‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 55 sur 117 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

V < i EIL FAIT A LA PUCELLE PAR L ENTOURAGE DU ROI A SAINT-DENIS — LARGESSJ s DU TRESOB ROYAL POUR SOUTENIR L'ÉQUIPAGE GUERRIER DE L'HÉROÏNE — LA HAQUENÉE DE l'ÉVÊQUE DE SENLIS — NÉGOCIATIONS BOURGUIGNONNES POURSUIVIES — LE SIRE DE CHARNY A SAINT-DENIS — LE PONT DE BATEAUX DÉTRUIT PAR ORDRE ROYAL — JEANNE MARRAINE DE DEUX ENFANTS — FDM riONS

ROYALES ET SERVICES RELIGIEUX LA RETRAITE EST IMPOSÉE A LA PI CELLE l'hÉPOINE OFERE

SIS ARMES EN EX-VOTO AU PATRON DE LA FRANCE — LIEUTENANCE GÉNÉRAL!: POUR LES PAYS D'OUTRE-SEINE — FORTES GARNISONS DANS LES VILLES CONQUISES — LOUIS DE COUTES QUITTE LA MAISON MILITAIRE DE JEANNE — LA RETRAITE SUR GIEN — LETTRES AUX GENS DE TROYES — ILLUSIONS DE CFIARLES VII

Donc la Pucelle, le duc d'Alençon et tous les intrépides capitaines qui ne demandaient qu'à courir sus aux Anglais, s'inclinant devant les ordres du souverain, s'étaient rendus à Saint-Denis. Trouvèrent-ils, dans la bouche de personnages dont toute l'action contrariait la leur, un langage franc et des déclarations nettes sur la ligne de conduite que l'on prétendait suivre? Je ne le pense pas. Empêcher ces patriotes de prendre Paris de vive force, voilà ce qu'on désirait. Par leur retour à Saint-Denis, ce but était atteint, puisqu'on les forçait d'abandonner leurs positions acquises à la porte Saint-Honoré.

A l'arrivée, on leur prodigua les plus chauds éloges : aussi l'espérance demeura au cœur de ces braves. Les points faibles des remparts de la capitale avaient été attaqués en vain du côté du Nord-Ouest, mais il en restait d'autres au Sud, contre lesquels il serait loisible de renouveler l'assaut, grâce au pont de bateaux établi à Saint-Denis. Avec confiance ils s'entretinrent de ce projet devant l'entourage du roi.

Comment, du reste se seraient-ils méfiés? Extérieurement, Charles MI était toujours le même pour la Pucelle. Il pourvoyait minutieusement, comme au début de l'expédition, à tous les besoins de sa maison militaire. A l'issue de la campagne, on constatera dans l'établissement des comptes que le trésorier général René de Pouligny eut à lui verser, durant tout ce temps, jusqu'à deux cent quarante-trois livres tournois de forte monnaie et trente ducats d'or.

Ces mémoires révèlent des détails intéressants. Jeanne, toujours agissante, tatiguait beaucoup de chevaux; tin d'août, à Soissons, il avait fallu lui enacheter un. Quelques jours plus tard, elle en réclamait un second à Senlis. Comme une armée en marche n'en

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trouve que difficilement à sa convenance, on dut, cette fois, agir par réquisition. Malheureusenient.ee turent les écuries del'évêque de Senlisqui fournirent la monture

recherchée par les fourriers royaux; on la présenta à l'héroïne, sans lui en indiquer la provenance. La jeune guerrière ne se préoccupa que d'une seule chose : le propriétaire de la héte avait-il reçu dédommagement? Un bon sur le trésor royal venait de lui être délivré, affirmait-on : Jeanne donc ne s'inquiéta pas davantage. Cependant, elle ne tarda point à s'apercevoir que sa monture n'était guère apte à ce nouvel emploi et jugea l'acquisition mauvaise; elle apprit seulement alors que l'animal appartenait à l'évêque de Senlis, et que le prélat multipliait les démarches pour rentrer en possession de sa haquenée favorite. La Pucelle vit tout de suite le sire de La Trémoille — chargé sans doute du domaine supérieur des caisses royales — et lui fit remettre la jument avec prière de la restituer à son maître; mais la jeune fille ne put jamais savoir si le ministre avait donné des ordres en conséquence.

Cet incident montre que Jeanne entretenait des relations habituelles avec son plus mortel ennemi : le traître cachait si bien son jeu qu'il était malaisé de percer le fond de son àme perverse.

