CHAPITRE XX
JACQUES D'ARC ET DURAND LAXART A REIMS — JEANNE ET SON PÈRE — HOTEL DE L' « ANE RAYÉ »
HUSSON LEMAISTRE — DON DE CHARLES VII A JACQUES D'ARC ET SA CONVERSATION AVEC Dl RAND LAXART — ARRIVÉE û'i NE VMBASSADE DE PHILIPPE LE BON — NÉGOl ! \l IONS TROP PROLONGÉES — ANTOINE DE HELLANDE GOUVERNEUR DE REIMS — CHARLES VII A SAINT-MARCOUL ET A VAILLY — ENTRÉE TRIOMPHALE A SOISSONS — CHATEAU-THIERRY — NOUVEAUX EFEORTS POUR .MAIN UNIR
L'ARMÉE DANS LES BONNES MŒURS EXEMPTION D'IMPÔTS ACCORDÉE A DOMREMY ET A CREUX —
LES INSINUATIONS DE LA TRÉMOILLE — MARCHE VERS BRAY-SUR-SEINE — ARMÉE RANGÉE EN BATAILLE A LA MOTTE DE N'ANCIS
Reims donna à Jeanne les derniers moments de vrai bonheur qu'elle devait coûter ici-bas. Aussi Dieu lui tit-il large mesure. Cette journée, commencée par le sacre de son roi. la Pucelle l'acheva près de son père.
En effet, à l'instant solennel où. du haut du jubé de Notre-Dame, Charles VII recevait les acclamations de son peuple, alors que, debout à ses côtés, l'héroïne contemplait avec ravissement la foule enthousiaste, les yeux de la jeune fille croisèrent ceux de son père. Le regard dilaté par la joie et la stupeur. Jacques d'Arc était là, heureux du triomphe de son prince et de celui de son enfant chérie. Prévenu par un message de Jeanne et répondant sans doute à une invitation spéciale du roi, le paysan patriote avait quitté Domremy en compagnie de Durand Laxart. Tous deux venaient d'arriver dans la ville remplie de seigneurs et de guerriers. Ils avaient trouvé à l'hôtel de Y Ane rayé le logis préparé à leur intention par ordre des magistrats de Reims, et maintenant ils assistaient à l'imposante cérémonie du couronnement.
Jacques d'Arc ne perdait rien de la scène grandiose qui se déroulait sous son regard. Certes, il s'émerveillait « des belles manières que tenait le roi ». mais ce qui le ravissait, c'était la vue de sa Jeannette, dont la blanche armure disparaissait sous une « huque » d'une richesse extrême. La douce enfant avait à la main son étendard sanctifié par les noms de Jésus et de Marie et glorifié déjà par tant de victoires : à cet instant, elle était, par la volonté de Dieu, tout à l'honneur. Le brave villageois repaissait avidement son regard de cette vision bien-aimée : il pensait rêver. Jadis, dans un songe, sa tille lui était apparue marchant au milieu des hommes d'armes, conversant avec eux; la honte d'un tel spectacle l'avait bouleversé et lui avait arraché
ces mots : « Plutôt la noyer que la voir ainsi. » Mais, en ce moment, plus d'illusion possible, il se trouvait en lace d'une réalité et s'efforçait de la comprendre. Dieu lui avait donc pris sa fille pour la donner à la France. Aujourd'hui, quelle magnifique récompense terrestre! Sa chère Jeannette est là sous ses yeux. Il ne peut se lasser de l'admirer en balbutiant :
Ma fille! C'est ma fille!
L'histoire est muette sur la manière dont Jeanne employa son temps dans la cité rémoise. Nul doute qu'elle ne se soit en hâte échappée de toutes les représentations officielles pour voler dans les bras de son père. C'est dans une des salles de l'hôtel de Y Ane rayé et en compagnie de celui qu'elle aimait si tendrement qu'il faudra la chercher durant tout ce temps passé à Reims.
Durand Laxart était là, lui aussi. Quel touchant retour sur le passé Jeanne ne fit-elle pas avec ce croyant de la première heure !
Pierre d'Arc, faisant à l'armée un loyal service dans la maison militaire de sa sœur, se joignit à eux le plus souvent possible; tous ensemble, avec une grande intimité et un doux abandon, causèrent longuement du passé et des espérances patriotiques de l'heure actuelle.
