CHAPITRE IX
LA PUCELLE SORTIE D'ORLÉANS REJOINT CHARLES VII -- ELLE SOLLICITE LE ROI DE SE RENDRE A REIMS — SÉJOUR A TOURS — DÉCISION DE MARCHER VERS LA CHAMPAGNE — NOMINATION DU DUC D'ALENÇON COMME CHEF DE L 'EXPÉDITION MILITAIRE — JEANNE LUI EST ADJOINTE — VISITE DE LA
PUCELLE A LA DUCHESSE D'ALENÇON LES ADIEUX DE L'ABBAYE SAINT-FLORENT LE ROI AI
CHATEAU DE LOCHES — TOURNAI ET SA DÉPUTATION — TENTATIVE DE LA GARNISON D'ORLÉANS SUR JARGEAU — LE BATARD D'ORLÉANS AUPRÈS DU ROI — JEANNE ET SES VOIX A l'aUDIENCE ROYAL!
Sortie d'Orléans avec sa petite armée, le mardi 10 mai, la Pucelle reprit la route de Blois où elle fut le soir même. Elle resta peu de temps dans cette ville.
Le vendredi i3 mai. Jeanne quitta Blois pour se diriger sur Tours. Le roi. qui. sans doute, avait réglé ce déplacement, partit ce jour-là de Chinon dans l'intention de la rejoindre. La jeune fille arriva la première au rendez-vous déterminé, et tout aussitôt s'élançant à cheval, son étendard déployé, elle se mit en devoir d'aller au-devant du souverain. Lorsqu'elle fut en sa présence, elle se découvrit et s'inclina en se courbant sur son cheval, aussi bas que possible. Le roi lui-même avait ôté son chaperon : il lit relever la vaillante guerrière, lui prodiguant toutes sortes de marques de bienveillance. « et, comme il sembla à plusieurs, volontiers il l'eût baisée, tant il avait de joie ». Puis, ensemble, ils entrèrent dans la ville.
Bien qu'aucun chroniqueur n'en fasse une mention spéciale, l'accueil des Tourangeaux dut être enthousiaste.
Charles VII et Jeanne se rendirent aux logis qu'on leur avait préparés en ville.
Bientôt après, tous deux se trouvèrent de nouveau en présence dans les appartements royaux. C'est là que la jeune Lorraine va montrer toute la portée des divines instructions que constamment elle reçoit de ses Voix. Victorieuse à Orléans, elle n'a plus, pour obéir à son Conseil, qu'une seule aspiration, continuer le saint voyage d'où sortira un roi de France avec toutes les grâces conférées par le sacre traditionnel.
La Pucelle s'avança doncavec beaucoup d'humilité près du monarque, s'agenouilla, lui baisa les pieds en disant :
— Gentil Dauphin, venez recevoir à Reims la sainte et royale onction! Je suis tort aiguillonnée de vous presser d'y aller! N'hésitez pas, je vous en supplie, vous v recevrez votre dione sacre!
Le souverain profita de cette entrevue pour demander des détails sur les combats livrés devant Orléans. Jeanne lit un chaleureux éloge de ses compagnons d'armes et du peuple qu'elle avait délivré. A sa solennelle requête pour le départ immédiat vers Reims, l'auguste interlocuteur répondit sans doute que, sur ce point important, il devait prendre l'avis de ses ministres; car. peu après, la jeune fille renouvela sa prière au roi entouré des grands de la cour et des membres de son Conseil.
.Mais les plus graves objections surgirent en face de cette proposition hardie; on déclara sans ambages que ce projet était insensé et impraticable
Les ennemis (Anglais et Bourguignons, inséparables alliés), quoique vaincus à Orléans, n'en avaient pas moins conservé des forces considérables et étaient tout prêts à se remettre en campagne, tandis que le roi, au contraire, vu son extrême pauvreté, ne pouvait guère songer à soudoyer une armée.
La vierge inspirée écouta tout, puis reprit avec calme mais avec énergie :
— Oui, je L'affirme, je conduirai le dauphin Charles et toute sa compagnie jusqu'à la ville de Reims. Je promets un chemin sur et dégagé de tout accident malheureux. Arrivée enfin au but. je verrai couronner ce noble front royal.
En entendant ces paroles que Jeanne appuyait sur les tout récents triomphes d'Orléans, les contradicteurs se turent; le monarque annonça alors qu'il se proposait d'assigner un rendez-vous à Gien pour cette marche en avant.
("est que. même à la cour, la levée du siège d'Orléans, accompagnée de tant de beaux faits d'armes et de traits si merveilleux, avait causé une réelle émotion : dans les premiers jours qui suivirent ces miraculeux événements, l'impression favorable régnait encore en maîtresse.
