‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 35 sur 117 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

CONVERSATION WEl D U LON - PIERRE D ARC M PRÈS DE SA SŒUR - EMPRESSEMENT A REJOINDRE LA PUCE1 i l - LETTRE DE Gin II VNDRÉ DE LAVAL — RESPECT ET ESTIME P01 B L'ENVOYÉE DE DIEI PLAN SOURNOIS ET HOSTILE DE GEORGES DE LA TRÉMOILLE — LE ROI DÉFEND AU DUC

D'ALENÇON DE RECEVOIR LE CONNÉTABLE: CE FAISANT, II. MÉCONNAÎT UNE PREMIÈRE FOIS LES I ONSEILS INSPIRÉS DE JEANNE — L'ARMÉE ROYALE EN MARCHE VERS ORLÉANS — ACCUEIL ENTHOU- SIAST1 FAIT A LA PI CELEE : PRÉSENT DES ORLÉANAIS ET DE LEUR DEC — LES BOERGEOIS D'ORLÉANS I I LE SIÈGE DE JARGEAU : SUBSIDES EN ARGENT, EN VIVRES ET EN ARTILLERIE - DÉPARI VERS (ARGEA1 LE SAMEDI II JUIN I429

Cependant, Jeanne était encore à Loches, attendant le moment de prendre la route de Romorantin. C'est près de cette dernière ville, en effet, que le duc d'Alençon avait donné rendez-vous à l'armée du roi pour une concentration qui devait être terminée le mercredi 8 juin. La Pucelle se préparait, elle aussi, à l'action; elle dressait des plans, ou plus exactement, dans de ferventes prières, recevait de ses Voix des avis pratiques et y conformait sa manière d'agir. Il lui arrivait fréquemment d'exposer ses projets au brave écuyer d'Aulon qui ne devait plus être séparé d'elle jusqu'à l'heure néfaste de la captivité où on l'arrachera violemment au service de sa chère maîtresse. Quand le vaillant soldat lui exprimait naïvement sa surprise au sujet de la science militaire dont elle faisait preuve, l'humble vierge lui répondait :

— Mon céleste Conseil m'a dicté la conduite à tenir.

Ayant obtenu plusieurs fois la même réponse, d'Aulon se permit d'interroger Jeanne :

— Quel est donc ce Conseil? lui dit-il.

- J'ai trois conseillers, reprit-elle; l'un ne me quitte jamais, l'autre est tantôt près de moi. tantôt ailleurs, mais très souvent vient vers moi : quant au troisième, c'est celui avec lequel les deux autres délibèrent.

Cette réplique désigne à mots couverts sainte Catherine, sainte Marguerite et saint Michel.

< )n se sou\ ient que les deux frères de la Pucelle l'accompagnaient au siège d'( Jrléans.

Aussitôt le miracle de la délivrance d'Orléans accompli, ils se hâtèrent, je pense,

de porter à Domremy le récit des merveilles auxquelles ils avaient assisté. Puis, le plus jeune. Pierre, sollicita et obtint de Jacques d'Arc la permission de combattre auprès de Jeanne; c'est au château de Loches qu'il revint vers elle avec des nouvelles du pays natal. La jeune fille prit soin que son frère fût muni d'une armure complète et de tout ce qui était utile pour le service militaire. Cependant les meilleurs rapports étaient transmis à Charles VII sur la levée des troupes qu'il avait ordonnée, en vue de son prochain couronnement. Les grands seigneurs quittaient leurs terres avec empressement et les gens du peuple arrivaient en foule.

A Loches encore, la Libératrice reçut une lettre de la veuve de Bertrand Du Guesclin. remariée ensuite au sire de Laval. C'était sans doute pour recommander ses deux petits-fils, Guy et André de Laval, qui étaient en route pour rejoindre le Corps expéditionnaire. Jeanne répondit à la noble dame et lui fit présent d'un

anneau d'or , anneau précieux qui unissait la pensée de la vierge guerrière au

souvenir du grand connétable.

Le samedi, 4 juin, la Pucelle abandonna la résidence de Loches afin de se rendre à Selles-en-Berry. où le roi venant de Chinon ne devait pas tarder à la retrouver. Elle rencontra le jour même, dans cette ville, un héraut chargé par les Orléanais de la renseigner sur les mouvements des troupes anglaises. Le lendemain, Charles VII quittait Saint-Aignan et faisait mander à l'héroïne de s'avancer au devant de lui à quelque distance de Selles-en-Berrv.

