‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 34 sur 117 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

LA RESIDENCE ROYALE DE LOCHES — CHARLES VII ET JEANNE D ARC — COMMENT LA PUCELLE S ETAIT RÉVÉLÉE DURANT LES PREMIERS JOURS DE SA MISSION — MIRACULEUSE CONNAISSANCE DE L'ART DE

LA GUERRE — DON DE PROPHÉTIE — AMOUR DU PEUPLE ET DES PAUVRES — PURETÉ ANGÉLIQUE

LARMES DEVANT LA SAINTE HOSTIE LE ROI CONVAINCU ENTHOUSIASTES MANIFESTATIONS DU

PEUPLE — LES RÉFORMES RÉCLAMÉES PAR JEANNE — NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST, ROI DE FRANCE ARMOIRIES DONNÉES A LA PUCELLE CONTRE SON GRÉ — CHARLES VII, NOUVEAU SALOMON

Loches est coquettement assis sur la rive gauche de l'Indre, au flanc d'une colline couronnée d'un superbe château. Le voyageur qui. de nos jours, visite ce domaine grandiose fixe de préférence son attention sur les tours célèbres de la forteresse dont la vue évoque de sombres souvenirs et sur la belle collégiale romane au porche merveilleux. Devant ces édifices pâlit un peu le Logis du Roy. monument d'architecture en tiers-point, portant le cachet de deux époques distinctes et qui. d'ailleurs, devenu sous-préfecture, est livré dans une mesure très restreinte à la curiosité du public. La portion la plus ancienne de ce bâtiment existait seule en 1429. On transféra en 1806, dans sa partie basse, le tombeau d'Agnès Sorel, mutilé à la Révolution.

Si la plupart de ceux qui viennent méditer sur cette tombe une page peu glorieuse de nos annales n'oublient pas que Jeanne passa jadis dans ce site enchanteur et reçut l'hospitalité de ces murailles séculaires, ils ignorent peut-être qu'en cette ville la Pucelle entrevit la réalisation de ses plus chers désirs et conquit le droit de parler et d'agir, selon les vouloirs divins, pour le salut de la France.

On était aux derniers jours de mai. Leur anniversaire devait, hélas! deux années de suite, en 1430 et 143 1, amener à l'héroïne les inéluctables deuils de sa captivité, de sa

condamnation et de sa mort En 142(1. au contraire, dans ce château de Loches où

le site, la saison et l'art humain avaient, en rivalisant de charmes, préparé autour de la Libératrice un cadre admirable, Dieu faisait triompher son humble auxiliaire. Le roi, la cour, la France s'inclinaient devant elle et la saluaient comme l'ange sauveur de la patrie. Tant d'éléments divers avaient, depuis quelques mois, concouru au succès de sa mission !

Dès son arrivée à Chinon, la cour s'était divisée. L'odieux et vil La Trémoille avait pris la tète d'une opposition prudente, mais nettement dessinée contre la vierge lor-

raine. Comment cet homme vénal, en proie à tous les vices, pouvait-il comprendre la Pucelle, lui qui n'admettait que la puissance de l'or et du fer? Il devait nécessairement se dresser de toutes ses forces contre cette àme désintéressée, sanctuaire de toutes les vertus, qui comptait avant tout sur le secours d'En Haut pour sauver la France. Le ministre avait donc, avec une perfide habileté, fait surgir un à un, sous les pas de Jeanne, les plus grands obstacles. Mais Dieu combattait pour sa douce messagère. Tous les examens avaient tourné en sa faveur; le roi avait vu des prodiges; les docteurs avaient constaté en une simple paysanne une science merveilleuse des choses divines; les guerriers l'avaient admirée maniant la lance et guidant un coursier plus habilement qu'ils n'auraient pu le faire; les nobles, les bourgeois, le peuple l'avaient vue agir et l'avaient entendue parler comme une sainte. Alors tous s'étaient tournés vers elle, suppliant :

— Faites un miracle!

Et elle avait répondu :

— Mon miracle sera de délivrer Orléans.

Devant cette affirmation, LaTrémoilleavaitdù ricaner. Dix mille Anglais, enfermés en treize forteresses inexpugnables, gardaient la malheureuse ville, et. en appelant le ban et l'arrière-ban de ses hommes de guerre, le roi pouvait tout au plus opposer aux envahisseurs une armée improvisée, notablement inférieure à leur nombre et vaincue d'avance à la pensée d'avoir à combattre ces invincibles adversaires. Pourtant, Jeanne avait dit :

— C'est assez, si ce n'est trop.

