‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 53 sur 117 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

RETOUR DE NOMBREUSES VILLES A LA CAUSE NATIONALE — LE NORD DE LA FRANCE PRET A ACCLAMER . HARLES VII — JEANNE QUITTE COMPlÈGNE ET MARCHE SUR PARIS — LA PUCELLE ET D'ALENÇON PRÉPARENT L'ATTAQUE, MAIS LE ROI TARDE A VENIR — PREMIÈRES ESCARMOUCHES — PROPOSITIONS PACIFIQUES DU DUC D'ALENÇON — ARRIVÉE Dr ROI LE 7 SEPTEMBRE — L'ARMÉE FRANÇAISE COM- MENCE l'attaQue le iour même

Le roi avait signé la trêve. Jamais pourtant, depuis de longues années, le mouvement de sympathie pour la monarchie nationale n'avait revêtu le degré d'intensité qui se manifestait précisément à cette époque dans tout le Nord de la France.

Le retour spontané à Charles VII de Compiègne, de Crépy-en-Valois, de Senlis. est imité par Creil, Pont-Sainte-Maxence, Choisy, Cournay-sur-Aronde, Chantilly et bien d'autres villes encore. Beauvais vient d'acclamer les hérauts du roi et de chasser son évêque, Pierre Cauchon, qui était moins un pontife qu'un politicien livré corps et âme à l'Angleterre. La région tout entière ne demande qu'à suivre cet exemple. Monstrelet, l'écrivain bourguignon, dit lui-même dans sa Chronique :

En vérité, si Charles VII se fût montré avec son armée sous les murs de Saint-Quentin. Corbie, Amiens, Abbeville, même d'autres villes fortifiées et de puissants châteaux, il

aurait trouvé la majeure partie de leurs habitants prêts à le recevoir comme souverain; le plus cher désir de tous était alors de lui ouvrir leurs portes et de se mettre sous son obéissance. Mais le roi de France ne reçut pas le conseil de s'engager si avant sur les frontières du duché de Bourgogne; il ne croyait avoir pour cela assez de gens de guerre, et puis il espérait conclure avec le duc un bon traité de paix.

Par cet aveu d'un ennemi, il est facile de juger combien la Pucelle agissait avec sagesse, lorsqu'elle excitait son prince à une initiative hardie. Seulement les conseillers du roi ■ — Monstrelet le reconnaît — détournaient le monarque de la marche en avant, alléguant le nombre trop restreint de ses soldats et l'espoir d'une alliance avec Philippe le Bon.

Tandis que Charles VI I s'abandonnait à son perfide entourage avec une confiance décourageante pour les patriotes, il semble que la Providence ait tout mis en œuvre pour lui montrer son erreur. En effet, les troupes qui ont suivi Jeanne

et le duc d'Alençon volent sans coup terir de succès en succès; elles ont rallié à Senlis une partie des hommes d'armes du comte de Vendôme, et, prenant possession pacifiquement de toutes les places situées sur leurs parcours, elles sont entrées à Saint-Denis dans la soirée du jeudi 25 août sans rencontrer de résistance. La ville est presque déserte, les principaux bourgeois, redoutant des représailles, se sont réfugiés dans Paris.

On devine l'émoi de la capitale à l'annonce de la marche rapide de la Pucelle. Le régent ne se sent plus en sûreté dans la grande cité. Dès le 25 au soir, il prend le chemin de la Normandie, sous prétexte d'y présider les Etats de cette province, menacée elle-même par la patriotique campagne de Richemont. qui. malgré les mépris du roi. veut coopérer à la libération de la France et guerroie à ses frais contre les garnisons normandes, immobilisant ainsi dans cette région nombre de soldats anglais qui. sans cette diversion, se trouveraient en face de l'armée de Charles VII.