Une importante missive écrite de Selles par les seigneurs de Laval à leur mère et à leur aïeule nous dépeint parfaitement ce qui se passait autour du roi de France. En voici un passage :

Mes très redoutées Dames et .Mères,

Le lundi, je quittai le roi pour venir à Selles-en-Berry, à quatre lieues de Saint-Aignan. La Pucelle y était déjà arrivée, et le roi la manda au-devant de lui. D'aucuns m'ont dit qu'il avait fait cela en ma faveur et afin que je la visse.

La Pucelle fit très bon accueil à mon frère et à moi: elle était armée de toutes pièces, sauf la tète; elle tenait une lance en main.

A notre arrivée à Selles, j'allai la voir à son logis. Elle fit venir du vin : <s Je vous en ferai bientôt boire à Paris », me dit-elle. Son fait, ses actions, la voir, l'entendre, sont choses toutes divines. Cette merveilleuse jeune fille a quitté Selles, ce lundi (6 juin), à l'heure des Vêpres, pour aller à Romorantin, avançant de trois lieues ses avant-postes ; elle était accompagnée du maréchal de Boussac, d'un grand nombre d'hommes d'armes et de personnes de la commune. Elle était armée tout en blanc, sauf la tète; elle avait en main une petite hache. Je la vis monter à cheval sur un grand coursier noir, qui se démenait très fort à la porte de son logis et ne la laissait pas se mettre en selle : « Menez-le, dit-elle alors, à la croix qui se trouve devant l'église, sur le chemin. ■» Aussitôt elle arriva à le monter, et le cheval ne bougea pas plus que s'il avait été lié; puis elle se tourna vers la porte de l'église toute proche et dit avec une douce et claire voix de femme : « Vous, prêtres et gens d'église, faites des processions et des prières à Dieu. » Elle se remit ensuite sur son chemin en faisant à ses hommes ce commandement: « Allez de l'avant, allez de l'avant! •» f'n gracieux page portait son étendard ployé, elle-même tenait en main sa petite hache. L'n de ses frères, arrivé depuis huit jours, partit avec elle: il portait également une armure d'acier poli.

Aujourd'hui lundi. Monseigneur d'Alençon est arrivé à Selles avec une grande troupe; j'ai joué à la paume avec lui et j'ai gagné la partie.

On dit ici que Monseigneur le connétable vient avec six cents hommes d'armes et quatre cents hommes de trait, que Jean de la Hoche vient aussi et que le roi n'a pas eu depuis longtemps autant de troupes que maintenant. Jamais on alla plus volontiers en guerre qu'en cette occasion. Mon cousin de Hais doit arriver ici aujourd'hui et augmenter ma compagnie. Quoi qu'il en soit, ce que nous avons amené est déjà bien présentable; le seigneur d'Argenton est un des principaux officiers que \'\ ai mis. Je suis très content des rapports que j'ai avec lui, mais il y a si peu d'argent a la cour que je ne puis espérer aucun secours ni aucun appui pour le moment. Aussi, vous, Madame ma mère, qui avez mon sceau, ne craignez pas de vendre ma terre, de l'hypothéquer, ou bien trouvez un autre moyen plus convenable de nous secourir. Le salut, la vie, l'honneur de nos personnes sont engagés: si nous ne procurons pas de ressources, n'ayant pas de solde à donner, nous demeurerons seuls..

Ouand je rendis visite, en son logis, à la Pucelle, elle me dit que, trois jours avant mon arrivée, elle vous avait envoyé à vous, mon aïeule, un petit anneau d'or, mais que c'était bien peu de chose: si elle l'avait pu. elle vous eût fait plus riche présent à cause de l'honneur qu'elle vous porte. .

Vos humbles fils, Guy et André de Laval.

Les lignes qu'on vient de lire ont cet avantage sur les chroniques qu'elles dépeignent une situation prise sur le vif et, tout en exposant des faits, traduisent l'impression d'un témoin. Assister aux exploits de Jeanne, contempler ses actes, lavoir, l'entendre, semble chose toute divine à Guy et André de Laval.

Cette missive nous rappelle aussi la pénurie des caisses royales. Il fallait de grosses sommes pour tenir campagne, et le trésor'publiqétait vide ; La Trémoille, au contraire, possédait d'immenses richesses qu'il otfrait à Charles VII, moyennant des taux usuraires. C'est ainsi que le ministre relevait insensiblement son crédit lorsqu'il le sentait diminuer et peut-être à la veille d'être supplanté par l'ascendant de Jeanne.

