‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 50 sur 117 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE REGENT QUITTE PARIS — L ARMEE ANGLAISE S AVANCE PAR LA RIVE GAUCHE DE LA SEINE — DE MONT] REAU, BEDFORD LANCE UN MANIFESTE CONTRE CHARLES Vit — RETOUR A PARIS : LA FÊTE DE SAINT-LAURENT — L'ARMÉE FRANÇAISE A COL'LOMMIERS, LA FERTÉ-MILON, VEZ, CRÉPY-EN-VALOIS — PAROLES MÉMORABLES DE LA PUCELLE — ESCARMOUCHES DE DAMMARTIN — SOMMATION A LA VILLE DE COMPIÈGNE — AMBASSADES VERS LE ROI : CI tLLAUME DE FLAVY — ARRIVÉE DE I.'aRMLI. ANGLAISE VERS SENI.IS : PASSAGE DE LA NONETTE — MOUVEMENT TROP LENT DES TROUPES FRAN- ÇAISES

A la tête de l'armée que le cardinal de Winchester avait amenée d'Angleterre, le duc de Bedford quitte Paris le 4 août. Les garnisons de Normandie qu'il avait d'abord convoquées à Rouen, puis introduites dans la capitale depuis huit jours, venaient encore renforcer ces troupes fraîches. Les Parisiens ressentirent enfin un peu de sécurité devant cette imposante démonstration militaire.

Le Régent longea la Seine jusqu'à Corbeil, où il parvint au plus tôt dans la soirée.

De Corbeil, le Régent s'avança sur Melun, où il fut le vendredi 5 août, date à laquelle il assura définitivement les quartiers de son armée sur la rive gauche de la Seine .

Le samedi 6, il était à Montereau-faut-Yonne, où il dut être renseigné d'une façon certaine sur le mouvement rétrograde de l'armée française et sur sa direction vers le Nord. L'effet moral qu'il attendait d'une retraite de ses adversaires vers la Loire, et dont le résultat eût été de rendre un peu d'énergie à ses soldats, était donc perdu; il fallait songer à autre chose pour remonter le courage anglais. D'accord avec son Conseil, Bedford conçut le dessein de représenter les Français comme fuyant devant lui. en même temps qu'il se proposait de rejeter sur Charles VII tout l'odieux de la guerre et de taire peser sur lui la responsabilité des maux endurés par les malheureuses populations aux dépens desquelles vivaient les armées rivales.

Il rédigea donc, sous forme de lettre au monarque français, un long manifeste qui ii' mi seulement serait remis à son destinataire, mais également répandu parmi tous les pays conquis, à l'effet de les rassurer et de les conserver à la domination anglaise.

Cette provocation — Bedford l'espérait — donnerait le change sur sa secrète terreur, sinon aux guerriers français, tout au moins aux populations des alentours; mais la capitale, dégarnie de troupes, se trouvait à la merci d'un de ces coups d'audace que

TRAHIE ET VENDl E

La Pucelle était d'humeur à tenter. De Montereau, le Régent reprit donc précipitamment le chemin de Paris. Il y fut le mardi 9 août, juste à temps pour rédiger des ordres en vue d'une attaque des Français qu'il redoutait pour le lendemain. C'était, en effet, l'usage des habitants de la royale cité de sortir en grand nombre, le io août, afin de se rendre en pèlerinage à l'église élevée en l'honneur de saint Laurent, martyr, dans le faubourg qui l'a choisi pour patron, au delà de la Porte Saint- .Martin, à l'est de Paris. La piété des fidèles et l'attrait d'une foire tenue à l'occasion de cette fête y amenaient chaque année une foule considérable, aussi bien de la ville que des campagnes environnantes. De fait, l'armée française, peu éloignée de Paris et logée précisément dans cette direction, eût pu facilement arriver à l'improviste, se mêler à la multitude, et pénétrer avec elle dans la capitale par la Porte Saint-Martin. Aussi, le 9 août, publia-t-on. de la part du Régent, une défense absolue, sous peine de mort, de se rendre le lendemain à Saint-Laurent, ni par dévotion ni pour s'y livrer au négoce. Cet ordre fut rigoureusement observé par tous, pèlerins et marchands : la Porte Saint-Martin demeura close, et la fête de Saint-Laurent fut célébrée à l'intérieur de la cité, dans la grande cour du prieuré de Saint-Martin des Champs.

