CHAPITRE XIII
l'armée française quitte orléans le 1 5 juin 142g — prise du pont de meung - marche si r beaugency; ville abandonnée; siège dl château et du pont — arrivée du duc de richet mont — dispositions hostiles de d'alençon — entrevue de jeanne et de richemont — ■ réconciliation conçue par la pucelle au nom dl roi — bataille offerte \i x français reddition dl chateau et du pont de beaugency — les anglais attaquent le pont de mil ng
— talbot se retire vers janville suivis et atteints par les français, les anglais
acceptent le combat — jeanne prédit le désastre de l'ennemi — description de la batail1 e - victoire de patay — humanité et tendresse de la pucelle pour les blessés ennemis l'étendard de jeanne d'arc et le drapeau du sacré-ccei r
Le mercredi i5 juin, au début de l'après-midi, les troupes de la Pucelle sortirent d'Orléans en belle ordonnance et, contrairement à ce qu'on pouvait prévoir, se mirent en route par la rive gauche de la Loire. En effet. Meung et Beaugency qu'elles menaçaient étaient situés sur le rivage opposé. En descendant le cours du fleuve on trouvait, à dix-huit kilomètres, la première de ces deux villes, dont la nombreuse garnison était commandée par deux chefs intrépides, le sire de Scales et l'Enfant de Warwick. Meung est séparé de la Loire par une prairie d'étendue considérable. aussi les Anglais avaient-ils sérieusement fortifié et muni de troupes éprouvées le pont de pierre situé en face de la cité. A une lieue et demie au delà, on rencontrait Beaugency, que Talbot, en partant, avait confié à deux de ses lieutenants: Matago et le bailli d'Evreux, Richard Guétin.
L'armée française avait pour objectif de s'emparer tout d'abord du pont de .Meung. En marchant par la rive gauche, on le surprenait à ['improviste et à revers, sans avoir à s'inquiéter de la garnison, qui. dans une attaque par la rive droite, aurait vivement contrarié les assaillants en les plaçant entre deux feux.
On atteignit le but vers la fin de l'après-midi, et l'action commença aussitôt. Bien que la défense fût menée avec acharnement, les Français emportèrent la position en peu de temps; puis ils traversèrent la Loire, et campèrent en amont de la ville.
Le lendemain, jeudi. Jeanne et les siens furent prêts de grand matin, et on reprit la route de Beaugency. Les éclaireurs rapportèrent que la cité semblait désemparée. Les Anglais ne se sentant probablement pas assez forts pour résister à un siège
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s'étaient retirés dans l'antique château au donjon massif et sur le pont qui apparaissait muni d'importants ouvrages de défense.
Le premier souci des Français fut de s'établir dans la ville abandonnée, mais, dès que les tètes de colonne s'avancèrent à la hauteur des maisons, plusieurs de leurs ennemis, placés en embuscade derrière les murs des habitations désertes, se précipitèrent sur eux. Un très sérieux combat s'ensuivit: il v eut de part et d'autre des tués et des blessés; néanmoins nos adversaires ne tinrent pas longtemps et durent se hâter de rejoindre le reste de leurs troupes.
Alors, devant les murs du château, on mit en batterie la grosse bombarde et les canons de siège.
L'artillerie commença aussitôt un feu nourri et efficace. 11 se prolongeait depuis un moment, au grand dommage des Anglais, quand on vint, en hâte, annoncer à d'Alençon et à la Pucelle qu'une armée était en vue dans les plaines de la Beauce.
Par prudence, on suspendit les opérations du siège pour se préparer à la résistance contre les arrivants; mais bientôt on reconnut que les troupes qui s'approchaient étaient françaises. A leur tète s'avançait le connétable de Richemont, ainsi que le sire de Rostrenen, Robert de Montauban, Guillaume de Saint-Gilles et beaucoup d'autres nobles de Bretagne. A leur suite on distinguait les garnisons de Sablé, de La Flèche et de Durtal. Enfin, des gens du Poitou grossissaient l'effectif qui formait au total quatre cents lances et huit cents archers, c'est-à-dire environ deux mille hommes.
