NATIONALES — JEANNETTE LIBÉRATRICE — « VA EN FRANCE
Une heure bénie entre toutes vient de sonner. Par un éclatant miracle, le ciel va intervenir en faveur de la France qui agonise et choisir pour l'instrument de ses miséricordes l'humble petite paysanne de Domremy»
Jeannette, quittant sa mère au seuil de la maison, s'est avancée dans le jardin. Au delà du mur, à proximité, se dresse l'église. Les échos de la plaine se sont renvoyé les dernières vibrations de la cloche de Y Angélus.
L'enfant achève sa prière. Tout à coup elle entend distinctement prononcer son nom. Du côté de l'église une voix l'appelle :
— Jeannette ! Jeannette !
Et cette voix a quelque chose de si pénétrant, de si suave, que la petite fille est remuée jusqu'au fond du cœur. Elle cherche des yeux la personne qui lui parle; mais à peine s'est-elle tournée vers le sanctuaire qu'une grande clarté l'environne. Peu à peu elle s'habitue à l'éclat de la lumière et distingue une vision étincelante : c'est un personnage aux traits nobles et doux.
Autour de lui, toute une légion d'êtres aériens, resplendissants aussi, regardent avec tendresse la prévilégiée du ciel. Et l'apparition répète :
— Jeannette, Jeannette, sois bonne et pieuse! Aime Dieu; fréquente l'église!
En face de ce prodige, l'enfant a grand'peur; elle se laisse tomber sur les genoux. Toutefois, un sentiment intime, surnaturel, s'empare de toute sa personne. Elle a l'intuition que la Providence la réclame; que pour lui plaire elle doit renoncer à toute affection humaine, qu'il lui faut demeurer toujours libre afin d'être prête au premier appel d'En-Haut. Prosternée là, dans le jardin de son père, elle se consacre totalement à Dieu, par le vœu de virginité perpétuelle.
Mais tout a disparu; Jeannette se relève, ignorant encore les desseins mystérieux qui planent sur elle. En ce moment elle ne constate qu'une chose, c'est qu'elle se sent meilleure, plus attachée à son Jésus, plus résolue au courageux accomplissement de son devoir, quel qu'il soit.
Troublée, pleine de doute sur tout ce qui s'est passé, se demandant quel est celui qui s'est fait entendre à elle et d'où vient le glorieux cortège qui l'accompagne, l'humble paysanne retourne à ses brebis. Sur ses lèvres une seule prière, un seul cri : « Seigneur. Seigneur, disait-elle, manifeste/.-moi votre volonté! » Aussitôt qu'il lui fut possible de se confesser, elle confia à son vénérable curé, sous le secret du sacrement, le récit de ce qu'elle avait vu. Messire Guillaume Fronte ne put que lui répéter le conseil de la Voix: « Soyez bonne et pieuse, afin que l'esprit du mal n'ait point d'empire sur votre âme. »
Pour le reste, il n'y avait qu'à attendre en paix : la suite des divins vouloirs lui serait sûrement manifestée à l'heure marquée par la suprême sagesse.
Le miracle se renouvela, laissant à Jeannette la même impression de crainte, mais augmentant son désir d'être plus parfaite et de se donner toute à Dieu. Une seconde fois la fillette fut favorisée de l'étrange apparition et sut enfin, à ne pas s'y tromper, que les mvstérieux personnages étaient les anges du Seigneur. Elle les revit souvent, se prit à les aimer, leur donna sa confiance, désira leur compagnie et leur conversation ; quand ils s'éloignaient, elle pleurait : elle eût voulu s'envoler avec eux et les suivre au paradis.
.Mais bientôt les célestes messagers, sûrs de la foi de Jeannette et de son affection, lui révélèrent la volonté de Dieu et lui dévoilèrent ainsi sa mission. Un jour donc, le premier qui s'était présenté à son regard et qui commandait aux autres lui dit :
— Je suis Michel, le protecteur de la France.