La précaution était bonne, mais, hélas! Charles VII ne songeait nullement à profiter de son avantage pour surprendre Paris. Son unique préoccupation était d'observer la trêve de quinze jours. Quant à la Pucelle, forcée de subir cet arrêt, elle cherchait par-dessus tout à maintenir l'armée en haleine pendant ce délai. On quitta donc Coulommiers, non pour marcher sur Paris, mais pour s'avancer vers le N'ord et revenir à Château-Thierry. On était à la Ferté-Milon le mercredi 10 août, alors que le Régent se garait si bien contre une attaque possible. Jeanne, toutefois, ne restait pas inactive durant cette marche. Non seulement elle veillait au maintien de la discipline et du bon ordre, mais, continuant jusqu'à la fin de la campagne du sacre ce qu'elle avait fait auparavant, elle s'occupait à soumettre au roi tous les châteaux et places fortifiés, à proximité desquels passait l'armée française; ses démarches d'ailleurs, obtenaient de nombreux et pleins succès.

La tradition mentionne entre autres l'occupation du château fort de Yez. enlevé aux mains d'une garnison anglaise : cet exploit doit être, selon toute probabilité, fixé à cette même journée du 10 août.

Le lendemain jeudi, nos armées arrivaient à Crépv-en-Yalois.

Malgré les efforts du parti de La Trémoille, le roi devait nécessairement subir l'effet des démonstrations ardentes de la multitude. Les foules, en effet, accouraient de tous côtés sur le passage de nos troupes, se livrant aux manifestations d'une indescriptible joie, mêlée à celle d'une pieuse gratitude envers le Tout-Puissant. Ces braves patriotes venaient en procession; ils priaient à haute voix, entonnant des antiennes, des hymnes religieuses, surtout le Te Deum. Dans leurs acclamations, ils unissaient leur souverain et la vaillante Pucelle qu'ils accueillaient avec respect et amour comme un ange descendu du ciel. Le vieux cri de France : « Noël! Noël! » sortait de toutes les poitrines. Jeanne, touchée jusqu'au fond du cœur, versait d'abondantes larmes.

Si ce bonheur du peuple trouvait un écho dans l'âme de l'Envoyée de Dieu, il s'y

mêlait aussi des pressentiments pleins de tristesse. La pauvre jeune tille se voyait dans l'impossibilité d'amener Charles VI 1 à suivre ponctuellement les indications de ses célestes conseillères, car le faible monarque ne voulait pas renoncer à la trêve illusoire qui arrêtait les plus beaux triomphes.

Au moment de l'entrée du cortège royal dans Crépy-en-Yalois se place une scène mémorable dont plus d'un historien s'est efforcé de tirer des conclusions erronées, alors qu'elle confirme de tous points ce que nous avons déjà appris de Jeanne d'Arc, de sa mission et de ses plus intimes sentiments.

L'héroïne chevauchait entre le Bâtard d'Orléans et l'archevêque Regnault de Chartres; témoin de l'enthousiasme populaire, elle ne put contenir les pensées de son àme généreuse, et s'écria :

— Voici bien de bonnes gens! Nulle part je n'ai vu peuple qui se réjouit si fort de l'arrivée d'un aussi noble roi! Eh! puissé-je être assez heureuse, quand viendra mon dernier jour, d'être inhumée dans cette terre!

— Jeanne, interrogea curieusement le chancelier, en quel lieu croyez-vous devoir mourir?

— Où il plaira à Dieu, car je ne suis ni assurée du temps ni du lieu, pas plus que \ous ne l'êtes vous-même. Aujourd'hui qu'est accompli l'ordre de Xotre-Seigneur de faire lever le siège d'Orléans et sacrer le roi, ah! plût à Dieu, mon Créateur, que je me retirasse maintenant, quittant les armes! Avec quel bonheur je retrouverais mon père et ma mère, les servirais-je. garderais-je leurs. brebis avec ma sœur et mes frères qui seraient bien joyeux de me revoir!

Les accents humbles et sincères de Jeanne, sa tenue tout entière firent une impression profonde sur tous ceux qui eurent le bonheur de l'entendre en cette circonstance :

« Elle est sainte et vient vraiment de Dieu! » répétaient-ils plus tard en rappelant le souvenir de ce fait.

Cette scène touchante — que j'ai reproduite en me basant sur le témoignage du Bâtard d'Orléans au procès de réhabilitation et sur les récits des chroniques contemporaines --a donc fourni, bien à tort, un argument à ceux qui veulent placer à Reims la fin de la mission de Jeanne. C'est tout le contraire qu'il faut v voir. Si l'héroïne affirme une fois de plus que les deux événements, qu'elle savait prophétiquement devoir être, quoi qu'il advînt, son œuvre propre, étaient accomplis; si elle exprime que le grand attrait de son àme est de retourner à Domremy. qu'un de ses souhaits les plus chers est de reprendre ses simples occupations de paysanne, elle déclare en même temps que ces vœux sont soumis à la volonté du Ciel : « Plût à Dieu, mon Créateur, dit-elle, que cela soit! » Mais sachant que le divin vouloir n'est pas conforme à ses désirs, la courageuse enfant reste à son poste de chef de guerre et presse les troupes du roi de continuer leur marche triomphale.