Le sire de la Jaille, apportant de la part de Charles Y1I l'ordre de rétrograder sous menace d'être combattu, avait rejoint le connétable non loin d'Amboise :
— Ce que je fais, s'était écrié le noble guerrier, c'est pour le bien du pays, et nous verrons qui acceptera de se mettre à l'encontre!
Monseigneur, balbutia le messager royal intimidé, il me semble que vous ferez très bien.
La venue de Richemont contraria vivement le duc d'Alençon et les seigneurs de la cour qui l'accompagnaient. Les instructions données par le roi étaient formelles. Le monarque défendait à tout prix d'admettre le connétable et ses soldats dans l'armée ; il avait même ordonné de le repousser par la force s'il essayait de passer outre.
De prime abord. Jean d'Alençon voulut obéir et combattre.
Jeanne, contristée de cet événement inattendu qui était de nature à entraver le succès de son entreprise, ne manqua pas, on peut l'affirmer, de se recueillir en cet instant critique pour consulter dans la prière le Ciel et ses Voix. La Hire, Girard de la Paglière, le sire de Guitry et d'autres capitaines s'inquiétèrent des projets de l'héroïne. D'Alençon déclara qu'il allait se retirer, afin de ne pas désobéir au souverain ; plusieurs grands seigneurs parlèrent d'imiter son exemple. Alors l'Envoyée de Dieu s'écria :
— Avez-vous donc oublié qu'hier soir on est venu vous annoncer au camp l'arrivée d'une nombreuse armée anglaise sous la conduite de Talbot? A cette nouvelle
n'avez-vous pas crié: Aux armes! Et maintenant, vous prétendez partir parce que Richemont vient s'offrir pour combattre? N'est-ce pas au contraire l'heure de s'entr'aider?
Le duc céda heureusement à la douce influence qu'exerçait sur lui la pieuse jeune fille et consentit à un arrangement provisoire. Suivi de la Pucelle, des sires de Laval et de Lohéac, du Bâtard d'Orléans et de quelques capitaines, il s'avança à cheval au-devant du connétable jusqu'en un lieu nommé la Maladrerie. Jeanne s'était chargée de traiter. Elle mit donc pied à terre : le vaillant Breton l'imita. Quand ils se joignirent, la Libératrice le salua avec les honneurs dus à un connétable, c'està-dire au chef délégué par le roi au commandement de toutes les armées françaises. Richemont, s'inclinant avec une extrême courtoisie, lui parla en ces termes :
— Jeanne, on me rapporte que vous voulez me combattre, mais je n'en crois rien. Je ne sais encore si vous êtes venue de Dieu ou non. Si vous êtes venue de Dieu, puis-je vous craindre, puisque Dieu sait mon bon vouloir? Si, par malheur, vous veniez de Satan, ne devrais-je pas vous craindre moins encore ? Puisque le roi vous a donné la puissance de remettre toute offense commise contre lui et son autorité, je vous prie, noble Pucelle, de m'accepter en son nom au service de la couronne. Fort de son royal pardon, je lui promets d'employer pour lui ma personne, mon armée et toute ma seigneurie.
— Voulez-vous en faire serment? dit Jeanne.
— Oui, affirma-t-il.
Alors tous deux rejoignirent d'Alençon et les seigneurs qui l'avaient accompagné.
D'Alençon et les autres grands officiers firent rédiger séance tenante un engagement signé de leur sceau, par lequel, à la demande de la Pucelle, ils acceptaient le serment du connétable, jusqu'au moment, bien entendu, où le roi pourrait en décider lui-même. Puis on chargea Richemont de fournir pour cette nuit les postes qui devaient veiller sur les approches du camp, et, pour le lendemain, on lui donna la mission d'attaquer Beaugency par la Sologne tandis que l'armée royale continuerait le siège du côté de la Beauce.
