‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 54 sur 117 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

L'KNU 1NTE DE PARIS EN 1421) — A LA CHAPELLE, MESSE CÉLÉBRÉE LE 8 SEPTEMBRE — ATTAQUE DE LA PORTE SAINT-HONORÉ — PRISE DU BOULEVARD — ■ ASSAUT DÉCIDÉ — LE FOSSÉ REMPLI PAR LÀ CRUE DE LA SEINE — LA TRÉMOILLE RAPPELLE SES HOMMES D'ARMES — LA PUCELLE INTRÉPIDE DEMEURE CONTRE LES REMPARTS - ON REFUSE DE LA SUIVRE ET ON L'EMMÈNE DE FORCE — RETRAITE SUR LA CHAPELLE — LE BARON DE MONTMORENCY — ON PRÉPARE LE Q UN SECOND \ss\i T — ORDRE DU ROI DE RÉTROGRADER SUR SAINT-DENIS — ATTAQUE PROJETEE PAR LA RIVE GAUCHE LE PONT DÉTRUIT — MORTS ET BLESSÉS — VÉRITABLES CAUSES DE L'ÉCHEC DEVANT

PARIS — CE ol E LA CAPITALE DOIT ENCORE A JEANNE D'ARC

A cette époque, l'enceinte fortifiée de Paris était formée par un mur flanqué de tours et défendu par deux fossés parallèles; le plus éloigné de la ville demeurait constamment à sec, mais dans le second était ménagé une sorte de petit canal, destiné, suivant les variations du niveau de la Seine, à recevoir l'eau du ileuve ou à s'y déverser, de telle façon que ce canal, aux jours de crue, amenait le trop-plein sur le pourtour de la capitale.

Dès l'aube de ce jour, le signal du rassemblement fut donné. La Pucelle, les capitaines et les soldats s'empressèrent de sanctifier, par l'accomplissement de leurs devoirs religieux, la fête de la Nativité de la Très Sainte Vierge. Une tradition respectable nous raconte que Jeanne d'Arc entendit la messe et communia dans l'église de La Chapelle qui subsiste encore en partie de nos jours.

On pourvut ensuite au coté matériel en distribuant des vivres aux hommes qui allaient combattre; puis, les troupes, largement munies de tout ce qui leur étaitnécessaire pour livrer un assaut, s'ébranlèrent à 8 heures du matin, dans la direction de la porte Saint-Honoré. Deux heures plus tard, l'armée tout entière était réunie à la Butte des Moulins; là fut établie une batterie de canons et de eouleuvrines, et, derrière la butte, on plaça un corps de réserve, sous le commandement des ducs d'Alençon et de Bourbon ; les autres troupes formaient plusieurs colonnes sous les ordres de la Pucelle.

L'action commença aussitôt. Une compagnie, ayant à sa tète le sire de Saint-Valier, s'élança sur le boulevard situé devant la porte Saint-I Ionoré, tandis qu'une seconde colonne, conduite par Jeanne, attaquait de flanc la même position du côté de la tour

carrée. L'assaut fut long et vigoureux, la défense acharnée. Dans les deux parties éclataient de « merveilleuses » décharges d'artillerie: le fracas des pièces joint au sifflement des (lèches et des viretons était à la fois enrayant et grandiose. Enfin, les Français obtinrent un premier et sérieux avantage; le sire de Saint-Valier. pénétrant avec ses hommes sur le boulevard enlevé de vive force, mit le feu aux barrières et à la porte de cet ouvrage.

Les adversaires, éperdus, regagnèrent la ville en grande hâte.

C'est alors que Jeanne, voyant le peu de confiance de la garnison, décida un mouvement très audacieux et ordonna l'escalade des remparts avant que la brèche fût ouverte. Elle déclare rapidement son projet aux chefs qui l'environnent : aucun n'élève la voix pour la détourner de ce dessein et l'avertir d'un obstacle imprévu et terrible qui allait se présenter devant elle: la crue de la Seine remplissait d'eau le second fossé, profond de 2m,5o et large de plus de 20 mètres. Plusieurs de ceux qui étaient autour de Jeanne connaissaient ce fait très important qu'elle ignorait pour sa part; un mauvais sentiment les empêcha de la prévenir.

