‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 32 sur 117 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

CHARLES Vil ET LA DELIVRANCE D ORLEANS — CE QtJ ON DIT A PARIS — BEDFORD FERME AUX DÉSERrEURS LES PORTS DE NORMANDIE — LE TRIOMPHE D'ORLÉANS, PREUVE DE LA MISSION DIVINE DE JEANNE — GERSON, SON TRAITÉ DE LA PUCELLE — CONCLUSIONS PÉREMPTOIPES ET PROPHÉTIQUES — JACQUESGÉLU, ARCHEVÊQUE D'EMBRUN — ANALYSE ET CARACTÈRES PARTICULIERS DE SON LIVRE SUR JEANNE D'ARC — CRÉANCE CONFIANTE DEMANDÉE PAR CHS DEUX GRANDS SAVANTS POUR L'ENVOYÉE DE DIEU

La défaite des Anglais devant Orléans, à la fois subite, imprévue, entourée de circonstances miraculeuses, éclata comme un coup de tonnerre au milieu d'un ciel serein. Non seulement la France, mais l'Europe entière en retentit. Tandis que les sujets et les partisans du souverain d'outre-mer demeuraient consternés et abattus par cette catastrophe que rien ne faisait prévoir, les vrais Français exhalaient leur allégresse : Dieu — ils en avaient le pressentiment — assignait enfin un terme à la suite fatale de leurs malheurs nationaux.

De ce triomphe, le roi fut le premier à se réjouir.

Charles VII, après le départ de Jeanne d'Arc pour Orléans, était demeuré à Chinon, anxieux et tout étonné lui-même de la sainte audace qui l'avait déterminé à confier à cette entant inexpérimentée le sort de son royaume. Religieux comme il l'était alors, il continua de multiplier ses appels à la clémence divine. Sa jeune épouse, Marie d'Anjou; sa belle-mère, la reine de Sicile, unissaient leurs ferventes prières à la sienne. Quant à son confesseur. Gérard Machet, qui s'était formé, nous l'avons vu, une conviction favorable à l'Envoyée de Dieu, il ne pouvait manquer de le soutenir dans cette voie. Seul, le ministre favori, La Trémoille. suivait d'un sourire sceptique les manifestations de la piété du monarque.

Pendant ce temps, les courriers galopaient sur les routes qui séparaient Orléans de Chinon, et, à mesure qu'ils annonçaient le succès des armées françaises, lame du souverain s'épanouissait d'espérance.

Les sentiments personnels du prince à l'égard de Jeanne, au moment où il reçut la nouvelle de la délivrance d'Orléans, sont pris sur le vif, lorsqu'il les confie au parchemin qu'un héraut doit porter aux habitants de Narbonne; aucune influence

extérieure n'a eu encore le temps d'agir sur son esprit. La gratitude la plus entière emplit à cet instant son âme royale, et il écrit à ses sujets :

Vous ne pouvez assez honorer les hauts faits et les merveilleuses actions de la Pucelle qui a travaillé en personne à l'exécution de ces grandes choses.

Le bruit de la victoire des Français devant Orléans parvint sans tarder à Paris ; mais il semble que le régent Bedford put, au début, ne laisser transpirer dans la capitale qu'une partie de la vérité.

En chef expérimenté et en gouverneur avisé, il comprit que l'armée anglaise, battant en retraite si précipitamment, allait voir son effectif diminuer d'un certain nombre de déserteurs, apeurés et dégoûtés du métier de vaincu : tous les soldats qui, au bruit des victoires de leurs compatriotes, étaient venus prendre place dans ses troupes, plus encore par l'appât du pillage que par celui de la solde, chercheraient probablement à regagner leur pays. Aussi le régent dépêcha-t-il sans retard aux autorités de Dieppe. Eu. Fécamp, Harfleur. la défense de laisser embarquer pour l'Angleterre aucun homme d'armes de race saxonne.

La délivrance d'Orléans eut dans le parti français un effet plus important et plus grave encore que la terreur de nos ennemis et que les inexprimables manifestations de la joie nationale, je veux parler de l'adhésion définitive de l'Eglise de France à la mission providentielle de la vierge de Domremy.

Les juges commis à Poitiers pour examiner la Pucelle avaient, on s'en souvient, donné un avis officiel au roi : les sages réponses de Jeanne, pensaient-ils, ses actes irréprochables, sa promesse de fournir, en délivrant Orléans, le gage des révélations divines qu'elle avait reçues, autorisaient Charles VII à lui confier, en toute sûreté de conscience, une armée et à l'envoyer au secours de la ville assiégée.