Arrivée à Saint-Denis. Jeanne ne perdit pas un instant. En chef prudent et avisé, elle arrêta tous les préliminaires d'une attaque de la capitale. Sans retard, un pont de bateaux établit les communications entre les deux rives de la Seine : mesure indispensable, puisque depuis Troyes les Français ne disposaient d'aucun autre passade sur le lleuve. Ils pourraient donc maintenant se ravitailler sur la rive gauche. De fait, ils n'y manquèrent pas, organisant sur Asnières et les campagnes environnantes des réquisitions pour se procurer des vivres et remonter leur cavalerie; ils recrutèrent même des soldats parmi les pavsans de cette région. Plus encore. Paris était ainsi exposé à subir l'assaut sur l'un et l'autre côté de son enceinte.

Ce n'était pas assez pour un général aussi habile que l'était la Pucelle.

Derrière Saint-Denis, trois places fortes aux mains des Anglais et communiquant entre elles. Meulan, Poissy. Saint-Germain-en-Laye, menaçaient nos cantonnements. Les garnisons de ces trois villes pouvaient, le jour où le gros de l'armée attaquerait Paris, créer une diversion excessivement dangereuse. Il s'agissait de surveiller ces troupes et de mettre les postes ennemis hors d'état de nuire en coupant leurs communications respectives. Dans ce but, Jeanne organisa une expédition contre deux châteaux forts situés entre Saint-Germain et Poissy et commandant la route qui relie ces places à Meulan : c'étaient Montjoye et Bethemont. Bientôt ces forteresses tombèrent au pouvoir de Jeanne. Ainsi donc, non seulement l'armée de la Pucelle protégeait désormais ses approches, mais elle obligeait la garnison anglaise à se tenir sur la défensive.

Ces préliminaires indispensables s'accomplirent hâtivement, car on pensait que Charles ML à l'annonce de l'occupation de Saint-Denis, accourrait dans cette cité, afin d'y remplir sur le tombeau de ses aïeux les fonctions religieuses et les actes traditionnels dont la piété filiale des rois de France nouvellement sacrés avait jusque-là donné de si beaux exemples.

La présence du souverain au camp français était absolument nécessaire pour

encourager un coup de main contre Paris ; de plus, dans une opération de cette importance, les soldats restés autour du monarque constituaient un appoint indispensable à la division commandée par la Pucclle et d'Alençon.

Tout d*abord, les prévisions des chefs relativement à l'arrivée de Charles VII parurent se confirmer. Ce dernier avait quitté Compiègne le lundi 29 août, et pris le chemin de Senlis. 11 était attendu à Saint-Denis pour le surlendemain ; des reconnaissances et des escarmourches furent dès lors entreprises aux environs de la capitale.

Hélas! c'était une grave erreur de supposer le roi pressé de venir commencer le siège. Par la signature de la trêve du 28 août — que la Pucelle comme les généraux partisans de la marche en avant ignoraient encore — il avait moralement renoncé à une attaque de Paris. La Trémoille et les siens n'avaient pas besoin d'insister beaucoup pour faire prendre cette décision au faible souverain. Tel est bien le sens de la réflexion de Perceval de Cagny :

Quand le roi sut que son armée était ainsi logée à Saint-Denis, il vint à grand regret jusqu'à Senlis. Il semblait qu'il fût conseillé au contraire du vouloir de la Pucelle, du duc d'Alençon et de leur compagnie.

Apprenant ce qui se passait et comptant qu'il lui serait facile de convaincre son parent et son prince, Jean d'Alençon partit pour Senlis à franc étrier; il y parvint dans la journée du jeudi icr septembre et fut bientôt de retour, annonçant la prochaine arrivée du monarque.

On attendit; mais ce futencore en vain. Chaque jour laissait disparaître une chance de conquérir Paris. D'ailleurs, les délais qui énervaient les assiégeants permettaient à leurs adversaires de prendre haleine et d'augmenter la défense de leur ville.

Les chefs de quartiers se répandirent le long de l'enceinte de la capitale et commencèrent à tout disposer pour repousser l'assaut qu'on redoutait. On releva les talus des fossés qui entouraient la cité; les routes et même les rues furent coupées de barrières; on hissa sur les murailles des tonneaux pleins de grosses pierres; les constructions qui dépassaient les remparts abritèrent l'artillerie; on renforça les ouvrages protégeant l'accès des portes, ainsi que les boulevards qui les défendaient.

