CHAPITRE XII
MAR< m si R (ARGEAU — LES COMBATS DU SAMEDI il JUIN — LE DUC d'aLENÇON SAUVE PAR JEANNE D'ARC l'aSSAI r DU DIMANCHE 12 JUIN — LA PUCELLE . ATTEINTE ET RENVERSÉE — L'ESCALADE FINALE LA GARNISON SE RETIRE SUR LE PONT — CAPTI RE DU COMTE DE SUFFOLK — LES PRISON- NIERS ANGLAIS EMBARQUÉS SIR LA LOIRE — JEANNE APPREND AU ROI SON SUCCÈS - ARRIVÉE DE NOl VEA1 \ RENFORTS — PRÉPARATIFS DE L'ATTAQUE DES DERNIÈRES VILLES ANGLAISES SUR L\ I.olRE — NOl VEAUX ET GÉNÉREUX EFFORTS DE LA CITÉ ORLÉANAISE POUR AIDER AUX OPÉRATIONS DE GUERRE — DÉPART DE L'ARMÉE VERS MEUNG ET BEAI GENCY — CHARLES VII AU CHATEAU DU SIRE DE LA TRÉMOILLE, A SULLY
Jargeau est situe sur le cours même de la Loire, à quatre lieues en amont de la ville d'Orléans et sur la même rive. En 1420, une ceinture formée de tours, de remparts et de larges fossés environnait cette cité: les Anglais s'y étaient établis depuis le 5 octobre de l'année précédente.
Le S mai, au moment où l'ennemi leva le siège d'Orléans et se retira si précipitamment, les généraux anglais comprirent que leurs postes sur le fleuve étaient menacés : aussi Guillaume de la Poole, comte de Sulfolk. fut-il désigné pour renforcer la défense de Jargeau.
Le 11 juin, l'armée française comptait à peu près huit mille soldats.
Le chemin à parcourir n'étant ni long ni difficile, et les moyens de transport nombreux, on se trouva vers 2 heures en vue de Jargeau. Le premier soin de la Pucelle et des capitaines fut naturellement de pourvoir au logement de leurs hommes et de l'important convoi qu'ils escortaient. Tandis qu'ils étaient ainsi occupés, les gens du commun imaginèrent de se détacher du gros de l'armée; persuadés, dans leur toi naïve et encore peu éclairée, que la seule présence de L'Envoyée du ciel suffisait à rendre toute entreprise victorieuse, ils se portèrent vers la ville, et, sans méfiance, descendirent dans les fossés. Sutiolk. en chef avisé, remarque tout de suite le parti qu'il peut tirer de ce mouvement maladroit et s'efforce de jeter le désordre dans les rangs français. Il organise rapidement une vigoureuse sortie et se précipite avec énergie sur cette cohue de combattants, éparse pêle-mêle et en mauvaise position.
Jeanne, prévenue, se hâte de rallier la troupe régulière, saisit son étendard et s'élance au milieu des ennemis en criant aux français qui l'accompagnent:
TRIOMPHANTE ET MÉCONNUE loi
— Ayez courage et bonne espérance!
Le combat, cette fois, fut bien mené; on repoussa les Anglais et l'on s'empara des faubourgs de Jargeau.