On consentait à ajouter foi aux dires de Jeanne, à lui obéir même; mais on évitait, pour de multiples motifs, de lui donner officiellement le titre de commandant général de l'armée. Les circonstances, cette fois, servirent admirablement les intérêts de la France, tout en favorisant les désirs de Charles VIL
Nous avons vu que Jean d'Alençon, proche parent de ce dernier et gendre du duc d'Orléans, était accouru à Chinon dès qu'on lui eut annoncé l'arrivée de la vierge lorraine et qu'il s'était pris pour elle d'un noble enthousiasme et d'une pure affection. Néanmoins, il avait dû renoncer à la suivre sous les murs d'Orléans. Prisonnier de guerre sur parole, il ne pouvait combattre qu'après avoir versé intégralement à l'Anglais une énorme rançon. Or. depuis deux mois, le prince s'était hâté de faire monnaie de tout, en vue d'apaiser l'avidité de ses ennemis. Pour avoir de l'or, il n'avait pas hésité à aliéner ses terres et à vendre même à son oncle, le duc de Bretagne, la ville et seigneurie de Fougères qui lui appartenait. Enfin, il avait acquitté sa dette, et. libre encore de se dévouer pour sa patrie, il ne rêvait désormais que de reparaître sur les champs de bataille.
Le jeune duc fut donc heureux d'accepter le commandement que le roi lui proposait. La condition expresse mise à son exercice « de se guider en toutes choses et d'agir suivant le conseil de la Pucclle ». qui eût sans doute été déplaisante atout autre capitaine, fut pour lui. au contraire, un charme de plus. 11 croyait à la mission
surnaturelle de Jeanne; aussi était-il lier de se laisser conduire par elle, et il avait, disent les chroniques, un incroyable bonheur à combattre en sa compagnie.
Cette première décision prise. Charles VII quitta Tours, se dirigeant vers son château de Loches.
Avant le départ, le duc d'Alençon sollicita quelques jours de répit, afin de mener la Libératrice à l'abbaye de Saint-Florent, près Saumur : c'est là qu'il avait établi sa résidence. Il désirait présenter la Pucclle à sa femme. Jeanne d'Orléans, et à sa mère, la princesse Marie, sœur du duc de Bretagne et du connétable de Richemont.
Le roi y consentit volontiers, et la vierge de Domremy reçut un accueil vraiment cordial dans ce monastère si coquettement assis au milieu d'une riche et riante nature. Elle fut tendrement choyée par la mère et l'épouse de celui qui leur avait fait si souvent son éloge. Un vrai culte du cœur vint se joindre à l'inclination spontanée de ces dames, quand elles purent juger par elles-mêmes de son angélique pureté.
Est-il besoin de remarquer à quel point ce séjour resserra l'intimité qui s'était établie entre Jeanne et toute cette noble famille? C'est alors que l'héroïne, avec le consentement du sire d'Alençon et des siens, adopta l'aimable habitude et l'affectueuse hardiesse de ne plus désigner le prince autrement que par ces mots : « Mon beau duc! »
Les heures passèrent vite à Saint-Florent, et. quand vint l'instant des adieux, une scène touchante se déroula dans la cour d'honneur de l'Abbave. Non loin des coursiers impatients des hommes d'armes attendait toute la maison militaire du duc, qui depuis si longtemps ne l'avait pas suivi. A ce spectacle, le cœur de la jeune
duchesse s'émut douloureusement Eh quoi! jcet époux chéri allait donc courir
de nouveau la fortune des guerres? Hélas! ses premières batailles ne lui avaient valu que des blessures et une captivité de plusieurs années!
L'interminable série des tristes soirées écoulées dans la solitude du foyer désert se présente au souvenir de la pauvre femme. Involontairement de ses lèvres une plainte s'échappe :
— Si \ous saviez, ma petite Jeannette, soupire-t-elle, ce que j'ai d'angoissante crainte au sujet du duc! Songez donc! A peine quitte-t-il les prisons d'Angleterre! Et il nous a fallu réaliser de si grosses sommes d'argent pour acheter sa liberté! Ah! si je savais qu'une chose semblable dût encore lui arriver, combien volontiers je le supplierais de nous rester!
En entendant ces mots, la vierge inspirée jette sur la princesse un regard de compassion, du fond du cœur elle appelle ses Voix, et le Ciel souffle à l'enfant du peuple une parole prophétique pour consoler et rassurer la petite-fille des rois de France :
— Madame, répond Jeanne, ne craignez point. Je vous rendrai votre mari sain et sauf, en aussi bon ou même en meilleur état qu'il est maintenant!
La duchesse d'Alençon comprit que le Seigneur la réconfortait, et. remplie de confiance en l'avenir, elle dit adieu à son époux.
Cependant, le roi était arrivé au château de Loches, et la première visite qu'il y reçut fut celle d'un envoyé spécial de la ville de Tournai venant lui exposer les
sentiments de fidélité et les vieux de ses concitoyens. Le monarque, touché de cette preuve de dévouement, adressa une longue lettre aux Tournaisiens, dans laquelle il lit mention de la victoire de Jeanne.