Le connétable et ses troupes firent donc cette nuit « le plus beau guet qui eût été en France depuis longtemps ». Le lendemain le siège fut continué; la garnison réfugiée dans le château résistait courageusement, ayant la ferme espérance d'être délivrée bientôt par les renforts attendus de Paris.
En effet, le Corps d'armée tant désiré se hâtait. Falstoff, qui le commandait, s'était arrêté à Janville; Talbot l'y retrouva et pénétra dans la cité avec quarante lances et deux cents archers.
Le vendredi 17 juin, dès l'aube, tous les bataillons anglais étaient massés aux portes de Janville, étendards et guidons au vent. C'était une imposante armée, au milieu de laquelle Talbot ainsi que les capitaines vinrent se placer.
Ce même jour l'armée était en vue de Meung, se dirigeant sur Beaugency.
Jeanne, d'Alençon. le Bâtard d'Orléans, La Hire et les autres chefs, avertis par leurs coureurs, laissèrent leurs pièces en batterie et ce qu'il fallait de soldats pour continuer
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le blocus du château, puis rangèrent six mille hommes en bataille sur une colline située entre Beaugency et Meung.
Alors les ennemis s'apprêtèrent à la défense. Les cavaliers mirent pied à terre, et les archers, plantant leurs pieux en arrêt vis-à-vis d'eux, formèrent un bel ordre de combat.
Les Français, suivant le commandement de Jeanne, restèrent immobiles.
Lassés d'attendre. les Anglais députèrent à leurs adversaires deux hérauts qui s'exprimèrent ainsi :
Il n'y a là devant vous que trois chevaliers avec leurs gens. Ayez la hardiesse de descendre dans la plaine, afin de marcher vers eux. et ils vous combattront.
Allez vous loger pour aujourd'hui, répondit la Pucelle, car il est trop tard, mais demain, au plaisir de Dieu et de Notre-Dame, nous nous verrons de plus près.
Les ennemis, heureux de pouvoir prendre gîte après une si longue route, se reformèrent en colonne et prirent le chemin de Meung pour y passer la nuit. Comme ils trouvèrent le pont de cette ville au pouvoir des Français, ils disposèrent leur artillerie à ses abords et en préparèrent l'assaut pour le lendemain, en le criblant de boulets.
Cependant les soldats qui formaient la garnison du château de Beaugency ayant vu les assiégeants occuper de nouveau leurs positions du matin et apprenant en même temps la retraite de l'armée de secours, furent persuadés que les Anglais les avaient abandonnés pour rentrera Paris. Les troupes si nombreuses qui les entouraient leur enlevèrent tout espoir de résistance, et ils demandèrent à capituler. Les pourparlers Jurèrent jusqu'à minuit. Lutin on tomba d'accord avec le bailli d'Lvreux qui avait le commandement en chef de la place, et il fut décidé que les cinq cents hommes qui étaient sous ses ordres quitteraient le pont et le château de Beaugency au lever du soleil. On les autorisait à prendre leurs chevaux, leurs armes et des bagages pour la valeur d'un marc d'argent. Dans ces conditions, ils pouvaient partir en s'engageant toutefois sous serment à ne pas combattre les Français avant dix jours.
Pendant que l'on discutait toutes ces clauses, on vint avertir nos généraux que les détenseurs du pont de Meung étaient serrés de très près et sur le point de succomber. Aussitôt le connétable de Pichemont envoya à leur aide, par la rive gauche où il avait ses quartiers, (maries de la Pâmée et Pierre Baugi avec vingt lances et un corps d'archers.
Le iS juin, à la pointe du jour. Ambroise de Loré fut chargé de faire sortir la garnison du château de Beaugency, aux termes de la convention arrêtée quelques heures plus tôt. Alors Jeanne, songeant à sa promesse de la veille, commanda de marcher contre les Anglais pour leur livrer bataille.