Tout ceci s'était passé assez vite. Mais voici un autre obstacle : l'héroïne se disposait à profiter de la victoire lorsque des éclaireurs apportent une inquiétante nouvelle. Il ont appris que Jean Falstoff, à la tète d'une armée, a quitté Paris et arrive avec de l'artillerie et un convoi de vivres au secours de la cité assiégée. Ce bruit. grossi par les rumeurs, vole de bouche en bouche, semant l'effroi dans les cœurs et la division dans les esprits. Déjà quelques compagnies ont abandonné le camp et s'enfuient, affolées; des capitaines déclarent qu'on doit marcher au-devant des Anglais, soit pour éviter d'être enveloppés, soit pour en finir plus tôt et intercepter le convoi annoncé. En un clin d'œil, les soldats, désorientés, perdent courage; la discorde menace d'entrer dans l'armée et d'y apporter la ruine. Heureusement, Jeanne est là. Aidée de quelques chefs aussi intrépides que dociles à ses ordres, elle rassure complètement ses guerriers, s'élance sur les pas de ceux qui s'éloignent et en quelques minutes ranime la confiance autour d'elle. Les préparatifs du siège, un instant suspendus, sont repris avec vigueur, et. avant la fin du jour, notre artillerie tonne de toutes parts. La Pucelle a veillé elle-même à la mise en batterie, et cela d'une façon tellement adroite que déjà de plusieurs côtés les murailles sont ébranlées. L'ennemi donne énergiquement la réplique; un feu nourri répond à celui des Français. Au milieu des assiégeants, Jeanne et le duc d'Alençon vont de l'un à l'autre, soutenant les courages, distribuant des conseils et des ordres. Tout à coup, la vaillante Lorraine arrête son regard sur une pièce qu'on est en train de pointer du haut des remparts de la ville, et. soit coup d'œil militaire éprouvé, soit communication prophétique de ses Voix, elle se rend compte du danger que court le duc d'Alençon :
— Jetez-vous de côté, mon beau duc. lui dit-elle, et vite, sinon cette machine-là vous tuera.
En même temps, du geste, elle montre la pièce dont l'artilleur s'apprête à enflammer la mèche.
Le jeune prince obéit : d'un rapide mouvement il s'écarte. Il était temps : quelques secondes s'étaient à peine écoulées que le coup emportait la tète d'un chevalier, le sire de Lude. Or, ce gentilhomme était placé exactement à l'endroit qu'occupait auparavant le duc d'Alençon.
L'artillerie française continuait ses dégâts dans l'enceinte de Jargeau. Aers le soir, on parvint à installer devant la principale tour de la cité une des bombardes d'Orléans, appelée Bergère. A la troisième décharge de cetie pièce, la grosse tour s'écroula.
Toutefois, le jour avait baissé, et l'on ne pouvait songer à terminer l'attaque. On prit donc des mesures pour passer la nuit sur les positions conquises, et l'on plaça des postes avancés partout où il était utile; mais, par fatigue extrême, par confiance exagérée, les soldats ne veillèrent pas comme ils auraient dû le faire. Aussi le duc d'Alençon, en racontant plus tard le siège de Jargeau. ajoutait-il cette réflexion: « Il faut bien croire que Dieu était avec nous, car, cette nuit-là, nos gens firent très
mauvaise garde, et si les Anglais fussent sortis de la ville, l'armée du roi eût couru un grand danger. »
Dès le lendemain matin, les batteries rouvrirent le feu, et le bombardement de la place recommença avec intensité: c'était le dimanche 12 juin. Quand les murailles présentèrent des brèches suffisantes, on ordonna aux hommes d'armes 'français de descendre dans les fossés avec des échelles et toutes les machines nécessaires pour donner l'assaut. Cependant, les adversaires se défendaient furieusement. Comme à la prise de la bastille des Augustins, il y avait parmi eux un soldat taillé en hercule, qui se portait vers les endroits les plus menacés, et qui, brisant les échelles, jetant d'énormes pierres, repoussait toujours les assaillants. Heureusement, l'artilleur Jean le Lorrain était là aussi. Le duc d'Alençon lui désigna le colosse anglais; d'un coup de sa couleuvrine, l'habile pointeur envoya le géant rouler mort dans la ville.
Bientôt, l'attaque générale est décidée. Sutlblk. qui en prévoit l'issue, essaye de parlementer, mais en vain. Il demande quinze jours de trêve :
- Rendez la place au Roi du ciel et au noble roi Charles, répond la Pucelle; allezvous-en, sinon il vous arrivera malheur!
Tout ce qu'elle accorde au capitaine, c'est de le laisser partir tout de suite avec ses hommes désarmés et ses chevaux.