Aussitôt, l'enfant lui fit une profonde révérence.
Il était devant elle, le grand Archange, dont maintes fois elle avait entendu prononcer le nom avec tant de respect et d'amour; celui que nombre de ses compatriotes allaient vénérer au prix de mille dangers dans sa merveilleuse basilique du mont Saint-Michel et qui, du haut de sa forteresse imprenable, assise au milieu des Ilots, faisait planer l'espérance sur la France en deuil. Il était là. celui que le roi Charles VI a peint sur ses étendards; celui qui. peu de temps auparavant, a sauvé Charles YII de la mort, lors de la terrible catastrophe de la Rochelle. Il était là. le patron du Barrois, le protecteur vénéré de la ville de Saint-Mihiel ; celui enfin que Jeannette va souvent invoquer pieusement, avec les modestes paysans du voisinage, dans son église de .Moncel. sur l'autre rive de la Meuse
L'Archange reprend :
- Il y a grande pitié au royaume de France.
Jeannette écoute avec respect et docilité, il semble que chacun des mots qui résonnent à son oreille ait un écho jusqu'au fond de son âme.
La parole de l'envoyé céleste éveille, en effet, au cœur la la fillette le douloureux souvenir de tout ce qu'elle a entendu au foyer paternel sur la situation de son malheureux pays.
Le funeste et honteux traite de Troves est maintenant Lin fait accompli.
Le i3 août 1422 avait vu disparaître au château de Yincenncs. presque subitement et à la fleur de l'âge, lui terrible ennemi de la France, en la personne du monarque
anglais Henri V de Lancastre; mais, axant de mourir, celui-ci avait pris d'habiles dispositions; il avait confié la garde de ses conquêtes, ainsi que la tutelle de son jeune fils, au duc de Bedford son frère, administrateur avisé, guerrier courageux et fin politique.
Bientôt après, le 22 octobre 1422. en l'hôtel de Saint-Paul, mourait le pauvre fou, Charles VI, roi de France depuis de longues années malgré sa démence. Sur son cercueil — que l'Anglais Bedford suivit seul, en l'absence de tout prince français dans la basilique de Saint-Denis, le roi d'armes avait proclamé pour lui succéder l'héritier d'Henri V de Lancastre :
— Dieu donne bonne vie. prononça-t-il, à Henri, par la grâce de Dieu roi de France et d'Angleterre, notre souverain Seigneur !
Les sergents d'armes répondirent par le cri trois fois répété de : « Vive le roi ! »
C'est en vain que le dauphin fit publier son avènement, le 3o octobre 1422, et tint fête rovale à Bourges, le ier novembre. Ses adversaires, manifestant en toute occasion leur dédain pour lui, le désignèrent irrévérencieusement sous le nom de roi de Bourges, et continuèrent à s'emparer de ses provinces.
Le 3i juillet 1423. ils lui infligèrent une sérieuse défaite à Verneuil. Au moment où l'enfant de Domremv reçoit les révélations de l'Archange, on est à la veille ou au lendemain d'un second et plus terrible désastre pour l'armée française : la bataille de Cravant. perdue le 17 août 1424. De telle sorte que Charles VII, à cette date, ne possède plus au delà de la Loire d'autres forteresses que le mont Saint-Michel. Tournai et Yaucouleurs.
Voilà ce que la fillette connaît déjà lorsque saint Michel vient l'entretenir; mais la communication du céleste messager éclaire bien mieux son esprit sur les malheurs de la patrie et remue plus profondément son cœur: c'est que le langage des anges, ainsi que le nomme elle-même Jeannette, est l'écho de la parole de Dieu; il est ici l'expression de ce qu'éprouve pour sa nation privilégiée le Cœur divin du Christ qui aime les Francs!
