‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 38 sur 117 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

reddition de janville — jeanne rentre dans orleans — procession i) action de graces l'émotion populaire et les prodiges du poitof — ambassade et présents di duc de Bretagne — L'OPINION, EN FRANCE, FAVORABLE A LA PUCELLE — LETTRE DE PERCEVAL DE BOULAIN- VILLIERS — LES BOURGEOIS D'ORLÉANS ATTENDENT EN VAIN CHARLES VII — LETTRES [/ANOBLIS- SEMENT DE GUY DE CAILLY

Pendant que les soldats anglais fuyaient dans toutes les directions, portant euxmêmes, par leur effroi, la nouvelle du désastre qu'ils venaient d'essuyer. Janville qui. la veille, leur avait servi de point de ralliement, fermait ses portes devant eux et livrait sa citadelle aux Français : la garnison se rendait à la seule condition d'avoir la vie sauve. Toutes les provisions — argent, vivres, artillerie, munitions et bagages — déposées dans l'enceinte de la cité tombèrent au pouvoir de nos hommes d'armes.

Les ennemis s'empressèrent également d'abandonner Montpipeau. Saint-Sigismond et diverses autres forteresses des alentours, après y avoir mis le feu.

Le matin du dimanche iq juin. Jeanne, entourée des chefs et d'une partie de l'armée victorieuse, entra triomphalement à Orléans.

Comment dépeindre l'enthousiasme des valeureux bourgeois de cette ville? Ils firent un vrai triomphe à leur Libératrice, qui, après avoir mené à bonne fin et si rapidement une expédition à laquelle ils avaient voulu grandement contribuer, leur revenait couverte de lauriers.

N'oubliant jamais de remercier. Dieu, les Orléanais organisèrent, ce dimanche 19 juin, une procession d'actions de grâces durant laquelle ils tirent donner — toujours à leurs frais — un sermon par un Carme, le Fr. Avolle. Puis, persuadés que. pour récompenser une série aussi merveilleuse de succès, Charles VI l voudrait venir jusque dans leurs murs au-devant de la Pucelle victorieuse, ils commencèrent les préparatifs nécessaires, tendirent de tapisseries et de riches étoiles les rues de la cité. Hélas! le roi. auquel des courriers apportaient constamment les bonnes nouvelles, ne pouvait s'arracher du château de Sully où il recevait de La Trémoille une hospitalité grandiose. Pour le moment, l'insouciant monarque se contentait de faire savoir aux diverses villes du royaume la prospérité de ses armes.

Tout le pays, d'ailleurs, fut profondément ému : cette impression produisit-elle des

phénomènes Imaginatifs, tels qu'il en surgit souvent parmi les gens du peuple en proie à une vive exaltation; ou bien y eut-il réellement des manifestations extraordinaires permises par Dieu, ainsi qu'on en constata, par exemple, à l'époque de la prise de Jérusalem par Titus? Je ne puis le dire, et je me contente de citer ce passage d'un écrit contemporain qui est parvenu jusqu'à nous. Chacun jugera dans quelle mesure sont admissibles les laits relatés.

Les affaires du roi sont plus prospères que jamais: elles le seront encore, s'il plaît à Notre- Seigneur.

On voit arriver des pays lointains les choses les plus merveilleuses que l'on ait jamais vues, par exemple : des hommes, armés de toutes pièces, chevaucher en l'air sur un grand cheval blanc; au-dessus des armées, on voit une grande bande blanche venant de la mer d'Lspagne, passant par-dessus deux ou trois forteresses près de Talmont, et tirant vers la Bretagne. Toute cette province en est épouvantée, et ses habitants disent que leur perte est certaine par la faute de mon dit seigneur le duc, qui a prêté serment aux Anglais.

Le roi a envoyé vers l'évêque de Luçon, pour savoir la vérité sur cette affaire. Celui-ci s'en est informé, et il résulte de son enquête que plusieurs ont vu le cavalier mystérieux en divers endroits de son diocèse.

Le duc de Bretagne, frère du connétable et oncle du duc d'Alençon, s'était déjà occupé de Jeanne; il lui avait envoyé son confesseur, le Fr. Yves Milbeau, ainsi que son héraut Hermine, pour la féliciter de la victoire d'Orléans et lui poser cette question :

— Est-ce au nom de Dieu que vous êtes venue secourir le roi?

— Oui, avait répondu la Libératrice.