De plus — et c'est encore la lettre citée plus haut qui nous le révèle. — une occasion venait de surgir pour lui de se mettre, presque à l'insu de roi d'abord, ensuite ouvertement, à la traverse des désirs divins. Guy de Laval — sans paraître se douter de la grave émotion que cette nouvelle devait produire à la cour — raconte que le connétable de Richemont avait levé une armée pour rejoindre, lui aussi, les troupes se dirigeant vers Reims. Rien de plus naturel, semble-t-il, que le premier chef militaire du rovaume prenne part à une expédition nationale destinée à libérer le pavs. Hélas! il faut compter avec les passions humaines, surtout avec les plus viles. La Trémoille était l'ennemi mortel de Richemont. Après l'avoir supplanté dans l'amitié du roi. le misérable ministre était parvenu à faire pénétrer dans l'âme du souverain une rancune implacable contre le connétable. Charles VII, sous l'inspiration maudite de son perfide conseiller, préférait tout, y compris la défaite, à la réconciliation avec Arthur de Richemont.

Quand la question se posa de nouveau à Selles-en-Berrv. le monarque dut éprouver pourtant quelques scrupules. 11 avait promis de pardonner à ses ennemis, de recevoir avec bonté ceux qui viendraient à récipiscence. Quelle raison peut-il avoir d'exclure de cette amnistie le connétable, son allié par le sang, son principal lieutenant auprès

ORLEANS — STATUE DE JEANNE D'ARC ÉRIGÉE DEVANT l'hÔTEL DE VILLE Œuvre de la princesse Marie d'Orléans.

des troupes royales, le patriote parfois dur et cruel, peut-être, mais toujours prêt à combattre les ennemis de la France.

Au lieu d'oublier, le roi fait venir le duc d'Alençon et lui communique des instructions secrètes, en vertu desquelles il lui défend d'admettre dans l'armée Richemont et les troupes qu'il commande: le jeune chef devra employer la force pour le repousser plutôt que de le laisser prendre rang à ses cotés contre l'envahisseur. En même temps, le sire de Jaille est député vers le connétable, avec mission de lui transmettre l'ordre de rebrousser chemin, et de le menacer, s'il passe outre, d'être combattu par le roi lui-même

La Trémoille, faisant l'office de tentateur, venait de remporter une victoire sur le faible monarque; elle était, hélas! le prélude de plus importantes et le point de départ des souffrances de Jeanne ainsi que des malheurs de la nation.

Cependant la Pucelle était à Romorantin où elle axait pris ses dernières dispositions pour avancer sur l'ennemi. Le S juin elle s'était mise en marche vers Orléans avec le duc d'Alençon et deux mille quatre cents hommes. Un peu plus tard, le Bâtard d'Orléans, Florent d'Illiers et quelques capitaines se portaient dans la même direction avec un nombre égal de combattants.

La colonne de la Pucelle s'abrita pour la nuit dans un grand bois bordant la route et. le lendemain matin, fut rejoint par l'autre Corps, si bien que le jeudi g juin, dans l'après-midi, l'armée royale, forte d'environ cinq mille hommes, fit son entrée dans Orléans; Jeanne chevauchait en tète des troupes avec le duc d'Alençon. le comte de Vendôme, le maréchal de Boussac, le Bâtard d'Orléans, le sire de Graville, maître des arbalétriers, l'amiral de Culant, La Hire. Ambroise de Loré. Gautier de Brusac. Florent d'Illiers, Jamet de Tilloy. le sire de Rais et un gentilhomme breton, Tudual de kermoisan.

Je laisse à penser l'accueil que lit à la Libératrice la courageuse cité.

On voulut témoigner à la jeune fille qu'on la considérait comme l'enfant d'Orléans. Déjà, lors de son premier séjour, la ville s'était elle-même chargée de tout ce qui la regardait, remboursant à Jacques Boucher les divers frais qu'il avait faits pour elle, prenant soin que du vin fût mis à la disposition de la Pucelle pour les gens de sa maison, plaçant sur sa table des mets de choix, l'alose traditionnelle de la Loire que l'on offrait aux grands personnages, fournissant la subsistance des soldats qui l'accompagnaient et aussi celle de ses chevaux de guerre, pavant les dépenses de ses frères, renouvelant leurs vêtements et leurs chaussures et leur faisant accepter de larges gratifications.

Au moment de la levée du siège, on n'avait pas eu assez de temps pour veiller à certains détails qui semblaient défectueux. Les habits de Jeanne ne paraissant pas suffisamment riches, on s'était empressé de les orner de rubans verts, brodés d'orties — plante adoptée comme pièce d'armoirie par la famille d'Orléans, — et afin qu'elle put mettre à l'abri ce qui lui appartenait, la municipalité lui commanda un coffre bien sanglé, garni de toile à l'intérieur, fermé de serrures et facilement transportable.

