REIMS — LA CATHEDRALE
Charles VI I donna l'ordre à ses troupes de franchir la dernière étape qui les séparait de Reims.
Dans la soirée du samedi i<~> juillet 1429, Reims, en grande liesse, accueillit l'armée rovale. En tète des hommes d'armes s'était formé un brillant cortège de princes, de seigneurs, chefs de guerre, chevaliers aux bannières flottantes et multicolores. Ils entouraient le roi de France que venaient de rejoindre son beau-frère. René d'Anjou, duc de Bar, et le damoiseau de Commercy. Devant la porte de Dieulimire se tenaient l'archevêque, son clergé, les magistrats et les notables. Ils introduisirent dans leurs murs le souverain vers lequel les habitants jetaient joyeusement le cri séculaire du sacre des rois : « Noël! Noël! » Mais le personnage qui attirait par-dessus tout les regards et la religieuse vénération des Rémois, c'était Jeanne la Pucelle que Charles Y II avait placée près de lui.
On ne peut s'en étonner. Cette prise de possession, sans coup férir, de la ville de Reims, à vingt kilomètres de la garnison anglaise d'Epernay, à huit lieues du comté de Rethel. domaine propre des Bourguignons, alors que du côté de l'Ile de France Philippe le Bon venait lui-même pour maintenir la tîdélité des places fortes, encore toutes en son pouvoir et en celui du régent; cette entrée triomphale sans aucune résistance, après une marche si longue, effectuée à travers un pays occupé par l'ennemi, n'était-ce pas un vrai miracle? Et ce miracle. Dieu l'opérait par cette jeune vierge prédestinée, envoyée au secours de la patrie!
Le monarque suivit le Barbàtre pour se rendre au palais voisin de Notre- Dame, qu'il préféra, sans nul doute, au sombre château de Porte-Mars. L'archevêque, installé depuis le matin, lui en fit les honneurs.
A son arrivée, le premier soin de Charles VII fut de tenir un rapide Conseil pour fixer la date de son sacre, qui. selon l'usage, devait s'accomplir un dimanche. Tout le monde s'accorda pour décider qu'il aurait lieu dès le lendemain. Pour des motifs différents, chacun désirait qu'il en fût ainsi. La Pucelle cherchait à accomplir sans retard la volonté divine; le roi et les seigneurs, ne sachant ce que l'avenir leur ménageait, furent d'avis de profiter de l'heureuse circonstance; enfin, les bourgeois de Reims calculaient surtout que. de cette façon, on abrégeait la durée du séjour des troupes dans leurs murs.
Mais une résolution aussi précipitée imposait évidemment une lourde charge à ceux qui travaillaient à l'exécuter. Il fallait tout ensemble assigner dans Reims des logements au moins sommaires à douze mille hommes d'armes et improviser les préparatifs compliqués pour une cérémonie à la fois grandiose et minutieuse qui n'avait lieu qu'à des intervalles fort éloignés. Une partie des ornements habituellement employés avaient été, depuis i38o, et par une décision de Charles V, confiés à la garde de l'abbé et des religieux du monastère de Saint-Denis, près Paris. En outre, on devait se procurer les objets précieux que le roi offrait à l'occasion de son avènement, c'est-à-dire les tapis de satin vert, les ornements de velours rouge et de damas blanc, un vase d'argent et treize écus d'or.
Toutes ces difficultés furent vaincues, et j'estime que l'on peut compter Jeanne
parmi ceux qui, cette nuit-là, ne prirent point de repos, mais se multiplièrent, afin de pourvoir à tout.
Cependant, il fallut s'assurer le concours des personnages officiels qui entoureraient le monarque au moment de son sacre. La coutume exigeait la convocation des douze pairs de France, dont six laïques : les ducs de Bourgogne, de Normandie, de Guyenne, les comtes de Flandre, de Toulouse, de Champagne; et six ecclésiastiques : l'archevèque-duc de Reims, les évêques-ducs de Laon et de Langres, les évoquescomtes de Châlons, de Beauvais et de Noyon. Or, sur les douze, deux seulement étaient là, Regnault de Chartres, archevêque de Reims, et Jean de Sarrebruck, évêque de Chàlons. Jean de Saint-Michel, évêque d'Orléans, et Robert de Rouvres, évêque de Séez, avec deux autres prélats dont l'histoire n'a pas conservé les noms, remplacèrent les quatre pairs ecclésiastiques manquants. Pour les pairs laïques, on fit appel aux nobles seigneurs qui avaient accompagné le souverain : le duc de Bourgogne fut représenté par le duc d'Alençon, le duc de Normandie par le comte de Clermont, le duc d'Aquitaine par le comte de Vendôme, et le comte de Flandre par le sire de la Trémoille. Les chroniques contemporaines ne sont pas absolument d'accord sur les mandataires des comtes de Toulouse et de Champagne : on y trouve les noms de (iuv et d'André de Laval et ceux des sires de Gaucourt, de Beaumanoir et de Mailly.
