CHAPITRE
11 [5 \"i 1 [42g —CONFESSION ET COMMUNION DE LA PUCELLE — MONTÉPILLOY — POSITION DES DEUX V.RMÉES ENNEMIES — HONNEURS RENDUS PAR BEDFORD AUX CHEVALIERS BOURGUIGNONS LE CAMP RETRANCHÉ DES ANGLAIS INEXPUGNABLE — MOUVEMENT EN AVANT DE L'ARMÉE FRAN- ÇAISE — JEANNE VIENT FRAPPER DE SA BANNIÈRE LE RETRANCHEMENT ENNEMI -- NOS HÉRA1 rS OFFRENT LE CHAMP LIBRE AI X ANGLAIS — SÉRIE DE COMBATS SINGULIERS AU FRONT DES TROUPES DANG1 I' COI RI PAR LE SIRE DE LA TRÉMOILLE — MÊLÉE DES VRCHERS ÉCOSSAIS ET DES SOLDATS BOURG! IGNONS — REMERCIEMENT DE BEDFORD AUX TROUPES DE BOURGOGNE — RETRAITE SIMULÉE DE LA PUCELLE ET RETOUR \ PARIS DE L'ARMÉE DU RÉGENT — REDDITION DE COMPIÈGNE — LE 'II. DE VENDÔME OCCUPE SENI.IS — ENTRÉE SOLENNELLE DE CHARLES VII ET DE JEANNE d'ARC \ 1 OMPIÈGNE
La Pucelle, au milieu des hommes d'armes, ne varia jamais dans ses habitudes de piété et de religion : elle resta, sur ce point, l'exemple des chefs comme des soldats. L'aube naissante de la fête de l'Assomption lui donna l'occasion de montrer une fois de plus les sentiments qui l'animaient. A cette armée rangée en bataille qui semblait n'attendre que le signal du combat, elle voulut, tout d'abord, donner celui de la prière et du recours aux sacrements.
Tandis qu'un autel se dressait dans la plaine, Jeanne aborda le Fr. Richard qui. depuis Troyes. suivait les troupes royales, et le pria de recevoir sa confession : elle accomplit cet acte ostensiblement, témoignant ainsi de son humilité et de sa simplicité.
\ la .Messe qui peu de temps après fut célébrée en plein air, la Pucelle, accompagnée du duc d'Alencon et du comte deClermont, s'approcha de la Sainte Table. Parmi les spectateurs de cette scène touchante, se trouvait un de ces nobles de Lorraine qui, dans leur sympathie pour la France, axaient en grand nombre accepté du service dans les troupes de Charles VII; il se nommait Albert d'Ourches. En février précédent, il avait entendu à Yaucouleurs la jeune tille supplier à plusieurs reprises qu'on la menât à Chinon, pour le plus grand profit du Dauphin. Aujourd'hui, il la retrouvait à la tête des bataillons français ; c'était toujours la même bonne et parfaite chrétienne qu'il avait rencontrée peu de mois auparavant sur les rives de la Meuse. Narrant, vingt-sept ans plus tard, ses souvenirs, le sire d'Ourches. ému encore de la tendre
piété de Jeanne, s'écriera avec admiration : « Oh ! j'aurais bien voulu avoir une fille aussi vertueuse qu'elle! »
Leurs devoirs religieux remplis, les soldats s'apprêtèrent à combattre. Les dispositions suivantes avaient été prises par le Conseil royal : la ligne principale s'appuyait sur d'épais buissons proches de Montépilloy; elle était formée par trois Corps.
Une sorte d'avant-garde assez nombreuse avait mission de se porter vers les Anglais, de les provoquer et d'engager des escarmouches : elle obéissait au sire d'Albret. au Bâtard d'Orléans, à la Pucelle et à La Mire. Un peu en arrière du front de bataille se tenait le roi. ayant à ses cotés son beau-frère le duc de Bar. le ministre La Trémoille. le comte de Clermont et une suite importante de chevaliers et d'écuyers.
Enfin les archers avaient à leur tète le sire de Granville, grand maitre des arbalétriers de France, ainsi qu'un valeureux gentilhomme limousin. Jean Foucault.
Les Anglais occupaient à une demi-lieue de Senlis un village nommé Notre-Dame de la Victoire. Ils avaient disposé leurs troupes, le dos appuyé à la Nonette. qui, à cet endroit, verse ses eaux dans un étang profond et inaccessible; leurs flancs étaient protégés par de fortes haies d'épines. Pour achever de se mettre à l'abri des assaillants. les ennemis avaient employé la nuit à élever d'importants ouvrages. C'était d'abord un large fossé, sorte de tranchée, derrière lequel ils avaient planté les pieux aigus de leurs archers; avec les chariots de leur convoi, ils complétaient, suivant leur coutume, leur ligne de défense. Dans ces conditions, impossible à la cavalerie française de charger sur eux. sans voir se renouveler les débâcles de Crécy, d'Azincourt ou de Rouvray-Saint-Denis.
