‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 52 sur 117 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

JEAN LE FÉRON ET LA FAMILLE BOUCHER — LES CONFÉRENCES FRANCO-BOURGUIGNONNES A ARRAS — PROPOSITIONS FAITES AUX BOURGUIGNONS ET AUX ANGLAIS — INFLUENCE EXERCÉE PAR LE RÉGENT — LE DUC DE BOURGOGNE DÉCIDE L'ENVOI D'UNE AMBASSADE VERS CHARLES VII — RETOUR DU CHANCELIER A COMPIÈGNE — MYSTÉRIEUX PRESSENTIMENTS DE JEANNE — ARRIVÉE A COMPIÈGNE DES REPRÉSENTANTS DE PHILIPPE LE BON — LA PUCELLE SE DECIDE AU DÉPART — LA LETTRE DE JEAN IV, COMTE D'ARMAGNAC, ET LA RÉPONSE DE JEANNE — POURPARLERS ET ARMISTICE DU 28 AOUT I429 — DOULOUREUSES CONSÉQUENCES

Jeanne d'Arc n'était pas une inconnue à YHôtel du Bœuf. A cette époque, la vaste et riche demeure désignée sous ce vocable était habitée par l'un des principaux personnages de la ville, Jean Le Féron, procureur général du roi à Compiègne. L'épouse de ce magistrat se nommait Marie Le Boucher; elle était de la famille du trésorier ducal d'Orléans. Jacques Boucher, qui avait reçu la Pucelle dans son Hôtel de l'Annonciade. La douce joie d'entretenir ses hôtes et de les entendre parler des glorieux souvenirs d'Orléans fut bientôt troublée. En effet, Jeanne avait cru. en pénétrant dans Compiègne, qu'il s'agissait d'une simple étape nécessitée par la mise en l'obéissance royale de cette place importante et elle comptait voir l'armée repartir tout de suite vers Paris. Mais toujours, sous la néfaste influence de La Trémoille, (maries VII avait résolu d'attendre à Compiègne même les nouvelles de la conférence d'Arras et le retour des ambassadeurs députés par lui à Philippe le Bon. Le souverain s'obstinait à ne pas admettre que la meilleure manière de conduire toutes choses à bonne fin était de marcher rapidement vers la capitale, qui très probablement se serait à cet instant encore rendue sans grande résistance; or. il est évident que ce résultat eût contraint le duc de Bourgogne à se ranger aux propositions françaises.

Tandis que Jeanne jugeait avec sagesse que la continuation de cette expédition triomphale amènerait à brève échéance une complète et solide paix, les principaux membres du Conseil roval voulaient à tout prix abandonner les opérations militaires et les remplacer par des démarches diplomatiques. Déjà Charles YM ne leur avait que trop cédé, et seule une circonstance providentielle avait empêché, le 3 août précédent. la retraite définitive sur la Loire. En vain la Libératrice croyait parfois ressaisir.

au nom du Ciel, une légitime influence sur le monarque Hélas! plus le temps

s'écoulait, plus La Trémoillect son parti reprenaient leurfunestre ascendant sur 1 ame indécise du prince.

Vers le 10 août, au moment où la trêve des quinze jours allait expirer, le roi de France avait délégué vers le duc de Bourgogne une imposante ambassade. Elle se composait du chancelier Regnault de Chartres, de Jean Tudert, doven de Paris, de Christophe d'Harcourt. du sire de Gaucourt, de Jacques de Chàtillon, seigneur de Dampierre.

Les propositions des ambassadeurs de France pour la réconciliation entre le roi et le duc. accompagnées des observations que les députés savoisiens y ajoutaient à titre de médiateurs, furent remises à la cour de Bourgogne, le 16 août. Elles visaient la réparation religieuse, morale et matérielle du crime commis à Montereau et de ses funestres conséquences, les garanties à fournir en vue de la paix et notamment la trêve générale qui amènerait la conclusion de l'accord final.

A la même date, et par le même intermédiaire, les délégués français essayaient de traiter aussi avec l'Angleterre. Plus encore. « en présence des commissaires du duc de Bourgogne », ils offraient « d'abandonner aux Anglais, avec ce qu'ils tenaient en Guvenne. tout le pays jusqu'à la Dordogne, pourvu que les princes prisonniers fussent mis en liberté et que tout le pays de Guyenne fût tenu en fief de la couronne ».

En consignant ces propositions dans un acte officiel, les ambassadeurs de Savoie déclaraient que les représentants de la France devaient encore « dire plus avant ». pour qu'il fût possible d'aboutir au résultat désiré, c'est-à-dire à la paix, et, en l'attendant, à un long armistice ne finissant qu'à la prochaine fête de saint Jean-Baptiste.