Le point sur lequel l'indigne conseiller tenait par-dessus tout à rester impénétrable, c'était celui des négociations tortueuses qu'il poursuivait sans relâche avec la cour de Bourgogne. Le traité du 2S août n'avait été que le prélude de nouveaux pourparlers. Des messages s'échangeaient fréquemment entre les deux cours. C'est ainsi que Pierre de Bauffremont, sire de Charnv, un des signataires bourguignons pour la trêve de Compiègne, se rendait à Saint-Denis et touchait à son retour, le 17 septembre, sur les caisses de son maître, les honoraires de deux voyages à la cour de Charles VIL Un chroniqueur contemporain nous apprend que ce seigneur, en venant auprès du souverain français, avait pour mission de renouveler la promesse faite par Philippe le Bon de livrer Paris au roi et de solliciter en môme temps un sauf-conduit pour le duc de Bourgogne, car ce dernier voulait, sans être inquiété, se transporter de ses Etats d'Artois jusque dans la capitale, où il s'engageait à plaider la cause du parti national.

L'ambassade du sire de Charny fut sans doute ce qui décida le roi à renoncer définitivement au siège de la capitale.

Comme gage de cette résolution, le monarque fit détruire, pendant la nuit du <i au 10. le pont de bateaux de Saint-Denis.

Quand la Pucelle, le duc d'Alençon et les autres chefs voulurent, le 10 septembre, de très bonne heure, effectuer le passage de la Seine, la route était coupée.

Désormais, plus d'illusions possibles, tout était bien fini Jeanne d'Arc ne rendrait point Paris à la France!

Dépouillée de son influence sur le souverain, la Libératrice n'en continuait pas moins à être l'objet du respect et de l'amour des populations chez lesquelles elle venait réveiller les ardeurs du patriotisme. A Saint-Denis, deux familles obtinrent d'elle la faveur très enviée de tenir leurs enfants sur les fonts baptismaux. En pareille circonstance, si les parents n'avaient point choisi de nom. la pieuse héroïne appelait les garçons Charles en l'honneur du roi et réservait aux li 1 les son propre nom.

Durant son séjour dans la nécropole royale, le souverain y accomplit la cérémonie qui, d'après l'usage, devait suivre le sacre de Reims, et que l'on désignait sous le terme plus spécial de couronnement. On dressait un tronc magnifique dans le chœur de la basilique : le nouveau monarque y prenait le sceptre et la couronne et les déposait ensuite sur la tombe de saint Denis, patron de la France et protecteur du royaume.

Le g septembre, Charles VII avait aussi rempli un devoir filial en faisant célébrer plusieurs messes pour son père, enseveli depuis sept ans dans les caveaux dé ses aïeux.

Entre temps, il se tint Conseil sur Conseil, et l'on devine bien quelle influence domina toutes ces délibérations. Il y fut sans doute beaucoup plus parlé des promesses faites par le duc de Bourgogne de livrer Paris à Charles VI I que des chances de s'emparer par assaut de la capitale. Prétextant la pénurie de son trésor et l'impossibilité de maintenir sous les armes des troupes aussi nombreuses, le roi décida la fin de l'expédition. La Pucelle apprit bientôt cette nouvelle, et la douleur de son àme surpassa de beaucoup les souffrances que lui occasionnait sa dernière blessure : pas un instant elle n'avait interrompu sa vie militaire pour la soigner.

Accablée et sentant tout appui humain lui manquer, la pauvre Jeanne se tourna vers ses célestes Voix, implorant leur direction.

— Demeure à Saint-Denis, répondirent-elles.

Alors, sans hésiter, la vaillante guerrière annonça à son entourage qu'elle ne quitterait point ce poste d'honneur en face de Paris insoumis. On lui déclara que, le roi ayant parlé, il fallait obéir, et que, dût-on employer la force, elle serait contrainte de suivre le souverain :

— Si je n'avais pas été blessée, je ne serais point partie, disait plus tard Jeanne à ses juges.

Ces paroles signifient sans doute que Jeanne songea d'abord à se dérober à l'ordre royal. Pour cela, il n'y avait qu'un moyen : fuir momentanément Saint-Denis pour y revenir ensuite reprendre la lutte contre l'envahisseur. Mais la blessure de la jeune fille gênait trop ses mouvements pour lui permettre une entreprise semblable. Elle se résigna donc, bien à contre-coeur, à cesser la campagne, non sans avoir insisté auprès de ses Saintes et obtenu leur assentiment.

La Pucelle ne quitta pas Saint-Denis sans accomplir l'acte religieux que tout chevalier frappé dans une bataille avait coutume de remplir, pour remercier le Ciel de lui avoir gardé la vie sauve. Elle se rendit à la basilique, et, après une longue et fervente prière, elle fixa contre un pilier, pour y demeurer en ex-voto, toute son armure, dont elle avait recouvert son corps durant tant de glorieux combats. Comme à ce trophée il fallait ajouter une épée, elle suspendit dans le temple sacré celle qu'elle avait prise à un Bourguignon sous les murs de Paris : une garniture d'or enrichissait cette arme.

Lorsque, dans la suite, on lui demanda pourquoi elle avait fait ce don à l'église de Saint-Denis plutôt qu'à tout autre sanctuaire, elle répondit :

— J'offris mes armes à Saint-Denis, parce que c'est le cri de France. Le sentiment patriotique dominera toujours ce cœur héroïque.