Derrière les archers, ne formant avec eux qu'un seul Corps de bataille, venaient les nobles, les seigneurs et le Régent. Ils se ralliaient autour de trois étendards : ceux de France, d'Angleterre, et la bannière de Saint-Georges. L'oriflamme de France était entre les mains de Jean de Yilliers. sire de l'Isle-Adam. le plus notable des sept à huit cents guerriers bourguignons qui s'étaient joints aux Anglais. La préoccupation constante du duc de Bedford fut de se montrer agréable à ces hommes, afin d'exciter le zèle de leurs compatriotes pour son injuste cause; c'est ainsi que de sa main il voulut armer chevalier le Bâtard de Saint-Pol et qu'il ordonna aux principaux officiers qui l'entouraient de conférer le même honneur à Jean de Crov. Antoine de Béthune. Jean de Créqui. le Liégeois d'Humières et Jean de Fosseux. Il flatta d'autant plus par ce moyen l'amour-propre de ces gentilshommes, qu'il v avait là. avec eux, la fleur de la noblesse ducale, entre autres les sires de Saveuse. Jean de Brimeu. Hue de Lannov et Jean de Lallain. C'était habile, car non seulement il animait ainsi le courage de ses alliés, mais il piquait d'émulation les soldats de race anglaise, plus éprouvés au cours des hostilités présentes et conséquemment plus disposés à trembler et à fuir. Le Régent acheva son œuvre en massant les Bourguignons à un poste périlleux, en avant de son extrême droite.
Quand l'heure d'entamer la lutte eut sonné, ce fut un véritable désappointement pour les seigneurs, et surtout pour Jeanne, de constater qu'il était impossible de commencer l'attaque sans sacrifier, et probablement en pure perte, un nombre considé-
rablc de vies humaines. Les cavaliers d'avant-garde avaient vainement reconnu en tous sens la position anglaise; d'aucun côté de ce formidable carré une brèche n'était praticable, et si l'on voulait risquer d'accoster l'ennemi d'une manière quelconque, les fossés une fois franchis, on venait s'empaler sur les pieux aigus et périr sous les flèches meurtrières.
On se dit pourtant que la vue des soldats français se présentant à leurs coups exciterait peut-être les Anglais à s'avancer contre eux; aussi, sur un ordre royal, toute notre armée exécuta un mouvement vers le camp retranché de Bedford et ne s'arrêta qu'à une double portée d'arbalète. Tentative inutile ! Rien ne bougea sur les bords de la Xonette, à la grande désolation des nôtres. Alors la Pucelle pensa que. s'offrant à leur fureur, elle entraînerait sans doute au combat ses implacables adversaires. Brandissant son étendard, elle s'élance fièrement au premier rang; même immobilité : n'écoutant que son courage et son désir de procurer à la patrie une victoire décisive, Jeanne pique des deux, et, suivie d'une faible escorte, vient frapper de la hampe de sa bannière le retranchement ennemi. Une pluie de flèches s'abat autour de l'héroïne, tuant plusieurs de ses compagnons sans toutefois la blesser : ses gens ripostent; quelques Anglais tombent mortellement atteints, mais pas un homme de Bedford ne se déplace. Désappointée, la jeune guerrière change de tactique, elle commande à Pavant-garde et à la colonne volante de se replier sur le Corps de bataille, laissant ainsi un vaste champ devant ses adversaires; facilement, ceux-ci pourraient en profiter pour se déployer et pour assaillir les Français.
Afin de les y engager plus sûrement, des hérauts, selon la chevaleresque coutume de l'époque, proposent au nom de la Pucelle, du duc d'Alençon et des autres capitaines, de faire reculer davantage encore leurs bataillons et de laisser aux troupes amflaises. avant de les attaquer, le temps de prendre les dispositions qui leur conviendraient. Cette tentative fut aussi infructueuse que les précédentes, et l'on ne pouvait même pas se dire que la faim obligerait les Anglais à quitter ce poste inexpugnable, car ils avaient tout prévu, et deSenlis.à peine éloignéd'une demi-lieue, leur arrivaient des vivres à discrétion.
Une seule ressource restait : renouveler les escarmouches par lesquelles on avait débuté. C'est ce qu'on lit : des chevaliers français venaient provoquer nominalement tel ou tel Anglais ou Bourguignon. Celui-ci répondait, puis sortait des retranchements; une lutte s'engageait à laquelle se mêlaient bientôt quelques guerriers, amis de ceux qui croisaient le fer. Dans chacune des deux armées, nombre de nobles prirent part à ces combats singuliers : les grands seigneurs se piquèrent d'émulation, et Charles VI I lui-même chevaucha plusieurs fois jusque vers les combattants. L'excitation était violente dans ces sanglants tournois; on frappait rude et jusqu'à ce que mort s'ensuivit; pas une foison ne chercha à faire des prisonniers. Soudain, un incident faillit changer la fortune de la l^rance.