L'armée avançait, en effet, recevant partout cet accueil enthousiaste. Le vendredi 12. elle traversa Lagny-le-Sec, et le samedi arriva près de Dammartin, menaçant de nouveau Paris. C'était le moment précis où expirait la trêve des quinze jours après lesquels Philippe le l'on devait livrer la capitale. Cependant, à l'approche de

Charles VII, ce ne fut pas le duc de Bourgogne qui se présenta, mais bien Bedford. à la tète de son armée. Le Régent estimait qu'il était plus que temps de barrer la route aux troupes françaises et aussi d'essayer d'arrêter l'élan du peuple retournant à son souverain légitime.

Le roi, qui occupait en force Dammartin et Lagnv-le-Sec. crut, cette fois, que les Anglais allaient accepter la lutte; il disposa ses guerriers en bataille, les premières lignes atteignant le bord de la Beuvronne, petite rivière qui traverse le village de Thieux. Les coureurs ennemis vinrent jusque-là, en effet; durant toute le journée, ils engagèrent des escarmouches avec La Hire et plusieurs vaillants capitaines. Mais, du côté anglais, ce n'était qu'une feinte et une mise en scène, car le gros des troupes n'abandonna pas les inattaquables positions qu'il s'était choisies près de Mitry; le soir, Bedford rabattait ses quartiers sur Louvres et rentrait lui-même dans Paris. Charles VII, au lieu de le suivre, l'épée dans les reins, comme il aurait dû le faire pour profiter de cette retraite, exécuta un mouvement de recul dans la direction de Crépv-en-Valois : il arrêta son avant-garde à Baron et coucha à Crépy.

Le souverain français reçut en cette journée de samedi une députation des habitants de Compiègne. Dès le 9 août, le héraut Montjoie s'était rendu dans cette ville de la part du monarque afin de la sommer d'ouvrir ses portes. Les notables cherchèrent à gagner du temps ; ce jour-là, ils répondirent qu'ils voulaient envoyer à Charles VII des ambassadeurs et demandèrent pour ceux-ci un sauf-conduit. Montjoie rejoignit donc la cour, escorté d'un Compiégnois nommé Olivier Baudureau, puis rapporta bientôt le sauf-conduit désiré. Il y eut alors une réunion secrète des habitants qui choisirent pour délégués Pierre Morel, religieux Jacobin; le curé de Saint-Jacques, Laurent Conne, Pierre de Durcat, Jean Le Féron et Simon Lefèvre. Ceux-ci crurent prudent de se faire accompagner par un seigneur du parti français demeurant aux environs et qu'ils avaient en haute estime : c'était Guillaume de Flavy, le protégé personnel de La Trémoille et de Regnault de Chartres. Après lui avoir assigné un rendez-vous sous les murs de Compiègne pour deux heures du matin, ils partirent avec lui au milieu des ténèbres et trouvèrent le roi à Crépy. Celui-ci les reçut: le religieux Jacobin prit la parole, sollicita derechef un délai et demanda pour la cité la faveur d'être comprise dans la seconde trêve qu'on négociait avec le duc de Bourgogne. Charles VII écouta silencieusement, puis. dérogeant à ses habitudes, agit en souverain français : il répondit avec une mâle fierté que si la reddition de la place ne lui était point parvenue le surlendemain dès l'aube, il donnerait l'ordre d'attaquer.

Hélas! ce prince qui savait parfois faire entendre un énergique langage était pourtant le même qui venait d'envoyer à Arras, vers le duc de Bourgogne, de hauts personnages entamer de nouveaux pourparlers, ne semblant point s'apercevoir que toutes ces démarches ne servaient qu'à le tromper et à gagner du temps.

Cependant, le Régent constatait que les évolutions militaires organisées par lui en guise de campagnes contre les Français démoralisaient plutôt le peuple qu'elles ne lui rendaient confiance. Alors, quoique toujours décidé à éviter une grande

bataille, il se détermina à taire un mouvement plus sérieux et à offrir le combat, mais dans des conditions telles que ses ennemis auraient à choisir entre un échec ou l'abstention. Il quitta donc Paris dans la matinée du dimanche 14 août, avec tout ce qu'il avait pu y rassembler de troupes de renfort, rallia celles qu'il avait laissées la veille à Louvres et envoya dans la direction de Senlis toute cette armée qui pouvait comprendre jusqu'à huit mille hommes. Heureusement, Charles VII, qui. d'après les récits des chroniques, semblait avoir pris goût à cette royale partie, ne se laissa pas surprendre. Informé que les Anglais préparaient un nouveau mouvement vers Senlis, ville alors en leur pouvoir, il détacha de ces bataillons établis deux lieues en arrière, à Baron, un Corps d'éclaireurs parfaitement montés et commandés par deux chefs rompus à ce genre de besogne. Ambroise de Loré et Poton de Xaintrailles. Le monarque avait donné comme instruction à ces cavaliers de s'avancer du côté de Paris et de battre tout le pays; il espérait ainsi être renseigné exactement sur les évolutions de l'armée du Récent.