Le roi n'eut garde d'oublier la présence du père et du cousin germain de Jeanne. Il les fit introduire près de lui et voulut apprendre de Durand Laxart tout ce qui concernait l'enfance de Jeannette, son séjour à Domremy et son départ de Vaucouleurs. De plus, Charles VII, désirant témoigner par un don sa satisfaction d'avoir fait la connaissance du digne doven de Domremy, préleva sur sa cassette royale, assez pauvre alors, soixante livres tournois, et les envoya à la Pucelle en la priant de les remettre à son père.
Les fêtes du couronnement n'étaient pas terminées; la journée du 17 juillet n'était pas même achevée que des ambassadeurs du duc de Bourgogne arrivaient dans la ville.
Depuis les succès remportés devant Orléans, des négociations avaient été reprises entre Charles VII et Philippe le Bon par les soins du duc de Savoie. Mais ce n'était pas ici la suite des pourparlers commencés. Il s'agissait d'une ambassade spéciale qui avait pour mission, sinon de s'unir à la cérémonie du sacre, au moins de saluer (maries VU à l'occasion de cet événement.
On pourrait s'étonner d'une semblable prévenance; on verra bientôt que le duc cherchait le moyen d'entraver les desseins de Charles VII « par bataille ou autrement ». Il est donc permis de juger que par cette ambassade il voulut, d'accord avec le régent, retarder la marche en axant de l'armée française et aider ainsi Bedford à gagner du temps. A l'heure actuelle, c'était le point capital. Ce résultat au moins fut atteint, car le roi se trouva retenu à Reims par les pourparlers jusqu'au jeudi 2] juillet, jour où il se mit en route pour le prieuré de Saint-Marcoul.
Jeanne souffrit de ce retard. Si elle visait avant tout le pardon réciproque, comme elle l'écrivait à Philippe le Bon, elle n'entendait pas que des conférences mensongères et interminables vinssent arrêter la marche et les succès de l'armée. Les événements
ultérieurs lui donneront encore raison sur ce point, car le duc de Bourgogne ne se montra vraiment désireux de la paix et prompt à la négocier qu'aussi longtemps qu'il se sentit menacé par les troupes françaises.
La Pucelle fut-elle au courant des vues échangées à Reims? J'en doute fort. Les ambassadeurs de Philippe le Bon se retirèrent avec une proposition de trêve à courte échéance dont la raison d'être était évidemment de pouvoir provoquer une nouvelle réunion des représentants de la France et de la Bourgogne.
Charles VII, avant de se remettre en route, nomma capitaine de Reims le neveu de l'archevêque. Antoine de Hellande. seigneur de Hercanville, et laissa près de lui comme lieutenant Thomas de Bazoches. qui n'avait pas déserté son poste à l'approche des Français.
Jeanne fit de tendres adieux à son père et à Durand Laxart. puis, avec le corps expéditionnaire, elle quitta la ville par la Porte-Mars. Armée de pied en cap et son étendard déployé, elle chevauchait devant le souverain. On prit la chaussée de Corbeny. et le jour même le roi était au prieuré de Saint-Marcoul. En arrivant, il y reçut des envoyés de Laon qui lui offrirent les clés de leur ville.
Le vendredi 22 juillet, tandis que les Rémois célébraient par une procession générale le bon succès des affaires de Charles VII, celui-ci. en vertu du privilège traditionnel de son sacre, touchait les écrouelles des malades accourus à Saint-Marcoul, en prononçant la formule consacrée par ses glorieux ancêtres : « Le roi te touche. Dieu te guérisse. » 11 rit ensuite des offrandes à ce célèbre sanctuaire; puis, avec son armée, prit le chemin de Vailly. petite ville fortifiée, située à seize kilomètres de Soissons. Les habitants lui en ouvrirent les portes avec empressement, et il recevait en même temps la réponse des démarches faites par ses hérauts auprès des bourgeois de Soissons. Ces braves gens, sans aucune hésitation, lui envoyaient les clés de leur ville par des délégués.
Charles VII resta quelques jours dans cette cité. Alors lui arrivèrent successivement la soumission de Crécv-en-Brie, de Provins, de Coulommiers et de plusieurs autres villes. C'était le triomphe qui continuait et les prophéties de Jeanne qui s'accomplissaient. 11 n'y avait qu'à marcher en avant : Dieu combattait pour les Français, puisque les cœurs revenaient d'eux-mêmes au souverain légitime. La Pucelle aurait donc pu dire à Charles VII comme jadis à ses hommes d'armes sur les champs de bataille d'Orléans et de Patay : « En avant, sire, tout est vôtre! » Mais une autre influence s'exerçait perpétuellement sur le monarque. On demeura trop longtemps à Soissons et l'on ne se remit en route que le vendredi 29.