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Cependant le roi préparait son prochain retour vers les rives de la Loire. Pour gouverner les conquêtes qu'il venait de taire dans le Beauvaisis et l'Ile-de-France, il constitua une lieutenance générale et la confia à Charles de Bourbon, comte de Clermont, assisté par un Conseil souverain, dont Regnault de Chartres serait lame : la résidence du chancelier fut fixée à Beauvais. On nomma Jacques de Chabannes capitaine de Creil. et l'amiral de Culant tut chargé de Saint-Denis où séjournerait également le comte de Vendôme.

Il était indispensable de fournir des défenseurs à tout ce pays qui allait se trouver exposé aux attaques des Anglais qui n'avaient pas la trêve. Charles VII détacha de son armée d'importantes garnisons, qui, sous les ordres des chefs désignés ci-dessus, allèrent s'établir dans les cités conquises avec la mission de rayonner sur la contrée environnante.

Toutes ces choses étant réglées, le mardi i3 septembre. Charles VII donna l'ordre définitif de quitter Saint-Denis. Jeanne dut céder.

— Les seigneurs m'emmenèrent malgré moi, dira-l-elle dans la suite en rappelant cette date douloureuse.

Ce même jour, l'héroïne éprouva une autre peine. Elle reçut les adieux de son page dévoué. Louis de Coûtes; né en 1414, l'enfant venait d'entrer dans sa seizième année; il cessait l'apprentissage des armes pour les porter lui-même à son tour.

La campagne étant terminée, on le désignait probablement pour une des garnisons préposées à la garde des places conquises.

Depuis Chinon, alors que, au sortir de l'audience royale, la jeune guerrière avait été logée au donjon de Coudrav, ce gentil compagnon l'avait toujours suivie et était devenu l'inséparable témoin de ses triomphes comme de ses premières souifrances. Son départ fut, on n'en peut douter, un déchirement pour le noble cœur de Jeanne.

Du moins. Louis de Coûtes sera fidèle toute sa vie aux exemples reçus durant cette période glorieuse de son existence et dans l'avenir combattra vaillamment pour Dieu et pour sa patrie. Quand plus tard, à l'heure de la réhabilitation, on songera enfin à venger la mémoire de l'innocente victime, on trouvera le brave gentilhomme parmi ceux qui voulurent rendre justice à l'héroïsme et aux vertus de la vierge de France.

De Saint-Denis le souverain se mit en route pour Lagny-sur-Marne. où il confirma les pouvoirs du capitaine Ambroise de Loré, auquel il donna pour lieutenant Jean Foucault. Vu l'importance de la place et son voisinage de Paris, il confia à ces deux chefs une forte garnison.

De Lagnv, le roi se dirigea sur Provins, puis atteignit Brav-sur-Seine, qui, cette lois, ne lit aucune résistance, et livra au monarque le passage de la Seine.

Charles VII vint ensuite devant Sens avec son armée. Il espérait s'en rendre maître sans difficulté et y traverser l'Yonne, mais les Anglais étaient trop puissamment établis dans la place, et c'est en vain que nos troupes se présentèrent sous les murailles. Les habitants de Sens refusèrent d'ouvrir leurs portes; force fut de passer à gué la rivière.

L'armée passa par Courtcnay. Chàteaurenard. Montargis, et fut le 21 septembre

àGien,où l'on arriva pour dîner. Là, Charles VU séjourna quelque temps afin d'avoir

des détails sur les négociations avec Philippe le Bon. Il semblait espérer malgré tout que la fameuse promesse de la reddition de Paris par l'intermédiaire du duc de Bourgogne serait exécutée.

Tandis que le roi s'abandonnait à ces illusions. Jeanne n'avait qu'un souci : rassurer la France, qu'allait troubler le récit de l'échec subi devant la capitale, et veiller à la sauvegarde des conquêtes accomplies durant la campagne du sacre.

Dès le 22 septembre, la Pucelle, dans une lettre aux habitants de Troyes, leur racontait comment elle avait été blessée sous les murs de Paris.

Le lendemain, le roi écrit à son tour aux Troyens pour leur dire qu'il ne les oublie pas. et que. s'il en est besoin, le comte de Vendôme est chargé de venir à leur secours.

Les deux missives parvinrent à destination. Le dimanche 2 octobre, le bailli de la cité convoqua le clergé et les bourgeois, dans la salle Royale, afin d'entendre lecture de ces plis importants.

A Gien, le monarque procéda au licenciement de l'armée du sacre. Jeanne vit avec tristesse partir les généreux compagnons de ses fatigues et de ses luttes. Ensemble ils avaient bravement besogné pour la patrie : mais combien les succès eussent été plus nombreux et les triomphes plus éclatants, si l'orgueil humain n'était parvenu, hélas! à substituer ses vues courtes et mesquines aux providentielles lumières que le Ciel avait une fois de plus offertes à la nation française!

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