Mais, depuis ce jour, on avait songé à faire mieux encore, et le duc. prisonnier

à Londres, ayant appris, en même temps que la délivrance de son apanage, le désir des Orléanais de voira la Libératrice un costume plus somptueux donna promptement des ordres à ce sujet. La Pucelle contempla à son passade dans la ville les magnifiques vêtements qui lui étaient destinés : elle ne refusa pas de s'en parer. En effet, une lettre datée du 22 juin énumère parmi les remarques concernant l'héroïne qu'elle aimait les riches vêtements. Elle estimait avec raison que, pour un chef d'armée, ce moyen d'en imposer aux soldats est presque de rigueur; de plus, elle ne pouvait repousser un don si gracieusement offert. Les comptes du duc d'Orléans ayant conservé les notes relatives à cette dépense, je ne saurais présenter de description ni meilleure ni plus exacte de ces robes, qui auront leur importance dans l'histoire de Jeanne, que de citer en leur entier ces documents contemporains :

Charles, duc d'Orléans et de Valois, comte de Blois et de Beaumont et seigneur de Coucy, à nos aimés et fidèles, les gens de nos comptes, salut et affection. Nous vous taisons savoir que la somme de treize écus d'or vieux, du poids de soixante-quatre au marc, a été, par notre aimé et fidèle trésorier général Jacques Boucher, pavée et délivrée au mois de juin dernier, à Jean l.uillier, marchand, et Jean Bourgeois, tailleur, demeurant à Orléans, pour une robe et une huque, que les gens de notre Conseil firent alors faire et délivrer à Jeanne la Pucelle qui était en notre dite ville d'Orléans, en considération des bons et agréables services que la dite Pucelle nous a rendus contre les Anglais, anciens ennemis de Monseigneur le roi et les nôtres : à savoir, au dit Jean l.uillier huit écus d'or pour deux aunes de fine Bruxelles vermeille, dont fut la dite robe, au prix de quatre écus d'or pour la doublure; et deux écus d'or pour une aune de vert perdu, pour taire la dite huque; et au dit Jean Bourgeois pour la façon des dites robes et huque et pour satin blanc, sandal et autres étoffes, pour tout un écu d'or. .Mettez cette somme dans les comptes de notre trésorier, et retirez-les de sa recette sans aucun contredit ou difficulté, rapportant ces présentes et la quittance des dessus dits sur ce point, nonobstant ordonnances, restrictions, mandements ou défenses quelconques opposés à cela.

Donné au dit lieu d'Orléans, le dernier jour de septembre, l'an de grâce 142g.

Par Monseigneur le duc, sur votre rapport à vous, qu'il a commis à cette affaire.

Signé : Labbé.

Les Orléanais se chargèrent en outre de l'entretien de la Pucelle et de sa maison militaire durant le nouvel effort tenté contre les Anglais.

Orléans, malgré l'épuisement auquel ses finances étaient réduites par les lourds sacrifices accomplis à l'occasion de son propre siège, n'hésita pas à remettre à son gouverneur militaire deux mille quatre cents livres pour le pavement des soldes dues aux troupes qui vont marcher sur Jargeau. De plus, les bourgeois demandent à Charles VII de leur imposer une taille de trois mille livres en laveur de cette expédition, en même temps qu'ils offrent pour la nourriture du Corps expéditionnaire ce qui leur reste de blé en magasin.

Il fallait davantage encore; l'armée en activité comptait bien de la cavalerie et de l'infanterie; mais elle n'avait ni artillerie, ni poudre, ni caisses de traits ou de flèches, ni ces équipes d'ouvriers divers : charpentiers, maçons, maréchaux, qui, dans les sièges, sont autant et quelquefois même plus utiles que les soldats.

C'est Orléans qui fournira aux assaillants tout ce qui leur manque et organisera le transport à Jargeau tant par la route que par la rivière.

Dès le S juin, on commence le chargement du matériel; les canons et les couleuvrines occupent pour eux seuls cinq chalands conduits par quarante nautoniers sous la direction de deux chefs principaux. Jehan le Poitevin et Portereau. Durant trois nuits, cinq hommes doivent veiller sur cette petite flotte amarrée devant la ville.

Pendant ce temps, on dispose avec soin le chariot de la grosse bombarde; on graisse ses roues et on y attelle vingt-quatre chevaux que guideront les voituriers Kifflard et Bourdon.

On fit grande diligence, car le samedi 1 1 juin, de bon matin, les troupes se mirent en marche, escortant les subsides fournis par Orléans. Depuis deux jours, de nouvelles recrues augmentaient encore l'effectif. Ces hommes d'armes venaient de toutes parts et se composaient surtout de gens du commun, munis de guisarmes. de haches, d'arbalètes et de maillets de plomb.

Tous partaient heureux de combattre l'ennemi national, en se ralliant autour de l'étendard de Jeanne, qu'ils regardaient comme celui de Dieu même.

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