Quelle était la cause de ce long retard? On attendait probablement la réponse du duc de Bourgogne aux propositions faites à Reims, car il semble bien que, durant le séjour de Charles VII à Soissons, il y eut non loin de là, à La Fère, une conférence entre ses ministres et ceux de la cour de Bourgogne. Pour tout résultat on obtint une simple convention verbale, dite trêve des quinze jours, dont il sera parlé bientôt.
Le 29 juillet, l'armée se dirigea sur Château-Thierrv. Le sire de Châtillon, capitaine de Reims pour les Anglais, s'était retiré dans cette ville et s'y trouvait en compagnie
de Jean de Crov. de Jean de Brimeu et de quelques puissants seigneurs du parti de Bourgogne à la tête de quatre cents combattants. Cette cité pouvait donc se défendre; le roi vint sous ses murs avec toutes les troupes, qu'il disposa en ordre de bataille. Sans doute à cause de cette mesure de prudence, le bruit courut dans les rangs des Français qu'une armée ennemie commandée par le duc de Bedford était arrivée, l'n certain effroi suivit cette nouvelle. Jeanne le réprima rapidement ; elle alla de l'un à l'autre, répétant à tous :
— Ne craignez donc rien, les Anglais ne viennent pas.
Tandis qu'elle chevauche ainsi parmi les guerriers, les gens de Château-Thierry, que la curiosité et la crainte avaient amenés sur les remparts, n'ont de regard que pour elle et sa blanche armure. Les seigneurs bourguignons comprirent qu'ils ne pouvaient tenir contre tant de forces dans une ville non déterminée à la résistance. Ils s'empressèrent donc d'accepter une capitulation aux termes de laquelle ils étaient libres de sortir avec armes et bagages, et aussitôt ils se dirigèrent vers Paris où le régent assemblait des troupes afin de « protéger les conquêtes anglaises de France ».
Charles VII dut insister à plusieurs reprises auprès de la Libératrice pour qu'elle sollicitât une récompense digne de sa belle conduite. Celle-ci dut refuser d'abord, ne voulant rien accepter pour elle-même. Il est probable que le roi renouvela ses instances devant Jacques d'Arc et Durand Laxart, et que ces derniers intervinrent auprès de la Pucelle. Quoi qu'il en soit, Husson Lemaistre se rendit à Château-Thierry, sans doute pour entretenir la jeune fille de cette question, et, dans cette ville, Jeanne adressa au monarque une prière au sujet de Domremy et de Greux; le 3i juillet, Charles VI I octroya les lettres qu'on va lire :
Charles, par la grâce de Dieu roi de France, au bailli de Chaumonl, aux trésoriers et commissaires qui sont ou seront préposés à la fixation et à l'imposition des aides, tailles, subsides et subventions dans ce bailliage, à 'tous nos autres officiers de justice ou à leurs lieutenants, salut et affection. Nous vous faisons savoir qu'en faveur et à la demande de notre bien-aimée Jeanne la Pucelle, en considération des grands, hauts, remarquables et utiles services qu'elle nous a rendus et qu'elle nous rend chaque jour pour nous aider à recouvrer nos domaines, nous avons accordé et accordons par une faveur spéciale, par les présentes, aux manants et habitants des ville et village de Greux et Domremy où Jeanne est née, franchise, quittance et exemption de toutes les tailles, aides, subsides et subventions qui sont ou seront imposés dans ce bailliage. Nous ordonnons et enjoignons à chacun de VOUS de leur donner ces franchise, quittance et exemption, de laisser ces manants et ces habitants en jouir et en user pleinement sans les troubler, ni souffrir qu'ils le soient; au contraire, maintenant et plus tard et dans le cas où les manants et les habitants seraient <;re\.és de ces tailles et aides, nous voulons que chacun de vous les en tienne quittes et ne les inquiète point. Il nous plaît qu'il en soit ainsi, c'est notre volonté, et cela nonobstant les ordonnances, restrictions, défenses ou mandements contraires.
Donné à Château-Thierry, le dernier jour de juillet de l'an de grâce [429, le septième de notre rè^ne.
