‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 48 sur 117 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

LE RÉGENT BEDFORD ET LA COUR D'ANGLETERRE — APPEL DES GARNISONS DE NORMANDIE — LE DUC DE BOURGOGNE A LAON, A CORBIE ET A LENS — PANIQUE DES ENVIRONS DE PARIS — ARRIVÉE DU CARDINAL DE WINCHESTER — NÉGOCIATIONS ENTRE CHARLES VII ET PHILIPPE LE BON — LE DUC DE BOURGOGNE PROMET DE LIVRER PARIS A LA FRANCE — RETARDS PRÉMÉDITÉS DE L'ENTRÉE EN CAMPAGNE DU DUC DE BEDFORD — ORDRE DE CHARLES VII POUR LA RETRAITE DE SON ARMÉE — LA PUCELLE, ENVOYÉE DE DIEU, MÉCONNUE PAR LA COUR DE FRANCE — DOULOUREI SE CONSÉQUENCE

Tandis que Charles VII, par tous ses retards, diminuait chaque jour la chance de voir Paris se rendre à lui — capitulation qu'eût certainement amenée une marche forcée de l'armée de Reims sur la capitale, — Bedford multipliait les tentatives afin d'échapper à cette catastrophe.

Philippe le Bon avait à peine quitté Paris que le régent adressait au monarque anglais et à son Conseil, par les soins du héraut Jarretière, une longue dépèche relatant la situation en France.

Le duc de Bedford annonçait son intention de partir le 18 juillet, afin de recruter parmi les garnisons de Normandie un corps d'armée qu'il porterait audevant de celui que conduisait vers Paris le cardinal d'Angleterre. Il quitta la capitale au jour dit. après en avoir confié le commandement à Jean de Villiers, sire de l'Isle-Adam.

Philippe le Bon, parti pour l'Artois avec la duchesse de Bedford. s'était détourné un peu de sa route pour visiter la ville de Laon et affermir dans l'obéissance au parti bourguignon cette place si puissamment défendue par sa position naturelle et ses fortifications; mais, nous l'avons vu. il y avait perdu sa peine. De Laon le prince et sa sœur prirent le chemin de Corbie, où ils firent un court séjour, attendant l'évêque de Winchester dont ils avaient reçu des nouvelles. Or, ce dernier, accompagné de l'armée de la croisade, avait débarqué à Calais et, de là, s'était dirigé sur Amiens. Lorsqu'il arriva dans cette ville, le duc de Bourgogne et la duchesse de Bedford, nièce du cardinal, étaient à Corbie. Le prélat anglais, laissant ses troupes à Amiens, s'en vint retrouver les nobles voyageurs et eut avec eux plusieurs entretiens. Après avoir pris congé du cardinal, ceux-ci se rendirent à Lens-

en-Artois, où le duc installa sa sœur et lui donna tout ce qui était nécessaire pour mener un train de maison digne d'elle. S'occupant ensuite de remplir ses promesses envers le régent, Philippe le lion lui expédia un corps de soldats picards, sous le commandement de Jean, bâtard de Saint-Pol. Bedford lit très bon accueil à ces troupes. Cherchant à détendre toutes les approches de Paris. il nomma le bâtard de Saint-Pol capitaine de Meaux et de sa forteresse, lui demandant d'opposer avec ses Picards une énergique résistance; le roi de France s'avançait pai" cette route vers la capitale.

Cependant, à l'approche des Français, Paris avait été en proie à de terribles transes. Tous les paysans des alentours ayant fauché leur blé axant maturité, s'étaient empressés de se réfugier dans la grande cité : ils emportaient avec eux leurs meubles et leurs biens. Le départ du régent ne taisait qu'augmenter leur effroi, car ils se disaient qtie le sire de l'Isle-Adam ne disposait, après tout, pour soutenir un assaut, que de sept cents Picards et des gens de la commune.

Aussi se réjouirent-ils grandement lorsque, le 25 juillet, ils virent le duc de Bedford entrer solennellement dans Paris avec le cardinal de Winchester, qui l'avait rejoint à Rouen et à la tète d'une armée de cinq mille hommes environ.

