‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 49 sur 117 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

IMPRESSION PRODUTE EN FRANCE PAR LE SACRE DE REIMS — L ORDRE DE RETRAITE SIR LA LOIRE — LES ANGLAIS OCCUPENT LE PONT ET LA VILLE DE BRAY-SUR-SEINE — L'ARMÉE FRANÇAISE, REPOUSSÉE, RÉTROGRADE SIR PROVINS — LA MARCHE SIR PARIS DÉCIDÉE PAR LE CONSEIL DU ROI — LETTRE DE LA PUCELLE AUX HABITANTS DE REIMS, ÉCRITE LE 5 AOUT 142g — ÉTAT D'AME QUE DÉVOILE CE DOCUMENT — CHARLES VII A COULOMMIERS, LE DIMANCHE 7 AOUT — PLAN DE JEANNE ET MACHINA- TIONS DE LA TRÉMOILLE

Au commencement de cette troisième période de sa vie, la Pucelle apparaît à la France dans tout l'apogée de sa gloire. Rien encore n'a transpiré parmi le peuple des dissentiments de la cour; on ignore la guerre lâche et sourde déclarée par La Trémoille à l'Envoyée de Dieu. Pour tous les Français qui viennent d'assister à sa rapide et brillante intervention dans les affaires du pays, Jeanne d'Arc est un ange descendu du ciel au secours de la patrie. La portion du territoire affranchie du joug de l'étranger est tout entière à la joie du sacre; l'autre attend, partagée entre l'anxiété et l'espérance.

Nous lisons dans les registres de Tours :

Les habitants de Tours ont t'ait remettre à Thomas Scot, chevaucheur de l'écurie du roi, somme de huit livres tournois pour les bonnes nouvelles qu'il a apportées le 27 juillet. Il y est fait mention du sacre et du couronnement du roi, notre seigneur, à Reims, de son entrée dans la ville avec Monseigneur d'Alençon, la Pucelle et leur compagnie, (".'est pourquoi on tait ici de grandes et magnifiques réjouissances.

Tournai agit de même.

Le Chapitre, en l'absence de l'évêque, qui suivait le parti du duc de Bourgogne, ordonne « dans le but de rendre grâces et louanges à Dieu et à la Vierge Marie, sa .Mère, des bonnes nouvelles arrivées en la ville, du Saint Sacre, que le roi, notre vrai, naturel et droiturier seigneur, a reçu dimanche passé dans la cité de Reims », une Messe solennelle et une procession. Les habitants de Tournai sont tous convoqués à cette cérémonie religieuse, durant laquelle cesseront en ville le négoce et tous les travaux des corps de métier; les reliques de saint Lleuthère, patron de la cité, seront portées le long du parcours; on y priera pour la prospérité des affaires du monarque et en actions de grâces « du recouvrement de son royaume de bien en mieux ».

Cette pieuse et grandiose manifestation eut lieu le mercredi 20 juillet. Le jeudi 21. les ambassadeurs de Tournai sont de retour après avoir accompli leur mission auprès de Charles Vil. Le lendemain, ils rendent compte de leur voyage « à la pierre dessus les degrés de l'entrée de la halle du Conseil ». En présence du peuple, ils racontent l'accueil chaleureux fait au souverain par toutes les villes recouvrées sans coup férir, ainsi que les splendeurs de son couronnement.

Ce récit redouble l'enthousiasme de la population; une seconde procession est ordonnée par le Chapitre. Elle a lieu le 5 août, tandis que de grandes fêtes sont célébrées et que des feux de joie s'allument partout sur le territoire de la loyale cité tournaisienne

Poitiers et Orléans eurent aussi leurs réjouissances : Te Deitm et processions.

Nul doute que cet élan d'allégresse nationale ne se soit étendu sur toute la région restée française, bien que la disparition d'un grand nombre d'archives nous empêche de constater l'universalité de ces manifestations.

Partout au nom du roi on unissait celui de la Pucelle, et si c'était pour Jeanne une grande gloire, c'était surtout le triomphe de l'action divine que Jeanne personnifiait. Qui donc à cette heure parlait des conseillers du roi? Nul ne se préoccupait de ces hommes funestes, encore moins songeait-on à les remercier d'une œuvre à laquelle ils n'avaient point participé.

Dans peu de temps, ils seront complètement oubliés et disparaîtront à l'arrière-plan, dans le rang de simples auxiliaires, dont ils n'auraient jamais du sortir. La Trémoille prévoit cette issue, mais il veut l'éviter à tout prix. Après avoir circonvenu son souverain faible et sans énergie, pour faire régner sur le pavs sa propre influence aussi corrompue que néfaste aux intérêts nationaux, cet ambitieux prétend retrouver sa place en première ligne.

Pour arriver à ses lins, il a obtenu que des négociations oflicielles soient poursuivies entre Charles VII et Philippe le Bon. Le duc de Bourgogne promet, à l'issue d'une trêve de quinze jours, de faire rentrer en maître le roi de France dans sa capitale occupée par les Anglais.