.1 insi signé :
Par le roi. en son Conseil : Budé.
En lisant ces lettres, ne semble-t-il pas que Jeanne dut continuer à jouir d'une légitime influence sur l'esprit du roi? Hélas! Charles VII, qui déjà agissait contre la volonté de la jeune fille en retardant la marche sur Paris, allait bientôt méconnaître ses conseils dans une circonstance capitale.
Le souverain, animé d'une sincère gratitude pour les services rendus, s'était efforcé jusqu'alors de prouver qu'il n'était pas ingrat ; un autre souci, grâce à ses mauvais conseillers et à ses flatteurs, allait se faire jour dans son âme : celui de n'être pas soumis indéfiniment à l'ascendant de Jeanne et de pouvoir désormais en dégager sa conduite. La Pucelle ne s'érigeait-elle pas en contrôle théocratique du gouvernement monarchique, écrivant au nom du divin Roi Jésus aux princes comme aux cités, prétendant que l'on doit obéir avant tout à ce Souverain Seigneur, et que le roi de France, malgré sa majesté, n'est qu'un lieutenant du Roi du ciel? Et puis, qu'était après tout cette jeune fille? Une paysanne d'origine roturière. N'avait-on pas vu auprès d'elle son père, plusieurs parents, ses amis d'enfance, des habitants de son village? Or, ce pauvre monde avait sans doute recueilli plus d'un sourire d'ironique dédain parmi la fière et altière noblesse de ce temps-là.
A ceux qui objectaient ses Voix, ses succès militaires, nombre de généraux et de capitaines, s'étant distingués à Orléans ou à Patay, laissaient entendre qu'on n'accordait pas assez d'importance aux services fournis par eux sur ces champs de bataille. L'ingratitude des uns trouvait comme complice la vanité des autres.
On comprend tout le parti que devait tirer de la situation un homme comme La Trémoille, dont l'influence sur Charles VII ne pouvait alors être contre-balancée par personne.
L'armée quitta Château-Thierry le lundi ier août, et le roi la conduisit à Montmirail-en-Brie où l'on coucha le soir. Le lendemain. Charles VII était à Provins : il y reçut l'accueil enthousiaste auquel les villes précédemment visitées l'avaient accoutumé.
11 s'agissait là de prendre sans retard une détermination définitive, relativement à la marche sur Paris, car on était à peu de distance de la Seine; il n'y avait qu'à côtoyer sa rive droite pour atteindre la capitale. Les ordres qu'on donna alors aux troupes semblaient indiquer une résolution énergique et salutaire. On allait en prescrire bientôt de tout différents.
Fut-on mal renseigné au camp français, ou plutôt ne feignit-on pas de croire à des nouvelles inventées pour le besoin de la cause? Impossible de le dire; mais le 3 août, pendant que le duc de Bedford était encore à Paris, on fit courir le bruit qu'il occupait les champs vers Corbeil et Melun et se tenait tout prêt à accepter la bataille. De Provins, l'armée se dirigea donc sur La Motte de Nangis. On choisit un endroit favorable pour le combat et l'on s'y établit comme si la rencontre avec les Anglais devait avoir lieu le lendemain. Aussi, le 4 août, de grand matin, admirait-on la Pucelle se prodiguant, selon son habitude, pour préparer au mieux une lutte qu'on attendit en vain. D'heure en heure, on annonçait que Bedford approchait, alors que ce jour-là seulement il quittait Paris, distant de dix-sept lieues de La Motte de
Nangis. L'armée française resta jusqu'au soir sur ses positions. Ne cherchait-on pas à la tromper grâce au simulacre d'une action refusée par les Anglais et à flatter son amour-propre par (l'apparence d'un combat vaillamment ollert aux ennemis? On pourrait le croire, car tandis que ses bataillons étaient ainsi [disposés, le roi s'occupait de toute autre chose que de prévoir les suites d'une victoire et d'une marche en avant. Il négociait avec la ville de Bray, dont il venait de recevoir la soumission, et s'assurait, par le solide pont établi dans cette cité, an passage libre sur la Seine.
Quel mouvement stratégique préparait donc pour le lendemain le Conseil royal, pendant que Jeanne se dévouait auprès de ces soldats généreux, accourus d'euxmêmes sous son étendard pour refaire la France de leurs aïeux en chassant l'envahisseur du sol national ?