Le cardinal et le régent séjournèrent quelque temps dans Paris, souhaitant « la venue, aide ou assistance du duc de Bourgogne ». Philippe le Bon, il est vrai, levait des troupes; mais avant tout il négociait; et j'estime que c'était principalement les nouvelles de ces pourparlers si avantageux pour sa cause qu'attendait le duc de Bedford, afin de pouvoir agir sans imprudence. Il ne pouvait, en effet, confier sa fortune à la nouvelle armée réunie à Paris. Le contingent picard s'y montrait, il est vrai, très ardent pour la lutte, et il subissait moins que les guerriers d'outre-mer la panique que provoquait le nom de la Pucelle, mais la majeure partie des troupes se composait d'Anglais. Or. parmi ces derniers, il fallait compter les hommes engagés pour la croisade et marchant à regret contre des catholiques, ainsi que d'anciens combattants des armées déjà vaincues par Jeanne, toujours disposés à fuir sous la terreur surnaturelle qu'elle leur inspirait.

11 est probable que le duc de Bedford n'était pas très pressé d'aligner de semblables troupes, d'ailleurs inégales en nombre, devant les bataillons enthousiastes de Charles VII. Il devait s'appuver d'abord sur la diplomatie de Philippe le Bon, puis chercher une occasion de taire montre de ses hommes sans risquer une bataille qui aiuait pu tourner en désastre.

Il importe donc de déterminer la nature des pourparlers engagés entre la France et la Bourgogne, surtout le rôle prédominant et très douteux que jouait La Trémoille dans toute cette affaire.

Depuis longtemps, le duc de Savoie, oncle de Philippe, avait profité des bons rapports qu'il entretenait avec Charles YI1 pour s'interposer et essayer d'amener un rapprochement entre la cour du Dauphin et celle de son neveu. Le maréchal de Toulonge, désigné comme représentant de la Bourgogne auprès du duc de Savoie, était chargé de suivre les négociations entreprises avec la France. C'est lui qui, à la

demande de Philippe le Bon. avait, dès les premiers succès de Jeanne devant Orléans, repris les démarches suspendues depuis quelque temps; il s'adressa au préalable à La Trémoille. voulant connaître par lui l'état d'esprit de Charles VII et savoir si le prince avait l'intention, malgré ses victoires, d'observer les trêves précédemment conclues.

Pendant que l'on se dirigeait sur Keims. un nouvel ambassadeur lut dépêché au même La Trémoille, alors dans la région d'Auxerre, pour « lui dire et exposer plusieurs choses et le requérir d'en hâter l'accomplissement ».

On se souvient des événements qui retardèrent la marche de l'armée devant Auxerre et Troyes : on peut supposer que les désirs de la cour de Bourgogne, ainsi personnellement dévoilés au perfide ministre, n'y furent pas absolument étrangers.

En même temps qu'on agissait auprès de ce dernier, un envoyé bourguignon s'abouchait directement avec Charles Vil: Jean de Villeneuve, qui reçut ainsi de vive voix les communications du roi et de son funeste conseiller, les porta le 16 juillet de Dijon (siège du Conseil ducal i jusqu'en Artois où le duc se rendait.

Enfin, le coup de théâtre du sacre de Reims amena, je viens de le dire. Philippe le Bon à entreprendre d'autres négociations avec Charles VII sans utiliser cette fois l'intermédiaire du duc de Savoie. Les ambassadeurs partis de Reims le 20 ou le 21 juillet durent, après avoir conféré avec le duc. revenir vers le roi peu de temps après. J'incline à croire qu'on les attendit à Soissons et que ce fut là surtout la cause du retard subi dans cette ville par l'armée royale.

Le but de ces entretiens, du coté de Philipe le Bon, était de gagner du temps, et personne n'avait plus d'intérêt à poursuivre ces manœuvres que le régent Bedford.

La dernière réponse apportée parles messagers de Philippe le Bon comprenait deux clauses. L'une réalisable : la conclusion d'une trêve de quinze jours, durant laquelle les ambassadeurs de Charles VII iraient à Arras pour v conférer de la paix avec le duc de Bourgogne. L'autre impossible et mensongère, qu'il était même difficile d'énoncer sérieusement devant le roi, sans la connivence du sire de La Trémoille : c'était l'engagement pris par Phillippe le Bon de livrer Paris au monarque français à l'issue de ces quinze jours.

Charles VII envoya aussitôt à Arras une mission chargée de discuter les termes d'un accord entre lui et le duc. Elle se composait de Regnault de Chartres, chancelier de France, de Christophe d'Harcourt, du sire de Gaucourt, de Jacques de Chàtillon. seigneur de Dam pierre, de Jean Tudert, doyen de Paris.

On croit rêver quand on lit la seconde promesse. Le duc de Bourgogne n'avait nulle envie de rendre à Charles VII la capitale qu'il ne possédait pas; il se la serait plutôt appropriée si la chose eût été possible. Et il savait bien que jamais Bedford n'aurait consenti, même dans la situation périlleuse où il se trouvait réduit. à remettre d'une façon effective la cité entre ses mains.