Puis elle était partie, traversant les lignes ennemies, suivie d'un premier convoi. Une seconde expédition, formée aussitôt, était entrée à son tour avec une petite troupe dans Orléans, le mercredi 4 mai.

Orléans, assailli depuis sept mois, est délivré en quatre jours, et tous viennent vers le roi crier au miracle. De nombreux témoins oculaires célébraient à l'envi la science militaire de la Pucelle.

Veut-on connaître le sentiment du duc d'Alençon, qui fut le compagnon d'armes de l'intrépide Lorraine? Le voici dans toute sa sincérité :

En toutes ses actions, hors le tait de la guerre, Jeanne était une jeune tille toute simple, mais elle avait une connaissance parfaite de ce qui concernait la science militaire, aussi bien pour manier la lance que pour réunir une armée, ordonner une bataille (m disposer l'artillerie. C'était merveille pour tous de la voir, dans les choses de la guerre, agir avec autant de sagesse et de prévoyance qu'eût fait un capitaine après vingt ou trente ans de campagnes. Elle excellait surtout dans la mise en batterie de l'artillerie.

Le Bâtard d'Orléans, qui venait de commander les troupes à la levée du siège, donne un rapport complet sur la conduite de la Pucelle en cette célèbre journée, rapport où les exploits chevaleresques le disputent aux faits miraculeux. Trois lignes d'une indiscutable clarté le précèdent; les voici :

Jeanne, je le crois, a été envoyée par Dieu. Ses faits et gestes dans !a guerre me paraissent le fruit, non d'une industrie humaine, mais de l'inspiration divine.

Charles Y1I savait donc pertinemment que la Pucelle avait été miraculeusement instruite par le ciel et que de là venait l'unique cause de la délivrance d'Orléans.

La chose était évidente, car il s'agissait de victoires remportées sur des adversaires acharnés, multipliant leurs elforts pour échapper à la honte et au désastre; d'actes accomplis à la face de la France et du monde; de succès annoncés longtemps à L'avance par Jeanne, et dont la certitude était évoquée par elle en témoignage de sa mission divine. Il n'y avait rien à objecter à l'encontre de tout ce faisceau d'événements, rien à dire qui pût diminuer l'éclat du triomphe. Plus on avait pris soin d'accumuler les mesures propres à empêcher ou refroidir l'enthousiasme des croyants de la première heure, et plus la preuve de l'inspiration céleste en ressortait incontestable.

La Trémoille, pour le moment, baissa la tète; son influence sur le roi dut s'effacer devant le souille de Dieu. En vain essaya-t-il de murmurer bien bas des conseils de prudence humaine, priant le monarque de se mettre en garde contre une supercherie possible, de contrôler de plus près le surnaturel; ses efforts mêmes tournaient contre lui.

Pour croire à sa mission surnaturelle, n'aurait-il pas suffi de voir Jeanne communier, les yeux pleins de larmes, ou s'adresser au bon peuple de France pour l'exhorter à la confiance en Dieu.

Pierre de Versailles, abbé de Talmont, un des savants examinateurs de Poitiers. fut un jour témoin, à Loches même, d'une scène touchante et expressive de l'enthousiasme populaire pour l'héroïne. Celle-ci était sortie à cheval de l'enceinte du château, et la foule d'accourir, d'arrêter son coursier, de le retenir. Tous ces braves gens, se précipitant sur elle, lui baisaient respectueusement les mains et les pieds.

La conscience du grave théologien se trouble à cette vue : - Vous faites mal. lui dit-il. de souffrir de pareilles manifestations : elles ne vous sont pas dues. Ce peuple a de l'idolâtrie pour vous. Tenez-vous donc en garde contre tout cela!

Jeanne accepte la remontrance et répond doucement :

— En vérité, je ne saurais me garder contre de telles effusions si Dieu lui-même ne me gardait!

Elle savait se donner aux autres en restant humble. Secret admirable, source de l'édification extrême que produisaient au-dehors toutes ses vertus.

Durant ces trop courts instants passés au château de Loches, il s'établit donc, entre la paysanne et le souverain, une réelle intimité fondée sur une vive estime mutuelle en même temps que sur l'intervention surnaturelle de Dieu. La Pucelle voyait dans la personne du roi le représentant de l'autorité divine sur son pays, et Charles VII acceptait en la jeune vierge la messagère déléguée vers lui par Dieu pour le guider en des jours difficiles.