On apprend alors que La 1 1 ire. de son côté, est en pourparlers avec le comte de Sulfolk. D'Alençon s'en montre fort peu satisfait; il dépèche à l'ardent guerrier l'ordre de revenir, et celui-ci obéit aussitôt.
Les trompettes sonnent; les hérauts crient partout: « A l'assaut! » et Jeanne, s'adressant au prince lui-même:
— En avant, noble duc, à l'assaut!
Ht comme il semblait hésiter un peu. jugeant qu'il était trop tôt pour ouvrir l'action, elle lui dit :
- Ne craignez pas! L'heure d'agir est venue quand il plaît à mon Seigneur. Il faut savoir se mettre à l'œuvre lorsque Dieu le veut. Travaillez donc, et Messire travaillera pour vous.
Et elle ajoute familièrement :
— ■ Ah! mon beau duc, as-tu peur? Ne sais-tu pas que j'ai promis à ta femme de te ramener à elle sain et sauf?
La lutte terrible et meurtrière dura quatre heures. Voyant que la résistance ne peut être vaincue, la Libératrice descend dans les fossés, fait dresser une échelle, et. son étendard à la main, se précipite vers l'ennemi; elle avait déjà gravi la moitié des échelons, quand, du haut de la muraille, un Anglais soulève des deux mains une lourde pierre et la lance avec force contre l'intrépide guerrière. Le projectile atteint d'abord la hampe de la bannière, puis vient donner en plein dans le casque de l'héroïne, qui. étourdie sous le choc, retombe au fond du fossé, tandis que la pierre qui l'a frappée, formée pourtant d'un grès très dur. se brise en mille pièces. .Mais aussitôt Jeanne, se relevant, excite avec ardeur ses hommes d'armes en leur disant :
— Amis, amis. sus. sus! Notre-Seigneur a condamné les Anglais. A cette heure ils sont nôtres! Ayez bon courage, en avant!
Les Français, enflammés par ces paroles, s'élancent de nouveau à l'escalade, et la ville est prise d'assaut.
En vain le comte de Suffolk fait-il crier qu'il veut parler au duc d'Alençon. Ses appels ne sont même pas entendus, et les vainqueurs, pénétrant de toutes parts dans la place, se livrent au pillage du butin que les ennemis y ont accumulé.
Cependant, le général anglais et quelques capitaines, s'apercevant qu'il est impossible de se défendre plus longtemps, se retirent précipitamment sur le pont qui relie cette ville à la rive droite de la Loire. A peine les vaincus commencent-ils à se fortifier, qu'ils constatent avec effroi que la position n'est pas tenable; les soldats de la Pucelle sont déjà à leur poursuite et les surprennent avant même qu'ils aient préparé la défense. Suffolk. serré de près par un écuyer nommé Guillaume Renault, interpelle celui-ci :
— Es-tu gentilhomme?
— Oui, répond Guillaume.
— Es-tu chevalier?
— Non.
Sur-le-champ, le comte l'arme chevalier et se rend à lui.
Jean de la Poole, qui combattait aux côtés de son frère, plusieurs chefs et tous les soldats survivants furent également faits prisonniers; il y avait en tout une cinquantaine d'hommes.
A ce moment Jeanne apprit qu'il venait de se passer aux portes de Jargeau une de ces scènes de carnage dont les guerres de cette époque furent trop souvent la cause. A la suite d'une discussion qui s'était élevée entre les hommes d'armes et les gens du commun sur le partage des captifs pris dans le premier assaut, les choses s'étaient envenimées; ne parvenant point à s'entendre, les Français, furieux, ivres de sang. s'étaient jetés sur leurs ennemis et les avaient massacrés. Voulant éviter d'autres cruautés et de nouvelles horreurs, la Pucelle lit immédiatement monter sur les bateaux de son convoi le comte de Suffolk, Jean de la Poole et les autres prisonniers dont on s'était emparé sur le pont, puis elle ordonna qu'on les conduisit à Orléans. C'étaient les seuls survivants de six ou sept cents guerriers composant la garnison anglaise de Jargeau.