Aujourd'hui, les victoires de la jeune fille confirmaient ses assertions. Il ne s'agissait plus que d'obtenir à son sujet le dernier mot de la science ecclésiastique et de la sagesse surnaturelle. Après l'examen de Poitiers et le triomphe d'Orléans, pouvait-on désormais croire et dire que la Pucelle était véritablement inspirée de Dieu et envoyée par lui pour affranchir le pays du joug de l'envahisseur?

Quels oracles suprêmes résoudraient cette délicate question? A qui le roi et les savants de France s'adresseraient-ils en une circonstance aussi décisive?

Il y avait alors dans le parti national deux hommes qui, sans conteste, s'élevaient au-dessus de tous; l'un par la renommée universelle de son admirable savoir, et l'autre par l'éminente prudence, la grande piété, l'inaltérable dévouement à la patrie, dont il avait fait preuve dans les plus hautes situations de la politique et de la diplomatie. J'ai cité l'immortel Gerson et Jacques Gélu, archevêque d'Embrun.

Gerson composait son commentaire du Cantique des cantiques lorsqu'il reçut la consultation relative à la Pucelle :

« Peut-on croire que Jeanne est envoyée de Dieu? De quelle façon doit-on croire en elle? Le port de l'habit d'homme n'est-il pas un empêchement à lui octroyer créance? »

Le grand savant rédigea un traité favorable à Jeanne et le termina par ces conclusions:

De tout ce qui précède, il résulte que l'on peut en toute sécurité, au point de vue de la foi et de la vraie dévotion, se déclarer pour la Pucelle.

Qu'on veuille bien examiner dans quelles circonstances son intervention s'est produite.

Le Conseil du roi, les hommes d'armes ont fini par avoir une telle foi en cette Pucelle, une telle soumission envers elle, qu'ils se sont tous exposés sous sa conduite aux dangers de la guerre. Ils n'ont pas été arrêtés par la crainte du déshonneur auquel ils s'exposaient dans le cas où, combattant sous la conduite d'une fillette, ils auraient été vaincus. Alors, en effet, leurs ennemis devenus insolents auraient fait d'eux l'objet de la risée universelle.

Ces ennemis, voire même leurs chefs, se cachent : ils sont affolés. Toutes sortes de terreurs les assiègent: ils semblent affaiblis comme une femme au milieu des douleurs de l'enfantement.

In premier miracle ne produit pas toujours l'effet qu'en attendent les hommes. C'est pourquoi, même si, ce qu'à Dieu ne plaise, les espérances de la Pucelle et les nôtres ne se réalisent pas pleinement, il ne faudrait pas conclure que les actes qui ont été accomplis l'ont été par le démon et non par Dieu. En raison de notre ingratitude, de nos blasphèmes, ou pour toute autre cause, Dieu peut, par un juste jugement que nous ignorons, nous frustrer de nos espérances. Puissions-nous éviter sa colère et obtenir qu'il tourne tout en bien pour nous!

La netteté et la précision du verdict de Gerson sur la Pucelle, la clarté avec laquelle il indique au roi et à la France le devoir à remplir n'échapperont à personne.

L'avertissement solennel à l'adresse du parti qui a pour lui le bon droit et la justice de ne pas laisser perdre le don de Dieu, par son incrédulité, son ingratitude, ses injustices, emprunte à l'époque même où il est donné une importance exceptionnelle.

Mêlas! pourquoi faut-il que ces lignes signées le 14 mai 1429 aient été prophétiques !

Gerson, lui au moins, mort à la veille du sacre de Reims, le 14 juillet de cette même année, ne fut pas témoin de leur douloureux accomplissement.

Le second personnage appelé à donner son avis sur la Pucelle fut Jacques Gélu.

Tour à tour conseiller au Parlement, évèque de Tours, ambassadeur, conseiller de Charles VII, Gélu venait d'être promu à l'archevêché d'Embrun.

Le traité de Gélu débute par une dédicace à Charles VII, où il déclare que les savants avant émis diverses opinions sur la question qu'on lui propose, il va, à son tour, Dieu aidant, dire ce qu'il pense de cette vierge incomparable.

L'archevêque rappelle d'abord le doute et 1 etonnement qu'il montra lorsqu'on lui parla pour la première fois de la Pucelle; mais, ayant médité devant Dieu, il voit dans le rôle providentiel de cette jeune tille une manifestation de la gloire divine, une confirmation de la foi, un sujet de joie pour les catholiques, de louange pour le souverain et ses très fidèles sujets.

Vient ensuite un rapide exposé de l'état de la maison de France, de l'origine de ses divisions et des révolutions qui agitent le pavs, et enfin une description de la misère du roi.