On était donc sur le point de s'entendre; d'ailleurs, c'était le vœu unanime des Etats de Bourgogne, quand l'influence anglaise Ht sentir son action. Elle était représentée à la cour, depuis un mois, par la duchesse de Bedford, qui, le i G juillet, avait quitté Paris en compagnie de son frère. Les intérêts de l'Angleterre trouvaient aussi deux avocats très zélés dans Hue de Lannoy, un des guerriers picards si chaudement félicités par le régent à Montépilloy, et dans Jean de Thoisy, évèque de Tournai, chancelier de la cour de Bourgogne. Ces deux personnages, apprenant ce qui se passait à Arras. se séparèrent précipitamment de Bedford, auprès duquel ils étaient en mission; à sa demande, ils accoururent en grande hâte vers leur seigneur afin de lui rappeler le serment que peu de jours auparavant il avait prêté au roi Henri. Ils insistèrent pour empêcher la signature des préliminaires de la paix et obtinrent un délai.

Philippe le Bon assura alors aux envoyés de Charles VII que sous peu aurait lieu à Compiègne une nouvelle conférence où des ambassadeurs bourguignons seraient à leur tour députés auprès du monarque français. Regnault de Chartres, qui, sans doute, préférait, axant de conclure, soumettre au Conseil royal tout l'ensemble des pourparlers, acquiesça volontiers à ce projet et se remit en route pour cette ville. Il dut y être dès le 21 août.

Le compte rendu des entrevues d'Arras qu'il apporta à Compiègne y produisit deux

émotions très opposées: il remplit de joie les partisans de l'action diplomatique et de la suspension des hostilités, au nombre desquels il faudra désormais compter Charles \ Il lui-même, et consterna d'Alençon, René d'Anjou, la Pucelle, en un mot les chefs qui voulaient, tout en négociant, achever la campagne commencée et marcher sur Paris pour y signer la paix. Il était maintenant de toute évidence que Philippe le Bon n'accomplirait point sa promesse, encore répétée à Arras. de livrer la capitale au roi. Le manque de parole sur ce point essentiel à l'expiration de la première trêve suilisait déjà pour constater la mauvaise toi du duc de Bourgogne. Le renouvellement de cette manœuvre mensongère et perfide ne pouvait qu'augmenter la méfiance des partisans de la guerre.

De plus, il est possible qu'à partir de ce moment les amis de La Trémoille. puissants à la cour de Bourgogne, lui aient fait glisser à l'oreille par Regnault de Chartres qu'éloigner Jeanne d'Arc des champs de bataille anglo-bourguignons était un moyen propre à faciliter les dispositions pacifiques de Philippe le Bon. Cette hypothèse me semble une conclusion logique des événements qui vont se dérouler sous les yeux des lecteurs, et j'estime que plus d'un se rangera à cet avis en parcourant les pages de ce volume.

Dès cette époque, les Voix de la Pucelle durent l'avertir des complots qui se tramaient, car un témoin d'une autorité indéniable. Jean Le Féron. petit-fils de celui qui accueillit l'héroïne à Compiègne, atteste ce qui suit :

L'Envoyée de Dieu, dit-il, reposait la nuit avec l'épouse de son hôte, Marie Le Boucher. Or, depuis sa venue à Compiègne, le [sommeil de la jeune fille était troublé: plusieurs fois, elle éveilla sa compagne et la supplia d'aller avertir le procureur, son mari, de se mettre en ,^;irde contre plusieurs trahisons préparées parles Bourguignons.

La prolongation du séjour de l'armée à Compiègne compromettait le succès de l'expédition sur Paris, tant désirée par la Pucelle, le duc d'Alençon et le parti de la guerre; elle entretenait leurs âmes dans un malaise profond et douloureux. En vain renouvelaient-ils, et avec les plus vives instances, leurs démarches auprès de Charles VI I pour le déterminer à se diriger vers la capitale! Les réponses du prince indiquaient nettement qu'il était satisfait des résultats désormais acquis et qu'il ne se déciderait pas volontiers à tenter quelque chose de plus.

Cependant les chefs caressaient un espoir; au retour de l'ambassade d'Arras, le roi ouvrirait les veux et consentirait à reprendre sa route. .Mais quelle ne fut pas leur consternation quand on annonça une seconde conférence convoquée à Compiègne et quand le souverain déclara ne pas vouloir sortir de la ville avant d'avoir assisté à ces séances et connu les résultats des délibérations. Le délai, il est vrai, pouvait être court, puisqu'en ce même jour, 21 août, les plénipotentiaires bourguignons, Jean de Luxemboug, lingues de Cayeux, évêque d'Arras. David de Brimeu et le sire de Charny partaient pour Compiègne.