Cependant, à 8 heures du matin, un poursuivant d'armes du parti ennemi, venant directement de Beaugency, arriva à .Meung. Il y trouva ses compatriotes munis de tous les engins nécessaires pour assaillir le pont et prêts à s'élancer sur ses défenseurs. Il annonça aux chefs la reddition du château qu'il venait de quitter et les dispositions que prenaient les Français pour attaquer Meung à son tour. Les généraux ennemis reconnurent tout le désavantage de la position et jugèrent que. surpris dans
cette ville, ils subiraient le sort des défenseurs des Tourelles, de Jargeau et de Beau-
gency. Rapidement l'ordre fut donné de rassembler et de taire sortir les soldats hors de la cité, puis d'exécuter, dans la direction de Janville. une retraite en ordre de combat. L'avant-garde s'ébranla aussitôt; un chevalier anglais, qui portait un étendard blanc, la conduisait: derrière s'avançait un convoi formé de l'artillerie, des vivres et des marchands de tout état. qui. selon la coutume de l'époque, accompagnaient l'armée. Venait ensuite le gros des troupes commandé par Talbot. Falstoff et Rampston; enfin chevauchait l'arrière-garde composée d'Anglais de race. On suivait la route de Patay. Le pavs était assez plat; pourtant quelques accidents de terrain, d'épais buissons ou de petits bosquets empêchaient la vue de s'étendre au loin.
Bien que précipitée, cette retraite s'exécuta parfaitement : les ennemis eurent le temps de désemparer Meung sommairement, et les Français, à leur arrivée, trouvèrent la cité abandonnée. Les troupes s'arrêtèrent indécises : n'en avait-on pas fait assez depuis trois jours? Les villes de la Loire étaient conquises et le but proposé à cette campagne heureusement atteint: l'Anglais fuyait, pourquoi le poursuivre? Beaucoup de nos guerriers redoutaient cette entreprise.
■ — Si au moins, soupiraient-ils. nous avions des chevaux en nombre suffisant!
Jeanne, témoin de ces appréhensions, mais rassurée par les prophétiques révélations de ses Voix et forte de l'appui d'En Haut, s'écria :
— Qu'on aille hardiment contre les ennemis: ils seront certainement vaincus. Oui. au nom de Dieu, il faut les combattre. Ils fuient, dites-vous; mais quand même ils seraient pendus aux nuages, nous les aurions, car Dieu nous a envoyés pour les punir. Le noble roi de France aura aujourd'hui la plus grande victoire qu'il ait encore remportée: mes Voix m'ont dit que les Anglais sont tous nôtres.
En parlant ainsi, la Pucelle était transfigurée; sa surnaturelle puissance pénétrait les âmes: son patriotisme excitait les cœurs. On lui obéit, et cette fois sans hésitations ni restrictions. Le duc de Richemont aussitôt ht flotter son étendard. On forma une avant-garde avec les hommes les mieux montés, et le commandement en fut donné à La Hire. Ambroise de Loré, Xaintrailles, Thibaut d'Armagnac, Jamet du Thillay et le sire de Beaumanoir.
Jeanne n'avait pas voulu abandonner le gros de l'armée, qui comptait environ huit mille combattants. Elle suivait donc l'avant-garde, entraînant son centre dans une marche aussi rapide que possible. On se trouvait évidemment sur la même route que les Anglais, mais on ne pouvait ni les apercevoir ni les entendre, car ils s étaient vivement avancés vers Janville: néanmoins, leurs bagages et les marchands qui les accompagnaient avant forcément ralenti leur allure, les coureurs d'arrière-garde venaient de les avertir que les Français étaient sur le point de les atteindre. Leurschets avaient aussitôt examiné l'endroit où l'on s'était arrêté. Ce lieu dit Coynee. tout proche de Patay, parut favorable pour engager l'action : à l'entrée du village, il y avait un bosquet, à partir duquel le sol allait en pente douce, jusqu'à un bas-fond; dans le ravin, deux haies parallèles, très fortes, étaient plantées et s'élevaient dans la direction du petit bois. Le terrain adossé au bosquet fut choisi par les capitaines pour
v disposer leur armée en rangs de combat. L'avant-garde, L'artillerie et les bagages étant déjà arrivés, on leur fit taire halte, mais pour tout le reste des troupes il s'agissait maintenant de parvenir au but désigné. En effet, les Français approchaient rapidement, il fallait les contenir jusqu'à ce que le centre et Parrière-garde aient eu le temps de se rallier près de lavant-garde et de prendre leurs postes de défense.