Après avoir arrêté les mesures nécessaires pour la sûreté de la place conquise et transmis des ordres afin que les troupes vinssent la rejoindre le lendemain, l'héroïne reprit, ce soir-là, le chemin d'Orléans, tant pour activer les préparatifs de l'attaque des autres places que pour veiller personnellement sur le sort des captifs.
Jeanne, ce soir-là, envoya des nouvelles au roi. Un héraut partit donc avec une lettre annonçant à Charles VI I la prise de Jargeau après quatre heures de combat et de glorieux faits d'armes, ainsi que la destruction de la garnison, à l'exception de quelques prisonniers.
Au reçu de la dépèche de Jeanne, après avoir exprimé une grande joie et remercié
rs
Dieu avec beaucoup de ferveur, le souverain lit savoir aux personnages retenus à sa
cour durant cette première phase de l'expédition qu'il les engageait enfin à se rallier à l'étendard de la vierge guerrière.
Les généraux anglais, eux, n'avaient qu'un souci: refaire une armée, afin de pouvoir se mesurer avec les Français dans une bataille rangée. Falstoff était parti de Paris, escortant un convoi de provisions de toutes sortes et une forte colonne de troupes destinée à secourir les villes attaquées. La prise de Jargeau lui ayant été annoncée en route, il laissa à Etampes les vivres qu'il amenait, puis se dirigea rapidement vers les bords de la Loire. De son côté, Talbot, après avoir mandé à la garnison de La l-'erté-l lubert de brûler ses casernes et de venir le retrouver, prit, avec le sire de Scales, toutes les précautions nécessaires à la défense de Meung et de Beaugency. Quittant de nuit cette cité, il se rendit à Janville où il s'unit à Falstoff.
Cependant la Pucelle et les capitaines avaient tenu plusieurs Conseils de guerre et décidé de marcher sans retard sur Meung et Beaugency.
Les magistrats d'Orléans avaient organisé le transport immédiat de leur artillerie et de tous les services auxiliaires de Jargeau à Beaugency. 'bout ce matériel fut dirigé de suite vers Beaugency.
Le mardi soir, la Pucelle prévint le duc d'Alençon et lui dit: - .Mon beau duc. je veux demain après-midi aller voir ceux de Meung; faites que la compagnie soit sous les armes en temps utile.
Tout était donc prêt, et la fortune daignait enfin sourire à notre chère nation.
A cette heure, pourtant, La Trémoille se sentait menacé par la possibilité d'une réconciliation entre Charles VI I et Richemont, réconciliation qui amènerait fatalement la chute du traître.
Or, pour ce misérable prévaricateur, l'intérêt personnel primait tout: peu lui importait la patrie! Profitant de la faiblesse de son souverain, le favori axait déjà obtenu une concession : l'ordre donné au duc d'Alençon d'éloigner à tout prix le connétable des rangs de l'armée. Afin d'achever son œuvre, il était nécessaire que La Trémoille eût le roi à sa disposition : il lui offrit donc l'hospitalité dans son luxueux domaine de Sullv-sur-Loire.
Charles VII commit l'impardonnable faute d'accepter cette imitation, au lieu de se mettre à la tète de l'armée où l'appelait son devoir. Agréant de basses flatteries, le prince repoussa la vérité venue du Ciel; il méconnut Jeanne pour s'abandonner à La Trémoille.
il ne voulut point toutefois paraître se désintéresser de l'expédition, car une petite flottille conduite par le nautonier de Sully se mit en route pour Beaugency avecun matériel de gijerre destiné à grossir celui qu'avaient fourni les Orléanais.
Cependant, l'armée française allait accomplir, sous l'inspiration divine, une des plus courtes mais aussi des plus merveilleuses campagnes qui furent jamais inscrites aux annales de la science militaire et au livre d'or de notre patrie.