Le religieux avait repris :

— Puisqu'il en est ainsi, le duc de Bretagne, mon droiturier seigneur, est disposé à venir en aide au roi de France, mais ses infirmités l'empêchant de se rendre en personne ati service du prince, il a dessein d'envoyer son fils aîné avec une grande armée.

— Le duc de Bretagne, lui dit alors la Pucelle, est votre maître, mais non votre droiturier seigneur. Un seul a droit de prendre ce titre, c'est le roi de France. Quant au duc. il n'aurait vraiment pas dû attendre si longtemps pour mettre ses gens au service de Charles VII.

La réponse ne déplut pas à Jean VI, car. vers cette époque, il offrit à l'héroïne quelques riches présents, parmi lesquels figuraient une dague et plusieurs chevaux de prix. Ce furent le sire de Rostrenen, Auffroy Guinot et un poursuivant d'armes qui, au nom de leur seigneur, vinrent remettre ces dons à Jeanne.

Du reste, on peut affirmer qu'en France il n'y avait qu'une voix, aussi bien parmi le peuple que chez les nobles et les membres du clergé, pour acclamer et vénérer l'angélique jeune fille, surtout après sa double victoire d'Orléans et de Patay.

I n monument précieux de l'opinion des grands et de la cour nous est resté sous la forme d'une lettre qu'un chambellan du roi adressa au duc de .Milan. Cette lettre, sorte de rapport très circonstancié supposant une sérieuse enquête préalable, contient

ORLEANS — MI SEE JEANNE D ARC : INTERIEl'R DE LA COl'R

bon nombre de faits que nous avons déjà rapportés. Les deux extraits qui vont suivre témoignent assez du respect religieux que la noblesse de France professait alors pour l'Envoyée de Dieu.

.1 l'illustrissime et magnifique prince, le seigneur Philippe Ange-Marie, due de Milan, mon honorable Seigneur.

Nous avez déjà, je pense, entendu parler d'une Pucelle que Dieu, ainsi que nous le croyons pieusement, nous a envoyée. Avant de dire quelques mots de sa vie, de ses actes, de sa conduite, de ses mœurs, je raconterai sa naissance et ses premières années.

Perceval de Boulainvilliers rapporte alors les faits extraordinaires qui accompagnèrent la naissance de l'enfant prédestinée; puis il narre très exactement les apparitions et les révélations dont Jeanne fut favorisée. Il décrit avec d'intéressants détails les voyages de l'héroïne à Yaucouleurs. à Chinon, son entrevue avec le roi, ses victorieuses campagnes d'Orléans, de Jargeau, de Beaugency, et termine le récit de la journée de Patav par cette réflexion : « Cette victoire fut attribuée à un miracle. » Enfin, il achève sa lettre en disant :

La Pucelle fit ces choses et bien d'autres, et avec la grâce de Dieu elle en fera de plus grandes encore.

La Pucelle est d'une grande distinction, elle a un maintien viril, parle peu: elle a la voix douce et limpide d'une femme; elle mange peu. boit encore moins de vin : elle aime de beaux chevaux et de belles armes, elle recherche la compagnie des guerriers et des nobles: elle trouve insipide de converser avec nombre de gens et de fréquenter beaucoup de monde: elle a le don des larmes et en verse parfois de très abondantes, mais habituellement sa figure est souriante. Sa force de travail est inouïe, elle peut rester une semaine presque entière sous les armes, aussi bien la nuit que le jour.

A Orléans, on ne s'entretenait que des extraordinaires succès remportés par la vierge lorraine. Quelqu'un s'étant souvenu que le duc de Sutlblk. pris à .largeau. était retenu dans les prisons de la ville lui envoya un billet sur lequel on rappelait en quatre vers qu'une Pucelle venant du Bois-Chenu devait chevaucher par-dessus le dos des archers et les vaincre.

C'était sans doute une allusion à la prophétie de Merlin, dont plusieurs faisaient l'application à Jeanne.

Nous l'avons vu, d'ailleurs, beaucoup de personnages, et non des moindres, s'attachaient à prouver que les merveilleux exploits de l'héroïne avaient été annoncés à l'avance par divers écrits répandus dans notre pays.

