de Suffolk, prit le chemin de la ville de Jargeau; la seconde, commandée par Talbot, de Scales et plusieurs autres chefSj marcha vers les villes de Meung et de Beaugency. Les deux Corps s'avançaient en belle ordonnance, emmenant leurs prisonniers de guerre, au moins ceux qu'on avait eu le temps de mettre en route, mais abandonnant dans leur camp, avec les blesses français et anglais, une partie de leurs bagages et de leur matériel de siège. Tandis que les vaincus s'éloignaient ainsi, la tête basse, honteux et déconfits, un spectacle tout opposé se déroulait du côté des nôtres.
Après avoir prononcé ces paroles : « Allons maintenant rendre grâces à Dieu ! » la Pucelle manda, près de l'autel improvisé où l'on venait de célébrer la Sainte .Messe, des ecclésiastiques revêtus de leurs ornements sacrés. Aussitôt ceux-ci. à la requête de Jeanne, entonnèrent des hymnes solennelles et de dévotes oraisons; autour d'eux l'armée française se forma en cortège. On se dirigea vers les églises d'Orléans : c'était la première procession de la délivrance, la première fête du <S mai.
Une fois ses adversaires disparus, Jeanne — sans doute après avoir pourvu à l'enlèvement des blessés amis et ennemis laissés dans le camp par les assiégeants — permit aux Orléanais et aux soldats de la garnison de pénétrer dans les bastilles abandonnées. On trouva là toutes les machines de guerre lourdement construites, des pièces d'artillerie trop pesantes pour être comprises dans le convoi de l'armée en retraite, des réserves de poudre, toutes sortes de bagages appartenant aux chefs ou à leurs hommes, et enfin une telle quantité de vivres que la ville en éprouva un grand secours pour sa subsistance.
C'est en visitant les bastilles anglaises que l'on retrouva, étroitement enchaîné. Guvenne, le brave héraut de Jeanne. Dans leur exaspération, les vaincus, malgré leur promesse, avaient préparé le bûcher qui devait brûler l'infortuné. Soit crainte de représailles, soit manque de temps ou respect suprême de la parole donnée, ils n'achevèrent pas leur œuvre homicide.
Vers le milieu de l'après-midi, quand l'effervescence delà population et des troupes eut été un peu calmée, la Pucelle demanda au clergé d'organiser une procession d'actions de grâces.
Le cloître de Sainte-Croix fut assigné comme point de réunion. Le prieur du couvent des Augustins. Louis de Richeville. prononça un sermon, et ce furent les magistrats de la cité qui voulurent lui offrir des honoraires à cette occasion. Le cortège se forma ensuite, on se dirigea vers l'église Saint-Paul, tout proche de la maison de Jacques Boucher. Ce sanctuaire fut sans doute choisi en souvenir des dévotes oraisons et des larmes que la Libératrice y avait répandues durant ces huit jours, mais aussi, je pense, parce que la Sainte Vierge est honorée dans une des chapelles de cette église
sous le vocable de Notre-Dame des .Miracles Et, de l'aveu de tous, pouvait-il y
avoir miracle semblable à celui qui venait de s'accomplir en laveur d'Orléans?
Le lendemain, lundi, il y eut encore une procession. Jeanne y assista. Puis, pour épargnera la ville les dépenses d'une nombreuse garnison désormais disproportionnée à ses besoins, elle donna des ordres pour que son départ et celui des troupes royales eût lieu le matin du jour suivant.
l6o LA BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC
Ce fut une scène touchante et grandiose que celle des adieux échangés entre la Pucelle et les bourgeois d'Orléans. La glorieuse enfant est à cheval, revêtue de son armure. A ses côtés, le sire de Rais, le baron de Coulonces et plusieurs chevaliers; autour d'elle, sa vaillante année, n'attendant plus que le signal pour se mettre en route. Alors, les magistrats s'avancent et derrière eux la roule des habitants. Au salut officiel apporté au nom de tous, la jeune fille répond par quelques paroles d'affection pour ses chers Orléanais : elle les exhorte à persévérer dans le service de Dieu et dans leur loyale tidélité à Charles VII. En entendant une dernière fois le son béni de sa voix si douce et si claire, tous répandent des larmes d'attendrissement; ils lui redisent d'humbles et chaudes actions de grâces pour leur cité délivrée, pour leur vie sauvée, pour leur indépendance recouvrée. Ils savent apprécier qu'ils lui sont redevables d'avoir échappé à la mort et au pillage; ils la supplient de puiser dans leurs biens : dans l'élan de leur reconnaissance, ils vont jusqu'à s'offrir eux-mêmes à la Libératrice. .Mais l'heure de la séparation a sonné : la vierge inspirée reprend son pèlerinage : elle est appelée à fournir d'autres chevauchées pour la gloire de Dieu et le salut de la France.
L'armée a suivi la Pucelle. Après sept mois de siège, Orléans respire enfin; son premier acte de liberté sera de renouveler la procession de la veille et de l'avant-veille. La faveur obtenue est si extraordinaire, si inespérée, qu'un triduum solennel semble encore un faible gage de la gratitude universelle.
Ces premiers accents de l'allégresse générale étaient aussi ardents que sincères. La délivrance de la ville dans les circonstances déjà décrites, et par une jeune vierge de dix-sept ans est un miracle, le plus grand miracle qui ail clé accompli depuis la Passion de Xotre-Seigneur. Orléans ne l'oubliera jamais. La mémoire de Jeanne planera au-dessus de la ville comme un éternel honneur, et celle-ci donnera à l'héroïne son propre nom : l'humble fille de Domremy deviendra dans l'histoire la « Pucelle d'Orléans. »
A l'heure où j'écris, la cité fidèle a gardé son culte à la vierge de la patrie : le souvenir et l'image de la grande Française se retrouvent partout.
L'hôtel de l'Annonciadeetles nombreux objets de l'époque contemporaine conservés au musée Jeanne d'Arc, puis la croix commémorative érigée sur la rive gauche de la Loire, où la guerrière tomba blessée; sa statue équestre par Foyatier, sur la place du Martroi, celle de Gois à l'entrée du faubourg Saint-Marceau, celles encore de l'hôtel de ville, de l'évêché; beaucoup de bronzes ou de tableaux la représentant, soit dans les musées, soit dans les maisons particulières; la cathédrale et les vieilles églises qui semblent conserver dans leurs murs le parfum de sa prière, enfin tout ce que M-'Touchet, évêque d'Orléans, a ajouté récemment à ces monuments de la fidélité font de la grande ville comme le domaine personnel de la Libératrice nationale.
.Mais ce qui. jusqu'aujourd'hui, restait l'incomparable honneur d'Orléans et redisait d'une façon unique l'étendue de sa reconnaissance, c'était la fête religieuse et militaire qui, chaque année, depuis le 8 mai 1421). se célébrait dans son enceinte.
Des la veille, la tète commence : à S heures du soir, une troupe de soldats à cheval,