Dès la veille au soir, selon le cérémonial accoutumé, le roi, suivi de ses pairs, devait se rendre à la cathédrale, et là, prenant place sur une estrade préparée à cet effet ou sur le jubé, il était montré à la foule par les grands vassaux qui prononçaient ces paroles :
— Voici votre roi, que nous, pairs de France, allons couronner comme monarque et souverain seigneur. S'il y a parmi vous àmequi le veuille contredire, nous som mes ici pour en faire droit. Si personne de vous ne s'élève contre lui, il sera consacré demain par la grâce du Saint-Esprit.
Les chroniques du temps ne nous disent point si cette cérémonie eut lieu, mais elles permettent de le conclure, puisqu'elles affirment que tout se passa suivant les usages et la tradition.
Le jour même du sacre. Jeanne fit écrire au duc de Bourgogne la mémorable lettre conservée encore à Lille aux archives du Nord, dans laquelle elle s'adresse à Philippe le Bon avec une majesté surnaturelle et une dignité qui n'a d'égale que son humilité. Ces lignes constituent une des plus belles pages qui furent jamais envoyées à un prince chrétien :
>ï< Jhksis, Maria
Haut et redouté prince, duc de Bourgogne, Jeanne la Pucelle vous demande, au nom du Roi du ciel, mon légitime et souverain Seigneur, de faire, le roi de France et vous, bonne paix, solide et durable. Pardonnez de bon cœur l'un à l'autre, complètement, ainsi que doivent le faire de fidèles chrétiens.
Le noble roi de France est prêt à faire la paix avec vous, son honneur demeurant sauf : il ne tient donc qu'à vous qu'il en soit ainsi.
Je vous prie et demande les mains jointes de ne pas faire la guerre, de ne livrer aucun
LE SACRE DE CHARLES VII A HEIMS Peinture murale de Lenepveu, au Panthéon.
combat contre nous, pas plus que vos gens et vos sujets. [Croyez bien que, quel que soit le nombre de gens amenés contre nous, ils ne gagneront pas, ce sera grande pitié de voir la grande bataille et de voir répandre le sang de ceux qui viendront contre nous.
Il y a trois semaines, je VOUS ai écrit et envoyé par un héraut une lettre, pour que vous assistiez au sacre du roi, qui a eu lieu aujourd'hui dimanche 17 juillet, à Reims. Je n'ai point eu de réponse et n'ai pas de nouvelles de mon messager. Je vous recommande à Dieu, qu'il vous garde si c'est son bon plaisir: je prie Dieu qu'il accorde le bienfait de la paix.
Écrit à Reims, le 17 juillet.
Sur l'adresse :
Au duc de Bourgogne.
En ce dimanche 17 juillet, la cathédrale de Reims fut témoin d'une des plus magnifiques cérémonies qui l'illustrèrent, et d'un fait historique digne d'être classé parmi les plus célèbres.
Les Anglais, maîtres de Reims, n'avaient pas eu l'idée, dans leur retraite précipitée, d'enlever l'huile sainte et miraculeuse qui avait servi à saint Rémi, lors du sacre de Clovis, et dont les onctions avaient, depuis ce moment, fait les rois de France. Regum parens. la Sainte-Ampoule était conservée à l'abbave de Saint-Remi de Reims et n'en sortait qu'au seul jour du couronnement, avec un cérémonial particulièrement imposant. Quatre grands seigneurs, armés de toutes pièces, portant leur bannière et désignés sous le nom d'otages de la Sainte Ampoule, devaient aller la chercher. Avant de s'en charger, ils prêtaient serment de ne point la perdre de vue un instant et s'engageaient à la restituer fidèlement à l'abbaye.