L'intrépide guerrière s'élança donc, son étendard à la main; suivie de ses gens, elle eut vite atteint le dos d'àne qui séparait les deux fossés, puisque le premier était à sec. Alors seulement apparut au regard terrifié de la vaillante enfant ce large étang qu'elle ne pouvait franchir sans le faire combler. Du moins espérait-elle v trouver un gué, un endroit accessible. Avec la hampe de sa bannière, la voici donc qui commence à sonder la profondeur de l'eau, depuis la porte Saint-Honoré jusqu'à la tour carrée: en même temps elle envoie réclamer toutes les claies dont l'armée dispose. Ainsi rapprochés, Jeanne et les siens servent de cible aux Parisiens. Au bout de quelques instants, le vireton d'une arbalète atteint l'héroïque jeune fille et lui traverse le haut de la jambe de part en part. Elle tombe pour se relever aussitôt; malheureusement, il lui est désormais impossible de se tenir debout. Elle n'en continue pas moins à distribuer des ordres, prétendant combler le fossé et se créer un passage vers la ville. L'endroit est si dangereux que le guerrier à qui la Pucelle a confié son étendard est frappé d'un trait au pied; puis, comme il relevait sa visière, il reçoit une nouvelle blessure au visage : la position ne peut être gardée plus longtemps. Force est à Jeanne de quitter le dos d'àne pour redescendre dans le premier fossé.

A ce moment, un mouvement étrange se produit parmi ceux qui la suivent; le nombre de ses soldats diminue graduellement; une lâche trahison vient de s'accomplir. La Trémoille et les chefs à sa dévotion ont fait passer à leurs hommes d'armes le commandement de cesser l'attaque et de se retirer. Le fourbe ministre, sachant Jeanne si près de réussir, obéissait à son plan haineux : il ne voulait pas qu'elle donnât Paris à Charles VII.

En dépit de ces défections, Jeanne maintint les positions conquises devant la porte Saint-Honoré. Elle resta là, blessée, assise, dans le premier fossé, promettant — comme le soir du 7 mai au pied des Tourelles d'Orléans — la victoire aux siens, s'ils voulaient continuer le combat: et. malgré les impossibilités qu'on lui opposait, elle réitérait son affirmation, répétant quand même :

— J'entrerai dans Paris aujourd'hui ou je mourrai ici.

La nuit était venue; les unes après les autres, les compagnies de l'armée française s'étaient repliées et regagnaient leurs campements. Cependant, l'héroïque jeune tille demeurait toujours au même endroit, presque seule à cette heure, suppliant qu'on ne battit pas en retraite. C'est alors que le duc d'Alençon, le sire de Gaucourt, Guichard de Thiembronne et quelques autres s'approchèrent d'elle, lui représentant que leurs hommes n'en pouvaient plus. Sans avoir égard à ses protestations, on la transporta hors des fossés. La Pucelle, subissant cette contrainte, affirmait encore :

— Si vous axiez continué l'attaque, la place eût été prise.

.Mais les chevaliers la mirent de force en selle et la reconduisirent à son logis de La Chapelle. On retrouva là le duc de Bar, le comte de Clermont ainsi que les gens de la compagnie du roi qui, au cours de la journée, étaient arrivés de Saint-Denis.

Si la vaillante guerrière n'avait pas résisté davantage à ceux qui la voulaient emmener, c'était sans doute sur la promesse formelle du duc d'Alençon de recommencer la lutte le lendemain, car on avait laissé près de la porte Saint-Honoré les fascines et les échelles avec lesquelles on devait assaillir de nouveau la capitale.

Le vendredi g septembre, Jeanne, sans paraître ressentir sa grave blessure, se leva de grand matin, appela le duc d'Alençon et lui dit de faire sonner le boute-selle, afin de ramener l'armée devant Paris, ajoutant qu'à aucun prix elle ne voulait s'en retourner avant d'avoir conquis la ville. Tel était bien également le sentiment de d'Alençon et des autres capitaines présents. Tandis qu'ils délibéraient sur les dispositions à prendre pour la journée, voici que le baron de Montmorency, qui jusque-là avait combattu contre le parti national, sortit de la capitale à la faveur des ténèbres et se présenta au camp français, accompagné de cinquante à soixante gentilshommes. Cet appoint survenant durant le Conseil de guerre, ainsi que les renseignements favorables communiqués par les nouveaux venus, encouragèrent encore la Pucelle et ses compagnons.

Aussitôt donc commença le mouvement vers Paris; mais, à cet instant, parurent le duc de Bar et le comte de Clermont : ils apportaient un ordre royal. Les termes en étaient positifs et absolus. Le souverain convoquait près de lui à Saint-Denis, et sans aucun retard, Jeanne d'Arc, le duc d'Alençon, les autres chefs et tous leurs gens. On n'eut même pas le loisir de retirer les fascines et les échelles abandonnées près des tusses.

A la lecture de ce message, une consternation douloureuse s'empara de la guerrière et de Jean d'Alençon. Néanmoins, ils s'inclinèrent devant la volonté du monarque, donnant l'exemple d'une obéissance d'autant plus héroïque qu'ils comprenaient mieux combien la conduite de Charles VII était en opposition avec les plus chers intérêts de la France. Mais, en retournant à Saint-Denis, ils se disaient que le roi, éclairé par leurs rapports, ne pourrait pas refuser l'autorisation de recommencer le lendemain leur tentative sur la rive gauche où le pont de bateaux qu'ils avaient établi à Saint-Denis permettait de transporter facilement l'année d'un bord du fleuve à l'autre.