Le monarque était avide de connaître les communications célestes; et Jeanne, avec une pieuse liberté, exposait à son prince tout ce que ses Voix lui avaient enseigné sur l'entier relèvement de notre patrie. L'héroïne dut. dans ces mémorables entretiens.

développer, avec maints nouveaux détails, ce qui avait déjà fait l'objet de leurs longues conversations à Chinon, à Poitiers et à Tours. Gerson, qui avait eu sous les yeux ces premiers échanges de vues, les avait signalés dans les termes élevés qui ont été cités plus haut. Jeanne n'était pas seulement envoyée par Notre-Seigneur pour remporter des victoires sur les champs de bataille contre l'envahisseur; ses triomphes guerriers, fondés sur le miracle, n'étaient que des moyens de taire aboutir sa mission divine, des preuves pour en établir la légitimité. En réalité, elle venait au nom du Très- Haut pour réformer la France, ou mieux, pour la refaire, après les malheurs affreux qui l'avaient défigurée.

D'après ce principe, la première condition, pour l'accomplissement des desseins de la Providence, devait être réalisée dans l'Envoyée céleste elle-même. Ce n'était pas telle ou telle manœuvre militaire : il fallait avant tout que, demeurant à jamais pure et innocente, la Pucelle fût un digne et souple instrument entre les mains créatrices du Tout-Puissant.

- Pour être sauvée, disait-elle, je dois garder ma virginité d'aine et de corps.

Et ensuite :

— Je serais la plus désolée de l'univers entier, si je pensais n'être pas dans la grâce de Dieu.

Ce qui. en second lieu, devait procurer le salut de la France regardait à la fois le clergé et le peuple. De la part du ciel, la vierge inspirée exigeait un retour sincère de tous aux lois chrétiennes pour faire refleurir sur le sol national ces consciences droites et loyales qui ont pour règles : la piété envers Dieu, la justice à l'égard du prochain et. pour elles-mêmes, un vie sobre et vertueuse. Afin d'arriver à cet heureux résultat, Jeanne avait recours à la prière. Chaque soir, notamment, elle faisait sonner les cloches des églises pour convoquer ecclésiastiques et fidèles à une longue supplication au Seigneur; elle mandait aux prêtres de maintenir la ferveur parmi le peuple, durant ses expéditions, et, après ses victoires, elle entraînait les foules au pied des autels pour chanter le Te Deum.

Un troisième point de la mission de la Libératrice concernait les soldats et les milices du royaume: les guerriers devaient cesser leurs trop fréquents blasphèmes, ne plus se livrer à ces rapines qui les rendaient odieux aux populations et se mettre. avant de combattre, en état de grâce par la fréquentation des sacrements.

— C'est à cause des péchés des hommes, proclamait souvent la Pucelle. que Dieu permet la perte des batailles.

Enfin, s'adressant aux membres de la famille rovale et leur prêchant l'union :

— Plus il y en aura ensemble de princes du sang de France, avait-elle dit, et mieux cela sera!

Dans ce but. elle leur demandait de se pardonner mutuellement et sincèrement les torts et les injures dont ils avaient à se plaindre et de renoncer aux haines anciennes.

(Tétait toutefois pour Charles VII que Jeanne était chargée des plus nombreux messages. Le souverain aurait d'abord à effacer de sa mémoire le souvenir des outrages

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qui lui avaient été faits et à recevoir avec douceur toutes les personnes qui viendraient loyalement se soumettre à lui; de plus, il se rendrait accessible à tous ses sujets, jusqu'au plus humble; par-dessus tout, s'il voulait être l'héritier des mêmes miséricordes dont il avait plu à Dieu de combler ses aïeux, il ferait don de son royaume au Roi du ciel.

Ce dernier vœu, auquel l'héroïne attache une importance capitale, contient l'essence de tous les autres: il résume l'ensemble du code des bontés providentielles à l'égard de la patrie. Avant de quitter Vaucouleurs, la jeune fille a déclaré que le rovaume appartient à Notre-Seigneur et que Charles VU doit le tenir en commende des mains divines. A Chinon, elle aborde le prince en lui disant :

— Vous serez lieutenant du Roi des cieux qui est Roi de France. Plus tard, devant le duc d'Alençon et La Trémoille. Jeanne le supplie ardemment de donner son royaume au Roi du ciel.