Cette nouvelle attente, dont il était impossible de fixer le terme, équivalait à l'abandon de la marche sur l'ennemi. Jeanne n'y tint plus; aiguillonnée par son patriotisme

en même temps que par l'avertissement de ses Voix, elle prit le parti audacieux de quitter le roi pour s'avancer sur Paris avec les chefs qui lui étaient fidèles; à ce moment il devait s'en compter encore beaucoup. Dans la soirée du 22 août, elle appela donc d'Alençon et lui dit :

— Mon beau duc, faites préparer vos gens et ceux des capitaines qui vous obéissent.

— Par mon martin, ajouta-t-elle, je veux aller voir Paris de plus près que je ne l'ai vu.

Joignant l'exemple à la parole, l'héroïne et le duc se multiplièrent afin que le lendemain tout fût prêt pour un départ en de bonnes conditions. C'est alors, selon toute probabilité, qu'il faut placer un incident assez obscur de l'histoire de Jeanne. Pendant que celle-ci s'agitait au milieu des chefs et des hommes d'armes, prenant ses dernières dispositions, un messager arriva vers elle à bride abattue. En le voyant se hâter ainsi, ceux qui entourent la jeune tille croient que cet homme apporte un contre-ordre de la part du roi et que le projet de la marche en avant va être abandonné.

Déjà exaspérés par tant de retards, ils murmurent et menacent de jeter dans l'Oise, qui est proche, cet indiscret personnage.

Cependant la Libératrice, qui était prête à sauter en selle, accourt, fait respecter le messager qui lui remet alors une lettre de Jean IV, comte d'Armagnac, retiré en ce moment au royaume d'Aragon. Le message était ainsi conçu :

Ma très chère Dame, je me recommande humblement à vous, et je vous supplie pour Dieu, attendu la division qui existe actuellement dans la sainte Eglise universelle sur le fait des Papes (car il y a trois prétendants à la papauté, l'un demeure à Rome, qui se fait appeler Martin V, auquel tous les rois chrétiens obéissent; l'autre demeure à Paniscole, au rovaume de Valence, lequel se fait appeler Clément VII; le cardinal de Saint-Etienne et peu de gens avec lui savent seuls où réside le troisième, qui se fait nommer Benoit XIV; le premier qui se dit le pape Martin, fut élu à Constance par le consentement de toutes les nations chrétiennes; celui qui se fait appeler Clément, fut élu à Paniscole, après la mort du pape Benoît XIII, par trois de ses cardinaux; le troisième qui se nomme Benoît XIV, fut élu secrètement à Paniscole par le cardinal de Saint-Etienne), de vouloir supplier Xotre-Seigneur Jésus-Christ pour que par sa miséricorde infinie il veuille nous déclarer par vous, qui est, des trois dessus dits, le vrai Pape, et auquel il lui plaira qu'on obéisse désormais, ou à celui qui s'appelle Martin, ou à celui qui s'appelle Clément, ou à celui qui s'appelle Benoit; et auquel nous devons croire, et si notre dite foi doit rester secrète ou se dissimuler, ou se manifester publiquement, car nous sommes tout prêt à faire le vouloir et plaisir de Xotre-Seigneur Jésus-Christ. Le tout vôtre,

C,e d'Armagnac.

La Pucelle fut certainement très surprise de ce genre de communication et sentit qu'il lui était nécessaire de prier et de réfléchir avant de dicter une réponse. Elle savait parfaitement, comme elle le déclara plus tard devant ses juges à Rouen, que le seul vrai Pape siège à Rome; toutefois les termes de la lettre de Jean IV étaient assez obscurs pour l'embarrasser.

Cependant les capitaines insistaient pour que le messager du comte d'Armagnac s'éloignât aussitôt, Jeanne commanda donc à l'un des clercs d'écrire au noble seigneur

pour lui taire prendre patience, lui promettant satisfaction sur le sujet qui l'occupait, quand elle serait en repos à Paris où elle comptait bien se rendre. Le secrétaire comprit-il le sens et la portée de cet ordre, ou la missive qu'il rédigea ne nous est-elle arrivée que sous une forme altérée? Je ne sais, mais la rédaction possédée par ses accusateurs excitera l'étonnement de la jeune fille, et celle-ci refusera de reconnaître comme son œuvre au moins une partie des termes de la lettre qui lui tut alors présentée.

L'ambassade bourguignonne fut. selon toute probabilité, à Compiègne le mardi 23 août; dès cet instant, les pourparlers avec les membres du Conseil royal, restés dans cette ville, ne chômèrent plus.