La grande pitié du royaume de France, c'est évidemment l'humiliation de nos armes, jadis victorieuses, dans les néfastes et sanglantes plaines de Crécy, de Poitiers. d'Azincourt, de Verneuil et de Cravant; c'est aussi des milliers d'existences fauchées inutilement, que le ciel eût voulu utiliser à la défense de la chrétienté contre les invasions musulmanes; c'est la destinée de toutes ces âmes arrivant au tribunal de Dieu, pour la plupart sans aucune préparation, au sortir d'une vie de débauches et d'affreux scandales.
La grande pitié du rovaume de France, c'est la défection de certains membres du clergé qui. pour l'appât des honneurs, des richesses et des plaisirs, abandonnent les traditions saintes et pures de l'Église nationale. C'est encore l'élévation au sacerdoce suprême de plusieurs prélats traîtres à leur conscience, entièrement inféodés aux choses politiques et qui apporteront, sans mandat, la sanction extérieure de la religion révélée à de déplorables iniquités.
La grande pitié du royaume de France, c'est enfin le peuple abandonné souvent
par ses tuteurs naturels, en proie aux exactions des gens de guerre, aigri par la pauvreté et la lamine, répondant à la tyrannie par la cruauté Cette douloureuse pitié,
ce sont les habitants des campagnes, qui chassés de leurs maisons et de leurs champs, repoussant toute organisation sociale ou communale, oubliant toute notion de morale, parce qu'aucune instruction religieuse ne les atteint plus, se transforment en de sinistres bandes de brigands pour établir leur repaire au tond des forêts les plus impénétrables. Ces troupes farouches assassinent, volent, rapinent sans mesure et sans relâche, comme elles seront poursuivies sans merci et sans trêve par ce qui reste des pouvoirs constitués.
A mesure que la future héroïne pénètre mieux le sens profond des paroles de l'Archange, une immense tristesse envahit son âme; ses sentiments intimes ont quelque similitude avec ceux de Marie au pied de la croix. De même que la Vierge Immaculée, abaissant alors son regard de .Mère aimante sur l'humanité déchue, consentit à l'adopter, Jeannette, vierge pure, contemplant la France coupable, sentit son cœur s'emplir d'un amour presque maternel pour ses malheureux compatriotes...
I lélas ! à de si grands maux, quels remèdes opposer ? là songeant à son impuissance, la généreuse enfant laisse échapper d'abondantes larmes. .Mais saint .Michel la console; Dieu, lui fait-il comprendre, n'a pas abandonné la France, Il la considère toujours. malgré ses ingratitudes, comme la Fille aînée de l'Eglise, et si lui. l'archange de la victoire, est descendu du ciel, c'est afin d'annoncer le salut du pavs éprouvé, c'est surtout pour préparer l'être mystérieux, instrument de la délivrance.
Cette révélation réjouit la jeune paysanne : elle remercie saint .Michel et lui demande le nom du sauveur à venir, Alors le céleste messager, la regardant lui dit d'une voix forte :
— C'est toi, tille de Dieu ! Pars ! Va en France, il le tant.
La pauvrette se met à trembler, puis de nouveau à sangloter :
— Je suis une pauvre fille, répond-elle, je ne sais ni monter à cheval ni taire la guerre.
là l'Archange répète :
— Pars ! Va en France, il le tant.
II disparait ensuite.
I. 'entant reste abattue, muette, ne voulant point douter de la parole de l'Ange, mais ne comprenant pas le choix du ciel.
Ce que tu ne comprenais pas. humble Jeannette, aujourd'hui nous le comprenons. Dieu se lèveet va combattre pour la nation qu'il aime, mais II n'entend pas qu'elle puisse méconnaître l'action d'En-Haut et s'attribuer l'honneur de la victoire. Voilà pourquoi l'instrument choisi n'est qu'une modeste petite villageoise qui ne sait ni hiriger une armée, ni chevaucher, ni même « lire ou écrire ». Oui. c'est ce secours dumainement dérisoire qu'il nous envoie, faisant dire par l'Archange à l'enfant de Domremy : « Pars ! Va en France, il le tant ! »