Au départ, on prit toutes les dispositions pour l'enlèvement des blessés, les morts frappés au combat de la veille ayant été probablement ensevelis durant la nuit. Il est

bien difficile d'évaluer les pertes subies le 8 septembre. Si nous en croyons les chroniqueurs bourguignons, la journée aurait été presque un désastre pour les Français. Voici comment s'exprime le Journal d'un bourgeois de Paris :

En se retirant, ils (les Français) mirent le feu à la grange des Mathurins, près les Porcherons; ils jetèrent dans ces flammes un grand nombre de leurs gens tués à l'assaut: il les avaient dressés sur leurs chevaux à la façon des païens à Rome

Le lendemain, ils vinrent demander un sauf-conduit pour enlever leurs morts, et le héraut qui les accompagnait fut interrogé sur la foi du serment par le capitaine de Paris combien de leurs gens étaient blessés, et le héraut jura qu'il y en avait bien quinze cents, donc cinq cents morts ou mortellement atteints.

Écoutons maintenant les historiens français.

Le premier à citer est le chroniqueur du duc d'Alençon, témoin et acteur dans cette lutte. Perceval de Cagny énumère de cette façon les pertes françaises :

Bien que la Pucelle, grand nombre de chevaliers, écuvers et gens de guerre fussent descendus dans les fossés et que tous les autres se tinssent sur le bord ou près de là, très peu furent blessés; il y eut beaucoup de fantassins et de cavaliers qui furent frappés et renversés par les boulets de pierre lancés par les canons : par la grâce de Dieu et le bonheur que portait avec elle la Pucelle, il n'y eut cependant point là un homme atteint à mort, ni assez blessé pour ne pouvoir regagner son logis sans secours étranger.

La Chronique de la Pucelle. brève et formelle sur cette question, dit textuellement :

Il v eut plusieurs blessés et comme nuls morts.

Les attestations des nôtres sont, me semble-t-il, bien plus dignes de créance. Plusieurs chroniqueurs contemporains écrivant simultanément n'auraient pu s'entendre suffisamment pour cacher un tel carnage. Or, ils se taisent, ou si. témoins oculaires, ils parlent, c'est pour exprimer leur étonnement lorsqu'ils constatent qu'il v eut peu ou point de morts à déplorer dans cette action.

En résumé, dans la journée du 8 septembre, Jeanne d'Arc fit toujours preuve de ce talent militaire remarquable que nous lui connaissons. Elle conduisit ses hommes d'armes avec une énergie que rien n'arrêta, pas même une blessure grave; elle se maintint sur les positions conquises avec une inlassable persévérance, suppliant qu'on livrât un dernier assaut auquel elle promettait le succès. Si la victoire ne lui est pas demeurée fidèle, certes, l'héroïne n'en est point responsable, il faut uniquement accuser les chefs maladroits ou perfides qui, loin de la seconder dans l'œuvre du salut de la patrie, multiplièrent les démarches afin d'entraver son action. Les capitaines qui ne l'avertirent pas de la crue de la Seine et surtout ceux qui rappelèrent leurs soldats à l'heure où le besoin des troupes françaises se faisait le plus sentir furent grandement coupables. A leur tète, les chroniques nomment le sinistre La Trémoille, dont les criminelles intrigues furent ce jour-là honteusement dévoilées.

Enfin, l'ordre formel de rétrograder vers Saint-Denis, signé par le roi et donné le 9 au matin, fut la cause définitive de l'échec de la tentative sur Paris. Hélas! Charles VII, une fois de plus, s'était laissé gouverner par son infâme ministre!

Si la campagne de France est restée inachevée, la honte et la responsabilité en reviennent au misérable favori.

Jeanne a tout fait pour le triomphe, et ce jour-là elle arrosa de son sang le sol du Paris que nous foulons. Au moins depuis cette époque a-t-elle reçu aux endroits mêmes où elle soullrit pour nous les honneurs que lui doit notre reconnaissance.

A une faible distance, la place des Pyramides nous montre sa statue. Mais combien peu parmi ceux qui saluent le bronze de Frémiet savent que la vaillante Libératrice versa, près de là. son sang pour la France!

Pour ce motif, je m'associe au double vœu de M. Eude : que l'avenue actuelle de l'Opéra qui est le chemin suivi en 1421) par la Pucelle et ses troupes se nomme désormais l'avenue Jeanne d'Arc, et que sur les murs du Palais Royal une plaque commémorative rappelle ce noble souvenir.

L'émotion qui souleva, en 1904 et en 1909, les écoles et la population de Paris contre un insulteur de la vierge française prouve que son nom est cher au cœur des Parisiens et donne l'espérance de voir un jour sa douce mémoire recueillir ces nouveaux et bien légitimes hommages.

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