Il fut promptement obéi, et bientôt les deux capitaines lui tirent savoir par un premier courrier que des nuages de poussière s'élevant sur la grande route de Paris à Senlis indiquaient la présence de l'ennemi s'avançant à marches forcées. Alors Loré et Xaintrailles se rapprochèrent de façon à tout observer sans être vus. et. peu après, dépêchèrent un second message évaluant approximativement les colonnes anglaises et confirmant qu'elles suivaient le chemin de Senlis.

Le roi rangea alors ses troupes en bataille et les dirigea en toute diligence vers cette ville. L'armée royale alla prendre position entre la Nonette, qui arrose le village de Baron, et une colline nommée Montépillov.

A l'heure des Aèpres. Bedford était proche de Senlis, et, ne pouvant s'imaginer être surveillé de si près, sans méfiance, il donna l'ordre à ses soldats de traverser un petit cours d'eau, affluent de la Nonette; mais il ne put trouver pour le franchir qu'un passage si étroit qu'à peine deux chevaux pouvaient y marcher de front.

Ambroise de Loré et Poton de Xaintrailles étaient cependant restés à leur poste d'observation. Dès qu'ils virent les Anglais s'aventurer en ce périlleux endroit, eux et leur escorte revinrent à bride abattue, le cœur plein d'allégresse, demander, à Charles VII de faire avancer immédiatement ses hommes d'armes afin de surprendre l'ennemi au milieu de son imprudente évolution; c'était lui infliger, sans courir de risques, une défaite certaine et complète. Le roi le comprit et. partageant la joie des capitaines, donna l'ordre de s'élancer droit sur les adversaires, en conservant les rangs de bataille.

Le retard qui se produisit alors fut-il provoqué par une cause simplement fortuite ou par la volonté humaine? Le mouvement fut-il exécuté avec mollesse ou la distance à franchir était-elle trop grande? Qui peut le dire? .Mais l'armée française n'arriva pas à temps.

Quand elle tut aux abords de la rivière, les Anglais l'avaient presque tous traversée. Toutefois, les deux troupes, qui n'étaient auparavant séparées que d'une petite lieue, se trouvèrent alors si rapprochées qu'elles s'apercevaient très bien.

Le jour était sur son déclin; néanmoins, dans chacune des armées, de vaillants guerriers quittèrent leurs rangs et se livrèrent coup sur coup plusieurs combats; des deux cotés il y eut de beaux faits d'armes. Au cours de ces engagements les ennemis perdirent le capitaine d'Orbec et dix à douze hommes. De part et d'autre on compta des blessés et des prisonniers.

La tombée de la nuit mit lin à cette escarmouche. Les Français rentrèrent dans leur campement, tandis que les Anglais choisissaient une position inexpugnable et passaient encore la nuit à s'y fortifier.

Les Compiégnois, eux aussi, s'agitaient durant le dimanche 14 août, car ils ne se souciaient pas de laisser expirer le délai que le roi de France avait mis à leur reddition. Ils commencèrent par élire comme capitaine de leur ville. Guillaume de Flavy ; puis, dans une nouvelle réunion secrète, la majorité se prononça pour la soumission. Une seconde ambassade fut désignée: elle comprenait outre le religieux et l'ecclésiastique nommés précédemment, plusieurs bourgeois : Godefrov de Yanganap, Jean Chambet, Guy Compère, Berteaut de Stanfort, etc.

La députation, comme elle l'avait fait deux jours auparavant, descendit l'Oise par bateaux jusqu'à Yerberie, tandis que les chevaux étaient conduits à la main le long de la rive; mais, parvenue à cet endroit, force fut de s'arrêter.

Les combattants avaient, chacun de leur côté, intercepté toutes les routes, et le roi, occupé au commandement des troupes, ne pouvait recevoir les députés de Compiègne. Ceux-ci furent réduits à faire porter leurs excuses au souverain par le nouveau gouverneur, Guillaume de Flavy, qui. cette fois encore, les accompagnait; ils prièrent également leur représentant d'annoncer leur visite pour le mardi suivant, à une heure.

On était à la veille de l'Assomption, mais il ne semblait pas que la solennité religieuse pût empêcher le choc des deux armées.

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