Pour protéger ce mouvement, Talbot se plaça dans le bas-fond, entre les deux haies, avec cinq cents archers d'élite; il promit d'y tenir ferme en attendant que l'organisation fût achevée; il devait alors se replier à l'abri des buissons et rejoindre le corps de bataille.
lai ce moment les éclaireurs français ne soupçonnaient pas encore la présence de l'ennemi, quand tout à coup les cavaliers de La (lire tirent lever un cerf qui s'enfuit devant eux et disparut bientôt derrière un pli de terrain. Un instant après, des cris tumultueux retentirent; les chevaliers écoutèrent et reconnurent que ces clameurs étaient proférées par les Anglais. L'animal en fuyant avait donné en plein sur la ligne d'archers de Talbot, dérobée — comme toutes les troupes adverses — par la pente du sol à la vue de nos soldats.
Aussitôt La Hirc expédia un courrier à d'Alençon pour le prévenir qu'il se trouvait en tace d'un millier de guerriers en ordre de combat.
En entendant ce rapport. Jeanne se tourna vers Richemont et s'écria :
— Ah! beau connétable, ce n'est pas moi qui vous ai appelé, mais puisque vous êtes venu, vous serez le très bien venu.
Le duc d'Alençon s'adressant alors à la Pucelle, lui dit. en témoignage de son respect et de sa confiance :
— Jeanne, voici les Anglais en bataille; que faut-il faire?
Avez-vous de bons éperons? demanda la noble enfant, s'adressant aux chefs. Et tous de répondre anxieux :
— Comment cela? serons-nous donc obligés de fuir?
— Non. non, reprit-elle. Allez sans crainte sur eux. Ils seront défaits, vous perdrez peu de vos gens, les Anglais s'enfuiront, et il nous faudra de bons éperons pour les poursuivre.
Déjà La H ire s'entendait rapidement avec les capitaines et les cavaliers de l'avantgarde, forte de douze à quatorze cents hommes, pour attaquer Talbot et ses archers.
Le gros de l'armée anglaise, voyant l'action s'engager si vite, s'empressa de chercher, sur le terrain même, une bonne position. Un buisson toulî'u s'étendait à peu de distance de la ligne occupée par Talbot. Les soldats anglais commençaient à mettre pied à terre et à se retrancher en cet endroit, quand plusieurs de leurs officiers leur indiquèrent, à un demi-quart de lieue au delà, un poste de combat beaucoup plus avantageux, protégé de haies et d'épaisses broussailles. Aussitôt, ils remontèrent en selle, chevauchèrent jusqu'au lieu indiqué, et. une seconde fois, descendirent de leurs montures pour préparer la défensive. Mais La Mire, rapide comme l'éclair, avait déjà culbuté les archers, fait Talbot prisonnier, et arrrivait à fond de train sur ses adversaires en plein désarroi. En un instant, lord Scales, Thomas Rampston, le sire de
Honguerfort tombent aux mains des Français. Témoins du désastre. Falstoff, le Bâtard de Thian et les cavaliers restés en selle tournent bride à vive allure pour aller rallier leur avant-garde arrêtée près du convoi et protégée par une église.