Cependant les bourgeois d'Orléans attendaient toujours le roi. et la ville, toute parée, s'apprêtait à lui faire un incomparable accueil. Sans doute. Charles Yll n'eût pas demandé mieux que de s'unir aux transports d'allégresse de ses loyaux sujets. mais cette manifestation ne correspondait guère au plan de son ministre LaTrémoille. Celui-ci se disait, en effet, que l'affaire de Richemont était pendante, et que. sous l'effort réuni de la prière de Jeanne et de l'enthousiasme universel, le souverain ne

résisterait probablement pas au beau geste qui rappellerait le connétable à Orléans pour y recevoir le pardon et l'accolade d'une réconciliation définitive. Or. par contrecoup, semblable événement amènerait sans aucun doute la suppression du traître et la fin de son ministère. A tout prix, le favori devait donc empêcher son prince de se rendre au milieu des braves Orléanais. La victoire fut facile; le faible monarque, une fois de plus, se laissa dominer par son perfide conseiller, mais, sentant qu'une compensation s'imposait pour apaiser le mécontentement de la fidèle et vaillante cité, il expédia un témoignage non équivoque de ses sentiments pour la Libératrice nationale et pour la ville qu'elle avait sauvée.

Les termes dans lesquels furent rédigées les lettres de noblesse qu'il envoya, en ce temps, à Guy de Caillv. l'un des plus notables bourgeois d'Orléans, laissent bien deviner toute sa pensée dans leur concision :

Voici du reste les principaux passages de ce document :

Charles, roi des Français, pour perpétuelle mémoire.

Nous aimons à meure sous nos yeux l'immensité des bienfaits dont le Ciel nous eomblc dans nos expéditions contre nos mortels ennemis, et avant tout la faveur capitale pour laquelle, alors que nos affaires allaient toujours en déclinant, le siège d'Orléans a été si heureusement repoussé.

Cette faveur nous a été principalement départie par l'heureuse arrivée, sous les auspices et sous la conduite de l'illustre Pucelle, de Jeanne d'Arc de Domremy, dont les mérites à notre endroit sont infinis. Il n'est que juste de dire qu'en pénétrant dans cette ville pour la défendre et en repousser nos ennemis les Anglais, la Pucelle nous a donné un présage et un gage que nous pourrions facilement recouvrer les autres villes et cités. Aussi, entourer d'une faveur singulière ladite Jeanne, alors que nos récompenses ne sauraient égaler la grandeur de ses services, ce n'est pas assez; nous devons étendre cette faveur aux guerriers illustrés par une longue profession des armes, qui, pour la levée d'un siège si mémorable, se sont empressés de la seconder, dont elle a le plus utilisé les travaux et l'ardeur dans les divers combats autour de ladite ville et dans les expéditions qui ont suivi depuis.

Parmi ces guerriers, notre bien-aimée Jeanne de Domremy nous a principalement recommandé, pour son extrême diligence et sa fidélité à combattre à ses côtés, Guy de Caillv, homme des plus honorables par l'honnêteté de sa vie, citoyen notable et de talent dans la cité d'Orléans, livré à toutes les occupations des nobles hommes. Aussi désirons-nous le décorer d'insignes d'honneur qui soient pour sa personne et sa postérité un perpétuel accroissement de rang.

Considérant ces Choses et encore les nombreux et divers services qu'il nous rend depuis m longtemps, et ceux qu'il promet de nous rendre dans la suite, nous anoblissons le ci-dessus nommé Guy de Caillv qui déjà se donnait et vivait en noble: nous anoblissons sa postérité masculine et féminine née ou à naître en légitime mariage.

On le voit, Charles VII a réuni ici tout ce qui peut flatter les bourgeois d'Orléans. Il parle de l'importance de leur ville, dont la délivrance a été le prélude, grâce au ciel, de la libération des autres cités françaises retenues encore par l'ennemi national. 11 prodigue à Jeanne les plus beaux éloges, sachant bien que ce témoignage de légitime reconnaissance lui attirera les bonnes grâces des Orléanais qui considèrent toujours

la Pucelle comme un don de Dieu envoyé d'abord particulièrement pour euxmêmes, avant qu'il soit étendu à la France entière. Enfin, celui auquel le souverain décerne les premiers honneurs de la noblesse est un des plus notables habitants d'Orléans, l'auxiliaire de l'héroïne dès le début de sa mission, le témoin des apparitions dont Dieu gratifiait la jeune vierge. Et si le roi exerce sa générosité envers cet estimable chevalier, c'est encore en considération de la demande que Jeanne elle-même adressa en faveur de Guy de Cailly.

Tout cela, on ne peut le nier, était profondément habile autant qu'équitable. Apres l'envoi de cette lettre aux Orléanais, (maries YII pouvait invoquer tous les motifs qu'il lui plaisait pour expliquer son absence, sans qu'on le soupçonnât de froideur pour la glorieuse cité ou d'ingratitude envers l'Envoyée du Ciel.

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