C'est de la part du Seigneur Jésus qu'elle même somme les Anglais de quitter le pays injustement conquis; c'est le nom béni du Sauveur avec celui de .Marie, sa .Mère, que la guerrière t'ait inscrire sur l'étendard dont la seule vue glace d'effroi les ennemis. Oui. c'est pour ce divin .Maître, avant tout, qu'elle prétend reconquérir la France, c'est sur le front du Christ qu'elle veut tout d'abord poser la couronne de saint Louis. Le descendant de Philippe de Valois, quel que soit le respect qu'elle témoigne à son endroit, ne vient que le second, et à titre de représentant du Fils de Dieu.

Dans le château de Loches où l'Envoyée du Ciel avait le droit de tout dire à Charles VII, je ne doute pas qu'elle ne lui ait développé tout au long ses révélations sur ce point essentiel qui est la vraie clé de l'intervention céleste accordant Jeanne à la France. J'incline donc à croire que dans ce château royal eut lieu une vision dont l'héroïne parlera dans la suite à ses juges, et qui. faute de documents suffisants, restera toujours un mystère pour nous. Il s'agit de la vision merveilleuse dans laquelle le prince contempla cette couronne, toute d'or fin, dont la richesse ne pouvait s'évaluer, et qui devait être déposée dans le trésor de Charles VII, s'il demeurait fidèle aux enseignements divins. Illustre symbole du gouvernement de la France, royal diadème, qui tout d'abord était destiné à ceindre le chef adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ avant de reposer sur la tète du monarque français.

Laissant de coté ce point qui ne peut être éclairci, je n'hésite pas à attribuer aux colloques du château de Loches la scène si touchante racontée par le Breviarium Historicité.

t'n |our. la Pucelle demanda au mi de lui faire un présent. La requête lut agréée. Elle le pria alors de lui offrir en propre le royaume de France. Le prince, étonné, après quelques hésitations, le lui accorda cependant, et la jeune fille l'accepta. Elle voulut même que l'acte en fût solennellement dressé et lu par les quatre secrétaires du roi. La charte rédigée et récitée à haute voix, le monarque resta un peu ébahi lorsque la jeune tille le montrant, dit a l'assistance :

Voilà le plus pauvre chevalier de son rovaume.

I !. après un peu de temps, en présence des mêmes notaires, disposant en maîtresse du royaume de France, elle le remit entre les mains du Tout-Puissant. Luis, au bout de quelques

autres moments, agissant au nom de Dieu, elle investit le roi Charles du royaume de France : et de tout cela, elle voulut qu'un acte solennel fût dressé par écrit.

Je pense enfin que Charles VII tonna alors, au château de Loches, le projet de donnera Jeanne "les très significatives armoiries que portera dans l'avenir la famille de la Pucelle : l'écu de France où la Heur de lis médiane est remplacée par une épée soutenant la couronne royale. Le souverain voulut montrer à la postérité que si la couronne était sur son front, il la devait au glaive miraculeux tenu par la main de la vierge guerrière, L'humble fille refusa nettement cet honneur; mais à peine le prince fut-il rentré à Chinon qu'il lui attribua cet écu par lettres patentes du 2 juin 1420.

Jeanne passa encore quelque temps à Loches avec la reine et le jeune dauphin qui fut plus tard Louis XL

Tout en préparant l'expédition contre les villes de la Loire, l'âme de la Libératrice méditait doucement, aux pieds du céleste Roi. les engagements que Charles VII avait pris pour le bonheur de sa chère France.

Mais bientôt, le monarque sera ressaisi par ses courtisans ; ministres sans conscience. ceux-ci vont travailler avec acharnement à éveiller une à une toutes ses passions. L'indigne fils de saint Louis ne tardera pas à se détourner des révélations apportées par la virginale Envoyée de Dieu. et. juste châtiment de son crime, il terminera sa vie, entouré de femmes aux mœurs légères. Heureusement, ce roi connaîtra le repentir, et le 22 juillet 14G1. peu de temps avant d'expirer, il s'écriera :

— Il est bon que le plus grand pécheur de la terre meure le jour de sainte Magdeleine, la pécheresse convertie.

Hélas! des fautes même pardonnées peuvent avoir d'irréparables conséquences!

On visite aujourd'hui, je l'ai dit. le tombeau d'Agnès Sorel. sous les arceaux gothiques de ce château de Loches, où l'on ne devrait rencontrer pourtant qu'un monument national : celui de la royauté de Jésus-Christ sur la France, proclamée par Jeanne d'Arc.

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