Tandis que toutes ces choses se passaient à Tours, à Saint-Florent, à Loches, les capitaines qui étaient restés à Orléans avec un certain nombre de troupes ne demeuraient pas inactifs.
Le Bâtard d'Orléans, le maréchal de Saint-Sevère, les sires de Graville et de Coarraze, Poton de Xaintrailles ainsi que plusieurs autres chevaliers s'avancèrent jusqu'à Jargeau, et, dans le but de se rendre compte de la possibilité de l'assiéger, engagèrent diverses escarmouches : le combat dura plus de trois heures. En fin de compte, ils reconnurent qu'ils ne pourraient, cette fois, rien gagner à tenter l'assaut, le niveau de l'eau des lusses étant trop élevé. Pour ce motif ils se retirèrent.
Au retour de cette expédition qui avait eu, entre autres résultats celui de convaincre le Bâtard d'Orléans que Jargeau ne pouvait être réduit par des forces aussi restreintes que celles dont il disposait, ce dernier partit avec d'autres capitaines, pour le château de Loches, dans le but d'y rejoindre Charles VII. Il venait supplier le roi de réunir des hommes d'armes afin de reprendre les villes et les châteaux forts de la Loire occupés par les Anglais : Meung, Beaugency et Jargeau. Ces points conquis, la marche sur Reims otfrait moins de dangers à l'armée française. Mais le souverain semblait retombé dans sa perpétuelle indécision et, ayant sans doute entendu de nouveau dans son Conseil des voix discordantes, ne savait adopter aucune résolution. La Pucelle était arrivée, elle aussi, à Loches avec le duc d'Alençon, et tous insistaient, suppliant que des ordres fussent donnés promptement pour la campagne projetée. Jeanne souffrait de ces délais et répétait douloureusement au roi :
— Sire, je ne durerai guère plus d'un an ; songez donc à faire beaucoup de besogne en cette année.
C'est alors qu'on suggéra une objection au monarque :
- Ne serait-il pas bon de savoir d'une façon plus certaine ce que disent les Voix qui parlent à Jeanne?
On se garda bien d'avertir l'héroïne de cette nouvelle source d'hésitations, mais ses célestes conseillères s'en chargèrent.
Il advint en effet qu'un jour, obéissant à l'inspiration divine, Jeanne, accompagnée du Bâtard d'Orléans, vint jusqu'à l'appartement particulier de Charles VIL et là, s'arrètant, elle frappa à la porte pour être introduite; celui-ci était en conférence avec trois de ses conseillers : Christophe d'IIarcourt, Gérard Machet et Robert le Masson; il lit entrer la vierge guerrière qui, se jetant aussitôt à ses pieds et embrassant ses genoux, lui déclara :
- Noble dauphin, ne tenez plus tant ni de si longs Conseils, mais venez au plus tôt à Reims pour recevoir votre digne couronne.
Et comme le prince la regardait, ne sachant que lui répondre. Christophe d'IIarcourt lui demanda si ses Voix l'avaient poussée à faire cette démarche. ( lui, répliqua-t-elle. et je suis fort aiguillonnée touchant cette chose.
-Ne voudriez-vous pas, continua d'IIarcourt. nous dire ici, en présence du roi, de quelle façon vos \'<>i\ vous parlent?
— Je comprends bien, dit l'héroïne en rougissant, ce que vous voulez savoir, et je vous le dirai volontiers.
Cependant elle était en proie à une visible émotion :
— Vous plaît-il. Jeanne, interrogea le roi avec bonté, de vous expliquer devant les personnes présentes.
La Pucelle reprit en ces termes :
— Quand je suis affligée de ce qu'on n'ajoute pas foi facilement aux choses que j'annonce de la part de Dieu, je me retire à l'écart et prie ce souverain Maître, me plaignant à lui. et lui demandant pourquoi on ne croit pas mes paroles. .Ma prière faite, j'entends une voix qui me dit: « Fille de Dieu, va! va! va! Je serai à ton aide, va! » Et quand j'entends cette voix résonner à mon oreille, j'éprouve une grande joie, et je voudrais toujours être en cet état.
A mesure que Jeanne parlait, la timidité de la jeune fille se dissipait pour faire place à l'enthousiasme de l'Envoyée de Dieu : en répétant les propos de ses Saintes, son visage rayonnait, et son œil inspiré se levait vers le ciel.
Cette scène impressionna vivement le roi et les autres témoins; elle détermina enfin une résolution énergique chez Charles VII. Décidé en principe à se rendre à Reims, il donna immédiatement des ordres nets et précis pour l'expédition militaire contre les places de la Loire. C'était là une préparation nécessaire de la campagne du sacre; désormais le souverain apporta à ce projet toute la diligence possible.