L'explication de cette politique louche est peut-être dans les sentiments de La Trémoille. Celui-ci ne voulait pas que Charles VII dût à la Pucelle l'occupation de Paris.

25O LA BIENHEUREUSE JEANNE d'aRC

comme il lui devait déjà son sacre et tant de conquêtes. Jeanne promettait ce triomphe au roi s'il courait sus aux Anglais ; mais, à l'heure actuelle, il était trop tard pour songer à entrer dans Paris sans coup férir. La capitale ne serait donc recouvrée qu'au prix d'une bataille ou d'un siège. Pour attirer Charles VII à lui. le ministre promit plus que Jeanne d'Arc; il otfrit de reprendre la grande ville sans lutte, au moyen d'un traité de paix ou de la conclusion d'une trêve qu'il se faisait fort d'obtenir de Philippe le Bon. L'indolent et timide monarque, malgré tous les signes que le Ciel lui avait donnés par la Pucelle. malgré l'invraisemblance de cette perfide proposition, préféra, néanmoins, écouter son indigne conseiller plutôt que la voix de l'Inspirée.

A Paris, Bedford se renseignait sur toutes les évolutions des Français et en même temps prêtait l'oreille au moindre écho des négociations de Charles VII et de Philippe le Bon.

Le 3 août, le cardinal d'Angleterre partait pour Rouen; ce jour-là, les Français occupaient encore leurs positions à La Motte de Nangis. Quant au régent, il se décida à quitter Paris le lendemain même et dirigea son armée sur Corbeil, dans le but d'observer de plus près ses adversaires.

Or, à peine les Anglais commençaient-ils à s'éloigner de la capitale, que Charles VII, sans motif apparent, envoyait à ses troupes un ordre tout à fait inattendu. Les habitants de Bray-sur-Seine l'autorisaient à se servir de leur excellent pont de pierre; par ce pont, dès le lendemain matin, l'armée devait regagner au plus vite les rives de la Loire. A quelle raison le roi obéissait-il? Les chroniqueurs du temps nous disent qu'il cédait à l'inspiration de certains personnages de sa compagnie, sans doute à l'action secrète de La Trémoille et de ses affidés, puisque ces mêmes chroniqueurs rapportent la patriotique tristesse des ducs d'Alençon, de Bourbon, de Bar, des comtes de Vendôme, de Laval, et de tous les capitaines au reçu de cet ordre.

Quant à Jeanne, cette décision fut certainement pour son cœur la souffrance la plus cruelle; elle sentait que l'influence divine ne s'exerçait plus sur le roi, retombé sous la néfaste domination du perfide ministre.

La Pucelle était méconnue. Gerson, dont la mort fut annoncée à Reims au moment du sacre, avait été bon prophète, hélas!

Un concours de circonstances providentielles empêchera cette fois encore l'exécution de la volonté royale et la ramènera pour quelque temps au plan de la vaillante guerrière; mais Charles VII y reviendra sans conviction et sans se faire une appréciation plus saine des événements.

Désormais, pour la conduite générale des opérations, on agira sans consulter la vierge envoyée par Dieu, et si de loin en loin on écoute encore ses conseils inspirés, ce ne sera qu'accidentellement : aussi Jeanne pourra dire devant ses juges qu'à partir de cette époque elle s'est laissé guider par les capitaines.

Qu'on ne déduise pas pourtant de ce fait que les Voix de le Libératrice se taisent; non, elles lui parlent toujours, mais le roi, trompé par ses confidents, ne consent

plus à recevoir docilement les communications d'En-Haut, et cela au moment où elles vont achever l'œuvre du salut de la France.

Désormais, chaque fois que d'elle-même l'héroïne s'élancera en avant, la plus vile politique entravera ses plans et cherchera à annuler son œuvre. Les triomphes que nous aurait préparés l'entier accomplissement de la vocation de Jeanne ici-bas sont interrompus par le refus de coopération des chefs du pays. Mais l'humble vierge saura se sacrifier jusqu'à la fin pour sa bien-aimée patrie. Kl le connaîtra les contradictions, les angoisses, les cruelles douleurs, verra son dévouement méconnu : elle acceptera tout comme une expiation méritoire des crimes de la fiance. La mission temporelle et passagère de la Pucelle va se transformer en une mission séculaire et permanente. Celle qui vraisemblablement n'eût été, sans s?s malheurs, que la Libératrice incomparable de son pays, en deviendra la victime expiatoire et rédemptrice — ainsi que la protectrice immortelle.

Page 1