Georges de la Trémoille. témoin de tant de vaillance, se rendit compte qu'il allait s'amoindrir aux yeux de ses compatriotes s'il ne se mesurait, lui aussi, avec l'adversaire; du reste, il ne voulait pas paraître moins brave que cette enfant qu'il enviait et
redoutait. A son tour donc il courut sus aux Anglais. Bel homme, bien que trop obèse. portant une armure et tout un harnois d'une richesse extrême, fièrement campé sur son destrier, il s'avisa de faire étalage d'intrépidité. La lance en avant, il fondit sur l'ennemi, mais son mouvement fut-il mal combiné, ou un accident imprévu frappa-t-il sa monture ? voici que celle-ci s'abat et que le cavalier bardé de fer est projeté lourdement sur le sol. Aussitôt des coutillers anglais bondissent. Encore quelques secondes, c'en sera fait du ministre prévaricateur; peut-être, du même coup, l'influence de Jeanne sur le roi se relèvera-t-elle plus forte que jamais ?
Cependant les Français ont vu le favori rouler sous son cheval; comprenant le danger, ils ont volé à son secours. Qui sait si la généreuse héroïne ne les y a pas ellemême poussés? Les sauveurs arrivèrent à temps pour arracher La Trémoille à une mort certaine.
Les escarmouches durèrent ainsi toute la journée sans que le combat s'étendit; les Anglais veillaient à faire rentrer leurs hommes derrière les retranchements quand la mêlée menaçait de se généraliser.
Vers le soir, on put croire enfin que la lutte allait s'engager sur toute la ligne. Fidèle à la tactique qu'il s'était imposée. Bedford se porta à son extrême droite au milieu des Picards, et la fierté de ces derniers s'en accrut encore. Les archers écossais au service de Charles VIL occupant la gauche, se trouvaient donc en face des Bourguignons. Les Écossaisfurent-ilsémusàlavuedu prince anglais, ou l'énervement d'une chaude journée d'été, passée tout entière dans l'expectative d'une bataille, les excita-t-il outre mesure? Ils se mirent à provoquer les Picards et avec ensemble abordèrent les défenses mêmes construites par les Anglais; de là. ils saisissaient de la main leurs rivaux, qui répondaient en les repoussant avec violence. Par ce moyen, les Ecossais attirèrent hors du camp plusieurs de leurs adversaires; cavaliers et fantassins ennemis se précipitèrent alors pour dégager les leurs. Aussitôt surgirent contre eux des hommes d'armes du roi. et l'action prit de telles proportions qu'on espéra quelque temps la voir gagner l'ensemble des troupes belligérantes; mais les précautions de Bedford étaient trop bien prises. Cet élan fut soudainement réprimé : seuls les archers des deux partis, postés en vis-à-vis, se jetèrent les uns sur les autres avec une indescriptible fureur; la poussière s'éleva en nuages autour des combattants; il devint impossible de les distinguer dans cette masse confuse. Comme la veille, l'obscurité de la nuit mit fin à la lutte.
Quand les Anglais se furent retirés dans leur camp retranché, on put compter les morts; il y en avait bien trois cents de chaque côté, car, pas plus dans la dernière escarmouche que dans les précédentes, on ne fit de quartier.
A peine rentrés, les Picards continuèrent à recevoir les encouragements de Bedtord : il parcourait leurs rangs et s'arrêtait pour leur témoigner avec effusion sa gratitude : « Mes amis, répétait-il. vous êtes de très braves gens. Vous avez soutenu aujourd'hui pour nous un dur combat et nous vous en remercions. Nous vous prions, s'il nous arrive une nouvelle affaire, de persévérer dans votre hardiesse et votre vaillance. »
Le soir même, le roi retourna à Crépv. tandis que son armée allait reprendre ses logis de Montépillov.
La Pucelle et le duc d'Âlençori campèrent en vue des retranchements anglais. A l'aube, tous deux entendirent la Sainte Messe et. une seconde fois, tirent ensemble la Sainte Communion. Puis, dans l'espérance d'attirer l'ennemi en avant, ils se reculèrent jusqu'à Montépilloy. Bedford avait d'autres visées. Regardant comme un succès plus que suffisant, dans les circonstances présentes, d'avoir maintenu ses lignes en face de celles des troupes de la Pucelle sans éprouver de défaite, il s'empressa de profiter de ce répit pour lever le camp et rentrer dans Paris. Par cet acte, il s'avouait vaincu et abandonnait à ses adversaires les villes qu'il s'était promis de protéger; mais aussi, grâce à ce sacrifice, il conservait pour la garde de Normandie la seule armée anglaise qu'il possédait sur le territoire français. Il lui suffisait d'avoir démontré qu'un contact avec les soldats de la jeune héroïne n'était pas nécessairement une défaite.