Les députés de Philippe le Bon étaient choisis parmi les personnages influents de son entourage, et presque tous désiraient avec sincérité la tin des hostilités. Toutefois ils avaient à leur tète un homme plein de fourberie dont l'âme était entièrement vouée à la cause anglaise. C'était le sire de Beaurevoir. Jean de Luxembourg. En cette circonstance, si cet être hvpocrite prétendit vouloir à tout prix la concorde, c'était dans le seul but de donner le change, car « il lit beaucoup de promesses de faire la paix entre le roi et le duc de Bourgogne, mais il n'en fit rien, sinon tromper Charles VII ».

Le 27 août, les conférences étaient terminées; elles avaient abouti à un armistice signé le lendemain 28 août. En voici le texte :

Charles, par la grâce de Dieu, roi de France, a tous ceux qui verront les présentes lettres, salut. Pour ramener la paix dans notre royaume et faire cesser les grands et innombrables maux et calamités que les guerres et les divisions y ont produits et produisent chaque jour, des pourparlers ont été ménagés naguère par l'intermédiaire des ambassadeurs de notre très cher et très aimé cousin le duc de Savoie, entre nous et nos gens d'une part, et notre cousin le duc de Bourgogne d'autre part. Et comme l'objet de cette paix touche à des matières graves et de grande importance, et qu'elles ne peinent être traitées ni menées a bonne tin sans un certain délai et laps de temps, il a semblé nécessaire aux ambassadeurs de conclure une trêve d'une certaine durée, afin de traiter durant cette trêve plus aisément et plus mûrement de la paix.

Cette trêve a été conclue par l'intermédiaire de ces ambassadeurs entre nos gens, d'une part, pour nous et en notre nom, et les gens de notre cousin de Bourgogne, d'autre part, pour lui et en son nom, et aussi avec les Anglais, leurs gens, serviteurs et sujets, s'ils veulent y consentir, dans les termes et les limites qui suivent: c'est-à-dire pour toute la région en deçà de la Seine, depuis Xogent-sur-Seine jusqu'à llartleur, sauf et réservées les villes, places et forteresses donnant passage sur la Seine. Notre cousin le duc de Bourgogne pourra aussi, durant cette trêve, s'il lui semble bon, s'employer, lui et ses gens, à la défense de la ville de Paris, et résister a ceux qui voudraient faire la guerre a cette ville et lui nuire. La trêve commencera aujourd'hui, 28 du mois d'août, pour notre cousin le duc de Bourgogne, et, pour les Anglais, le jour où nous aurons reçu leur réponse et leur consentement. Elle durera jusqu'à Noël prochain.

Pendant toute cette trêve, aucune des parties qui l'auront consentie ne pourra, dans les termes et les limites ci-dessus indiqués, prendre, acquérir, conquérir l'une sur l'autre aucune des villes, places ou forteresses qui se trouvent dans ces limites. Elles n'admettront l'obéissance d'aucune, dans le cas oit l'une de ces villes, places ou forteresses, voudraient de plein gré se soumettre à l'une de ces parties.

Nous ordonnons donc à tous nos lieutenants, connétables, maréchaux, maîtres des arbalé-

triers, amiral et autres chefs de guerre, à tous les capitaines de gens d'armes et de trait à notre service, à tous nos autres justiciers, officiers et sujets, ou à leurs lieutenants, d'observer cette trêve, de la maintenir et garder inviolablement, et sans l'enfreindre, ni secrètement, ni ouvertement en quelque manière que ce soit, pendant toute sa durée; d'obéir en toute diligence: de donner et prêter conseil, aide et confort, s'il en est besoin et qu'ils en sont requis, à nos préposés et à chacun d'eux, à leurs commis et députés, pour tout ce qui regarde le maintien, l'observation de cette trêve, et. s'il est nécessaire, pour la réparation de tout ce qui aura été fait ou innové contre elle.

Donné à Compiégne le 28 août de l'an de grâce 1 pg, le septième de notre règne.

Au nom du roi,

Signé: J. Yii.lebresme.

Cette convention est le désaveu formel des plans et des idées de la Pucelle : elle établit et consacre officiellement la situation réciproque du parti national et des envahisseurs sur le territoire français. En admettant les Anglais à bénéficier de cette trêve, elle est l'abandon flagrant des intérêts du roi de France au moment où ils vont triompher; mais par-dessus tout, en exceptant Paris et en autorisant le duc de Bourgogne à défendre la capitale contre toute attaque, elle prépare à l'expédition de Jeanne un échec certain. En effet, cette convention apprend aux Parisiens qu'il leur suffit de tenir quelques semaines pour qu'une armée bourguignonne accoure les délivrer. En faut-il davantage pour préparer une résistance acharnée à l'assaut projeté par la jeune Lorraine?

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