Or, cette promesse est apparue, même à des juges contemporains, comme une mystification envers le monarque. Malheureusement, Charles VII a cru La Trémoille

TRAHIE ET VENDUE 2^y

et celui-ci s'est servi de sa victoire sur l'esprit du roi pour lui arracher, en pleine marche triomphale sur Paris, l'ordre de retourner à Bourges. Cette injonction, mystérieusement cachée tout d'abord, nous l'avons vue parvenir, le soir du 4 août, à l'armée française formée en bataille à la Motte de Nangis : elle a été communiquée à Jeanne d'Arc, aux chefs, aux troupes, d'une façon absolue et péremptoire. Après une nuit delarmes, dès l'aube du 5 août, la Pucelle a dû diriger ses soldats disposés en colon nevers le solide pont de Brav-sur-Seine, dont, la veille, les habitants ont assuré le libre accès à Charles VIL Bientôt l'expédition sera terminée, et, avec elle, par voie de conséquence, le rôle guerrier ainsi que l'influence de la Libératrice. L'action royale sera reportée tout entière sur le terrain diplomatique, là où régnent La Trémoille et son fidèle ami Regnault de Chartres. Encore quelques heures, et toutes les villes de la Brie, de l'Ile-de-France, de la Champagne, qui viennent d'acclamer leur roi légitime, apprendront que, l'armée française ayant repassé la Seine, elles sont réduites à leurs propres forces et aux petites garnisons demeurées dans leurs murs, c'est-à-dire que. de nouveau, elles sont livrées aux implacables rancunes de l'ennemi.

En effet, cette manœuvre honteuse et déloyale sera sans nul doute le signal d'un retour en masse des envahisseurs vers toutes les régions ainsi abandonnées, et il est à craindre qu'elle n'entraîne parla même l'annihilation de tous les avantages obtenus jusqu'alors, grâce à l'intervention de la Pucelle.

Heureusement, la Providence veille sur son œuvre.

Les cavaliers d'avant-garde ont atteint la hauteur du pont de Bray et s'y engagent sans méfiance, sur la foi de la parole donnée à Charles VIL quand, de toutes parts, surgissent des guerriers anglais qui se précipitent furieusement sur les arrivants. Plusieurs de ceux-ci sont faits prisonniers; ceux qui ont le temps de tourner bride laissent leurs bagages aux mains des adversaires. Que s'est-il donc passé?

La nuit précédente un détachement anglais est parvenu devant la ville de Bray. Evidemment, il a suivi la rive gauche et doit se composer des premiers éclaireurs de Bedford, qui a pris ce même chemin. En général avisé, le prince n'a pas manqué de lancer des cavaliers, précédant d'une journée les troupes qui ont quitté la capitale la veille seulement. Ces soldats ont pour mission de faire connaître au Régent l'état du pays et la marche de l'armée française. Ont-ils reçu des ordres formels relativement à l'occupation du pont de Bray? Nul ne saurait répondre à cette question. Si Bedford était déjà instruit, grâce au duc de Bourgogne, du plan inspiré à Charles VII par La Trémoille, son intérêt était de le laisser s'accomplir; mais s'il ignorait le projet du monarque, il devait, selon toute prudence, s'assurer les passages de la Seine, puisqu'il s'avançait par la rive gauche et cherchait l'ennemi sur la rive droite. Impossible d'être afiirmatif. faute de documents.

Toujours est-il que la hardiesse de ces éclaireurs changea à cet instant la fortune de la France. L'ordre néfaste promulgué la veille au nom du roi compromettait tout; mais devant cette agression imprévue, La Trémoille n'osa ou ne put le faire maintenir. Ime attaque du pont, même victorieuse, n'exposait-elle pas les Français à être surpris en flanc par l'ennemi qui aurait le temps de survenir en nombre durant la

traversée du fleuve? D'ailleurs, l'audace du coup de main de Bray-sur-Seine donnait à entendre que le corps anglais devait se sentir puissamment soutenu.

Charles VU lit reculer ses troupes.

11 semble qu'un Conseil royal ait eu lieu sur le moment même et les seigneurs turent d'avis que le roi devait reprendre sa route, afin de continuer ses conquêtes, puisqu'il avait si grande armée autour de lui et que ses ennemis n'avaient jusque-là osé le combattre. Enfin cette opinion prévalut : une nouvelle marche à travers le pays à conquérir pour la cause nationale fut ordonnée.

Ce jour-là. on rétrograda vers Provins et, le soir, l'armée campa en vue delà ville. Jeanne profita de cette halte pour répondre aux bourgeois de Reims. Ceux-ci. pleins d'inquiétude à l'annonce du compromis passé entre le roi et le duc de Bourgogne, avaient envoyé un messager porter leurs doléances à la Pucelle, car ils savaient à quoi s'en tenir au sujet de ces trêves fréquemment renouvelées durant les dernières années. Les fidèles amis de l'héroïne voulaient sans doute en même temps lui donner des nouvelles de Jacques d'Arc, son père, qui était encore dans leurs murs.