Gélu insiste tout particulièrement sur la piété et la charité du monarque. Il nous montre comment Dieu, dans sa miséricorde, intervint pour sauver la France :

Il plut donc au Très-Haut, de qui il est écrit: Je suis le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs, de secourir le roi par l'intermédiaire d'une toute jeune fille prise à la garde des troupeaux. Elle n'avait été préparée à cette mission, ni par des maîtres habiles, ni par la fréquentation d'hommes du métier, ni par les enseignements des tacticiens. Klle revêt un habit d'homme, se dit envoyée de Dieu pour conduire l'armée royale, dompter les rebelles, chasser du rovaume les ennemis du roi et le rétablir dans ses domaines.

.Mais ici se pose un problème : pourquoi le Ciel a-t-il envoyé à la France une jeune vierge; ne peut-on. pas craindre que Jeanne soit le suppôt de Satan au lieu d'être la messagère de Notre-Seigneur?

Après l'énoncé des principes au moyen desquels on peut reconnaître si une action procède de Dieu ou de Satan, le savant docteur en arrive à exposer cette théorie évangélique : « Vous les reconnaîtrez par leurs fruits. » S'appuyant sur ce principe. il s'exprime en ces termes, au sujet de Jeanne :

Si nous appliquons cette règle à la Pucelle et à ses œuvres, nous pouvons, autant que le permet la fragilité humaine, affirmer que la Pucelle et ses œuvres sont de Dieu.

Bonne et fidèle chrétienne, elle honore et adore Dieu, elle est pleine de respect pour les sacrements de l'Église : ses confessions sont fréquentes, ses communions ferventes. Honnête dans ses paroles et dans ses conversations, elle parle peu et évite ainsi bien des fautes; elle elle est d'une grande sobriété. Il n'y a dans ses actes, ainsi qu'on nous l'a rapporté, rien de contraire à la retenue qui convient à une jeune fille. Ce n'est pas là le résultat d'observations d'un jour ou d'imaginations, mais de plusieurs mois.

C'est une guerrière, mais elle n'a jamais conseillé la cruauté; elle pardonne à tous ceux qui font appel au roi, son maître, à tous les ennemis qui veulent quitter le pays. Loin d'être altérée du sang humain, elle permet aux ennemis, s'ils veulent quitter le royaume et faire la paix, de retourner chez eux sans être inquiétés, aux rebelles de regagner leur pavs, après avoir promis obéissance complète et obtenu le pardon du roi.

Nous avons suffisamment montré plus haut pour quels motifs elle a pris un costume viril. Les œuvres qu'elle devait accomplir l'exigeaient. Il faut qu'elle vive avec des guerriers qui doivent l'aider dans sa mission. Toutefois, au milieu des hommes d'armes, elle se comporte avec l'honnêteté, la retenue, la décence qui conviennent à une jeune fille, ainsi que cela nous a été rapporté.

Telle est, après mûr examen, la conviction que nous nous sommes formée et l'objet de notre pieuse croyance. Il ne convient pas, en effet, de voir le bien en mal et de refuser de le reconnaître ouvertement quand il se présente à nous avec tous les caractères qui le distinguent.

Pour terminer, l'archevêque conclut par ces paroles :

Mettons donc notre espoir dans le Seigneur, qui, après avoir fait sienne la cause du roi, saura inspirer à la Pucelle ce qui est nécessaire pour que les choses arrivent à bonne lin, car l'œuvre de Dieu ne souffre pas d'imperfection.

Nous conseillerions également volontiers au roi de faire chaque jour quelque chose d'agréable à Dieu, de conférer à ce sujet avec la Pucelle, de prendre son avis et ensuite d'accomplir avec humilité et dévotion l'œuvre désignée par ce moyen. De la sorte. Dieu ne

retirerait pas sa main, mais continuerait sa protection. Le propre, en effet, de la nature divine est d'exercer la miséricorde et d'accorder le pardon, si nous ne nous rendons pas indignes de sa bonté. Que devant l'éternelle Majesté le roi mortel courbe la tête avec humilité, qu'il fléchisse les genoux, qu'il seconde la bienveillance divine. Ainsi il fera son devoir et apaisera d'une manière méritoire celui par qui régnent les rois, à qui soit honneur et gloire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Ici encore, comme nous le disions pour le traité de Gerson, quelle clairvoyance, quel sentiment profond de la situation! Mais aussi quel pressentiment de ce que l'avenir réservait à Jeanne et à la France! Combien seront inexcusables ceux qui bientôt négligeront des avertissements si évidents et les avis solennels d'une si prudente sollicitude pour la gloire et le bonheur de la patrie française!

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