Vers une heure de l'après-midi, on accourut prévenir Jeanne et le duc d'Alençon que Bedford exécutait une rapide retraite sur Senlis et sur la capitale. Hélas ! impossible de le rejoindre, ajoutait-on, son avance était trop considérable. Les chefs rallièrent donc le roi à Crépy. Au moment où ils arrivèrent, Charles VII recevait l'ambassade de Compiègne. qui. n'ayant pu le trouver l'avant-veille, venait cette fois lui remettre les clés de la cité. Après l'entrevue, les bourgeois s'éloignèrent, escortés d'une forte compagnie française que. d'accord avec leurs magistrats, ils introduisirent dans leurs murs, à l'insu des officiers et des hommes de la garnison anglo-bourguignonne : ceux-ci ne connurent la présence de leurs adversaires qu'au moment où ces derniers étaient déjà au milieu de la place. Surprise, la troupe ennemie s'enfuit, sans essayer même de résistance ; dans la conduite de cette affaire, la discrétion des habitants avait été absolue. Le roi envoyait d'ailleurs à la ville, rentrée en son obéissance, des lettres de rémission et lui concédait de nombreux privilèges.
Avant de quitter Crépy, le monarque n'oublia pas de profiter de la retraite du Régent pour soumettre Senlis. privée désormais delà protection des Anglais.
Le comte de Vendôme, les maréchaux de Boussac et de Rais, plusieurs capitaines et leurs gens reçurent l'ordre de se porter devant cette ville. Le siège ne fut pas de longue durée. Quand les bourgeois virent sous leurs murailles les soldats de la vaillante Française, ils se prirent à réfléchir — selon la remarque d'un contemporain — aux grands succès que l'aide de Dieu lui avait en si peu de temps obtenus; ils considérèrent aussi l'intervention de cette pieuse vierge comme le moyen employé parle Tout- Puissant pour délivrer le pays de l'envahisseur, et constatant que la veille le duc de Bedford. avec toute son armée, n'avait pas osé attaquer l'intrépide guerrière, ils se rendirent à elle et au roi de France. Celui-ci avait déjà pris ses quartiers dans Compiègne quand cette nouvelle lui parvint : il nomma le comte de Vendôme gouverneur de Senlis.
Le jeudi [8 août 1420. dit M. Alexandre Sorel, Charles VII lit son entrée dans Compiègne par la porte de Pierrefonds, où Guillaume de Flavy et les attournés l'attendaient pour lui présenter les clés de la ville et des vins d'honneur. Il était armé de toutes pièces, avait sur la tète un chapeau doublé de couleur vermeille et montait un coursier vêtu jusqu'aux pieds de velours azuré.
Il est impossible de décrire l'enthousiasme de la population tout entière, à la vue du cortège royal. Elle avait tant souffert pendant le siège de Charles VI et depuis la mort de ce prince, qu'il lui semblait renaître entièrement à la vie en saluant le véritable roi de France. Et puis, il y avait encore une autre figure qui provoquait les acclamations chaleureuses de la foule. C'était celle de Jeanne d'Arc : escortée de son troisième frère Pierre, de son écuyer Jean d'Aulon. de ses deux pa^es Louis de Coûtes et Ravmond. de Jean de Metz et de Bertrand de Poulen^y qui la suivaient depuis Vaucouleurs, enfin de son chapelain, le Fr. Pasquerel, elle chevauchait devant le roi. « tout armée deplain harnas, à estendart desployé ». Chacun voulait voir l'héroïne qui.cn délivrant Orléans, avait sauvé la France; on se pressait autour d'elle, c'est à peine si le beau cheval blanc qu'elle montait pouvait avancer; les vieillards pleuraient; les femmes cherchaient à embrasser son armure; les enfants lui envoyaient force baisers et les jeunes filles jetaient des fleurs sur son passade. Aux cris de : « Noël ! Noël ! Vive le roi ! » succédaient ceux de : « Vive la Pucelle ! »
Les attournés de Compiètme : Thomas Quillet, Thibault Bourgeois. Pierre Crin et Gérard Le Riche, conduisirent Charles VII jusqu'à son logis, où il s'installa avec toute sa suite. Quant à la Pucelle, elle se rendit chez le procureur du roi. Jean Le Féron. qui habitait dans la rue de Paris une maison connue alors sous le nom d'Hôtel du Bœuf.