Le chevalier au blanc étendard, chef de l'avant-garde, voyant Falstoff et les autres accourir à bride abattue, crut à une fuite; précipitamment il fit faire volte-face à ses hommes, et ceux-ci quittèrent le champ de bataille au galop de leurs chevaux. Ne pouvant plus les retenir. Falstoff prétendait retourner au combat, décidé, dans sa défaite, à subir le sort de la guerre; mais le sire de Thian. Wavrin de Forestel et d'autres encore lui représentèrent l'inutilité de ce sacrifice : la journée n'en serait pas moins perdue pour leur cause. Le chef anglais se rendit à leurs raisonnements et prit le chemin d'Ftampes. où il parvint en très petite compagnie vers une heure du matin.
L'armée de la Pucelle arriva tout entière sur le lieu de la lutte. La chasse aux Anglais avait commencé presque sans combat; les malheureux, vaincus et affolés, fuyaient au hasard. Ces guerriers, autrefois tiers et vainqueurs, tremblaient à leur tour devant les soldats de Charles VII. Aussi y eut-il un affreux carnage; deux mille hommes furent tués et deux cents emmenés captifs.
Jeanne n'eut pas besoin de combattre elle-même ce jour-là. Sur ce champ de bataille couvert de morts et de blessés, elle ne s'occupa plus que de prodiguer des secours à l'âme et au corps de ceux qui souffraient.
Sur ces entrefaites, un Français passa devant elle, conduisant plusieurs prisonniers. Tout à coup, le brutal frappa si violemment l'un d'eux sur la tête que celui-ci tomba sans connaissance. L'héroïne, témoin de cette scène, mit pied à terre, ranima de son mieux l'infortuné, et. comme il était atteint mortellement, l'amena à se confesser pendant qu'elle le soutenait doucement et le consolait avec bonté.
Il était deux heures de l'après-midi quand l'attaque commença; le soir, la poursuite était terminée. Les capitaines français se réunirent, et. avec la Pucelle au milieu d'eux, ils rendirent dévotement et humblement grâces à Dieu. Puis ils se logèrent pour cette nuit dans le village de Patay. C'est alors qu'on présenta au duc d'Alençon Talbot prisonnier. Le jeune prince, s'adressant au captif, lui dit :
— Vous ne pensiez pas ce matin que pareille chose vous arriverait? Stoïquement, l'intrépide vaincu répondit :
— C'est la fortune de la guerre.
Patay! Désormais c'est le nom que portera dans l'histoire cette mémorable journée qui changea la fortune de la France et répara les désastres de Crécy. de Poitiers. d'Azincourt. Mais, on ne saura jamais trop le répéter, cette victoire fut un miracle, puisque, ayant eu de si grands résultats, elle ne coûta pourtant que peu d'hommes à Charles VII. Les chroniqueurs de tous les partis sont unanimes sur ce point, et les plus sérieux témoignages vont jusqu'à dire qu'il n'y eut pas trois hommes d'armes français qui trouvèrent la mort ce jour-là. Tout, on l'a vu. concourut à la déroute de nos ennemis: dans leurs fausses manœuvres et mouvements mal prévus, il est facile de constater l'accomplissement de la prophétie de Jeanne :
Notre-Seigneur veut punir les Anglais, et ils sont tous nôtres.
De plus, grâce à l'Envoyée de Dieu, les vainqueurs s'étaient enfin unis: les partis les plus hostiles axaient oublié leurs discordes. Ah! pourquoi l'armée royale ne continua-t-elle pas à suivre l'étendard sacré de Patay?
La France fut ingrate; elle ne marcha pas à ce signe de salut. .Mais ne semble-t-il pas que les dons du Christ à la nation qu'il aime soient sans repentance ? Après des siècles d'adversités et d'oubli, un nouvel oriflamme lut présenté à notre patrie près de ce même champ de bataille, au mois de décembre 1X70. A Loigny, non loin de Patay, les zouaves pontificaux firent flotter pour la première fois la bannière du Sacré Cœur de Jésus. Ce mystérieux drapeau a remplacé pour notre siècle l'étendard de Jeanne d'Arc, et il a reçu du Christ-Roi, pour ceux qui combattront sous son égide, semblables promesses de victoire, de bonheur et de salut suprême qui étaient attachées à la sainte bannière de la vierge de Domremv.