Pour cette fonction solennelle, on choisit le maréchal de Boussac. l'amiral de Culant et les sires de Graville et de Rais. Ils se rendirent à cheval à l'abbave de Saint-Remi où ils furent accueillis par l'abbé Jean Canart; celui-ci. revêtu d'un riche ornement de drap d'or et entouré de ses religieux, quitta son église, pour se mettre en marche sous un dais magnifique, tenant entre ses mains le vase mystérieux. De son côté, Regnault de Chartres, portant les insignes épiscopaux et environné de chanoines, vint au-devant de la Sainte Ampoule jusqu'à l'église de Saint-Denis, où l'abbé de Saint-Remi s'était arrêté pour attendre l'archevêque. Celui-ci reçut alors l'huile miraculeuse, et les quatre seigneurs, continuant à l'escorter à cheval, atteignirent l'entrée du chœur de la cathédrale, où seulement ils mirent pied à terre.
Quand la précieuse relique eut été déposée sur le maître-autel, le monarque s'avança et prit place au milieu du chœur. Il était vêtu somptueusement; à sa droite se trouvaient les pairs ecclésiastiques avec des chapes d'or, et à sa gauche, les six pairs laïques dont la tunique, toute d'or également, était recouverte par un manteau d'étoffe violette garni d'hermine. Chacun avait sa fonction déterminée : les pairs laïques portaient les deux épées du roi, ses trois bannières et ses éperons; aux pairs ecclésiastiques étaient confiés la Sainte Ampoule, le sceptre, le manteau royal, l'anneau, le baudrier; enfin, l'archevêque de Reims avait le privilège d'oindre, de consacrer et de couronner le nouveau roi.
Tout proche de Charles VII, à la place du duc de Richemont non admis, le sire
d'Albret tenait haut l'épée de connétable. Mais il y avait un personnage dont la présence n'était point prévue au rituel du sacre : Jeanne la Pucelle, qui demeura durant toute la cérémonie bien près de son prince, levant sur la tête du monarque son étendard où resplendissaient les noms de Jésus et de Marie. Tout le peuple était dans le ravissement de sa pieuse et noble attitude.
Après que l'appel des seigneurs eut été fait par les soins du héraut Berry (roi d'armes), les pairs ecclésiastiques requirent Charles VII de prêter le serment accoutumé de détendre l'Eglise en son royaume. Le prince le lit aussitôt.
Le souverain revêtit ensuite les ornements royaux disposés sur l'autel, et le duc d'Alençon l'arma chevalier, puis l'archevêque de Reims lui tit les onctions avec la Sainte Ampoule, en prononçant ces paroles :
— Je te sacre avec cette huile sanctifiée, au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit.
Quand la couronne eut été placée sur sa tête, Charles VII, afin de se montrer au peuple, se rendit au trône élevé sur le jubé, et l'archevêque de Reims par trois fois répéta l'acclamation :
— Vive le roi à jamais!
Dans la cathédrale, la foule, pleine d'enthousiasme, lança jusqu'aux voûtes le cri joyeux : « Noël! Noël! » et les trompettes sonnèrent. A cet instant. Jeanne ne put contenir la sainte émotion qui emplissait son àme. Quand elle vit que le Dauphin était désormais sacré et couronné suivant la promesse qu'elle lui avait apportée du ciel, elle se prosterna devant lui, et, pleurant à chaudes larmes :
— Noble roi, lui dit-elle, maintenant est accomplie la volonté de Dieu qui m'avait commandé de lever le siège d'Orléans, de vous amener en cette cité de Reims pour recevoir les saintes onctions du sacre qui montrent que vous êtes le vrai roi et celui auquel doit appartenir le royaume de France.
Ceux qui virent Jeanne en ce moment ne purent retenir leurs larmes.
Axant la fin de la cérémonie, Charles VII arma chevaliers de sa main le célèbre damoiseau deCommercy et deux autres seigneurs. Ensuite, il créa comtes les sires de La Trémoille et de Laval, puis nomma maréchal le sire Gilles de Rais.
La cérémonie, commencée à 9 heures du matin, se termina à 2 heures de l'aprèsmidi. Le roi reçut à sa table l'archevêque de Reims et fut servi par le duc d'Alençon, le comte de Clermont et plusieurs grands seigneurs.
Lorsque Jeanne quitta la cathédrale, les femmes de Reims s'empressèrent autour d'elle, saisissant ses mains et s'efforçant de faire toucher leurs bagues aux anneaux qu'elle portait.
Ce même jour, les principaux personnages de la cour firent, parmi les nobles de l'armée, plus de trois cents chevaliers : ces derniers, ainsi que tous leurs anciens et les écuyers présents au sacre, prirent part à une distribution de gants.