La Pucelle répondit aux habitants de Reims avec une grande confiance et une réelle ouverture de cœur. Voici sa lettre :

Mes bons et chers amis les bons et loyaux Français de la cité de Reims, Jeanne la Pucelle vous donne de ses nouvelles. Elle vous prie et vous demande de ne pas douter de la bonne eause qu'elle soutient pour le roi. Je vous promets et vous assure que je ne vous abandonnerai point tant que j'aurai un sout'tle de vie. Il est exact que le roi a conclu une trêve de quinze jours avec le duc de Bourgogne, parce que celui-ci doit lui rendre, sans lutte, la ville de Paris, a l'expiration des quinze jours. Pourtant, ne vous étonnez pas si je n'y entre pas si tôt. Je ne suis pas contente d'une trêve faite dans de telles conditions, et je ne sais si je l'observerai. En tous cas, si je l'observe, ce ne sera que pour sauvegarder l'honneur royal. Nos ennemis ne tromperont pas le roi; car je maintiendrai sous les armes toute l'armée royale, pour qu'elle soit entièrement prête au bout de ces quinze jours, dans le cas où la paix ne serait pas conclue. Aussi, mes très chers et parfaits amis, je vous prie de ne pas avoir d'inquiétude tant que je vivrai. .Mais je vous prie d'être vigilants et de garder la bonne cité du roi. Faites-moi savoir s'il v a des oppresseurs qui voudraient nous faire tort, je les ferai partir le plus tôt possible. Donnez-moi de vos nouvelles. Je vous recommande à Dieu, le priant de vous garder.

Ecrit ce vendredi 5 août, prés de Provins, dans mon logis, en plein champ sur la route

de Paris.

Sur l'adresse :

Aux loyaux Français habitant la ville de Reims.

On comprend, à la lecture de cette lettre, les sentiments qui s'agitaient dans le cœur de Jeanne d'Arc: elle ne pensait pas que la méconnaissance dont elle venait d'être victime dût se renouveler. Elle comptait que l'avertissement providentiel reçu par (maries \ Il au pont de Bray serait profitable au monarque, et que désormais il écouterait fidèlement la voix du Ciel; aussi avait-elle grande confiance de le conduire sous peu à Paris, non point par l'effet d'une trêve trompeuse, mais par le succès de ses armes.

Toutefois, le ton d'assurance de cette missive laisse le lecteur inquiet quand on songe à l'adversaire perfide et rusé qui s'est dressé devant Jeanne. La pointe d'indépendance qui lui fait déclarer certains actes du roi nuisibles à la patrie fournira un nouvel argument à son ennemi pour l'accuser auprès de (maries \'II et pour la dépeindre comme un esprit orgueilleux prétendant tout mener à sa guise. D'autre part, l'initiative hardie manifestée dans ces lignes montre l'héroïne résolue à ne point s'arrêter; la Pucelle veut conserver l 'avantage de l'offensive aux troupes nationales.

En disant si nettement sa pensée sur la conduite à tenir. Jeanne prouve une fois de plus l'existence des communications que ses Voix continuaient à lui faire : le Ciel la soutenait au service de la France et lui promettait le succès si le pays consentait à l'écouter docilement. On sent dans la lett 5 aoùtre du une âme pleine de la force d'En-Haut, avant réagi sans faiblir contre l'épreuve de la veille, toute livrée à l'espérance du lendemain, et avançant avec confiance vers le terme de sa mission.

L'armée française, en effet, a bien réellement repris la route de Paris, se conformant enfin au généreux désir de la Pucelle. Le dimanche 7 août, le roi de France et ses troupes sont à Coulommiers. où ils passent la journée. De là, il est facile de s'avancer droit sur la capitale, distante de quinze à seize lieues, et la plaine à traverser ne présente d'autre obstacle que la ville de Lagny. Cette cité, certainement, à l'approche de Charles VII, suivra l'exemple des autres places de la région et reviendra d'elle-même à son roi légitime. La réalisation du plan de Jeanne ne demande plus désormais qu'une rapide marche en avant pour surprendre Paris; avec de la bonne volonté, le succès est une simple affaire d'heures. Que Charles écoute la voix inspirée, et dans deux jours la France sera définitivement sauvée du joug anglais, sans doute aussi, par contrecoup, de la tyrannie de La Trémoille et de sa bande.

Hélas! celui-ci veille; il n'est pas homme à abandonner la partie à ce moment suprême. Le danger excitera ses passions et augmentera l'audace avec laquelle il risquera tout pour empêcher la Libératrice d'aboutir. Non, elle ne donnera point Paris à Charles VII : plutôt n'y voir jamais le prince que l'y laisser conduire par les mains virginales de cette enfant! En conspirateur habile, le favori se taira prudemment; mais son action sera visible. Durant toute une année il semblera désormais n'avoir d'autre ligne politique que celle-ci : empêcher la Pucelle de réussir en aucun de ses projets afin de dominer uniquement lui-même le monarque sans énergie et de régenter ainsi suivant son caprice la malheureuse France.

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