La garnison pouvait être évaluée à deux mille soldats, parmi lesquels il y avait très peu d'Anglais de race, mais beaucoup de milices parisiennes bien aguerries. On y comptait aussi quatre cents Bourguignons, obéissant aux ordres de ce même Philippe le Bon qui signait de si belles trêves avec le roi de France. C'était donc une grosse tâche qu'avait assumée Jeanne en promettant Paris à la France .

L'héroïne, toutefois, était à la hauteur des difficultés; elle sut tirer un utile parti des troupes qui l'accompagnaient; celles-ci étant trop faibles pour tenter une attaque générale de la place furent emplovées à livrer des escarmouches qui épuisaient les défenseurs de la capitale et les contrariaient dans leurs préparatifs de défense.

Ces engagements eurent lieu quotidiennement, tantôt en un endroit, tantôt en un autre, surtout aux alentours d'un moulin à vent qui se trouvait entre la porte Saint- 1 >enis et le village de La Chapelle ; parfois la lutte se renouvelait à deux ou trois reprises au cours de la même journée.

TRAHIE ET VENbl/E 2*1

La Pucelle prenait part en personne à ces combats d'avant-poste; elle en profitait même pour gravir les escarpements, examiner de près et jusque dans leurs moindres détails la ville et ses environs, désireuse de se rendre compte des points qui se prêteraient le mieux à un assaut.

Tandis qu'elle intimidait les Parisiens par des démonstrations militaires, le duc d'Alençon utilisait les relations qu'il s'était ménagées parmi les habitants de la grande cité pour essayer de la ramener au devoir par la douceur et la persuasion.

Il taisait jeter par-dessus les remparts des missives signées de sa main et scellées de son sceau. Elles étaient adressées nominalement à divers officiers de la capitale, tels que le prévôt de Paris, le prévôt des marchands, les échevins et autres; elles contenaient des protestations de bonne entente, des sentiments pacifiques, des salutations aimables.

Cependant. Charles VII, malgré ses promesses, n'arrivait point; le duc d'Alençon mieux que personne pouvait juger de l'effet désastreux de ce retard; de nouveau, il se mit en route, et, le 5 septembre, après les plus vives instances, décida enfin le monarque à se diriger vers la capitale.

Le souverain se trouva à Saint-Denis deux jours plus tard, le mercredi 7, pour l'heure du dîner; les troupes qui l'accompagnaient furent logées à Aubervilliers. à .Montmartre et dans d'autres villages environnants. Sa venue causa une grande joie a l'héroïne et à tous les braves qui avaient foi en elle; ils disaient avec un accord unanime :

— Jeanne mettra le roi dans Paris, si lui-même n'y fait point d'obstacle.

Chaque fois qu'il revoyait la Pucelle et les vaillants chefs qui l'entouraient. Charles VII semblait un instant se ressaisir et être disposé à résister à l'ennemi.

Déjà trop de retards avaient favorisé les affaires de l'ennemi : il importait d'utiliser la présence du roi pour agir sans plus de délais. Aussi Jeanne dirigea immédiatement les troupes vers la capitale. Laissant le souverain à Saint-Denis, elle s'avança avec les ducs d'Alençon et de Bourbon, les comtes de Vendôme et de Laval, les maréchaux de Boussac et de Rais, La Hire et Xaintrailles, jusqu'au village de La Chapelle, situé à mi-route entre Saint-Denis et la grande ville. Là. elle établit son quartier général.

En cette même journée du mercredi 7 septembre, Paris, de plus en plus ému, organisait une importante manifestation religieuse pour implorer le secours du Très- Haut contre Charles VII et son armée. Le Chapitre de Notre-Dame se rendit en procession solennelle à la montagne Sainte-Geneviève, accompagné des chanoines du Palais qui portaient la relique de la vraie Croix.

Le soir même, les Français attaquèrent vigoureusement la garnison. La Pucelle ne voulait point perdre une minute de ce temps qu'on lui accordait et pendant lequel elle pouvait encore agir en toute liberté. L'heure était déjà bien avancée : l'action fut sérieuse néanmoins: il y eut des blessés; mais la nuit étant devenue complète, force fut de se retirer pour revenir le lendemain.

On était à la veille de la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge.

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