CHAPITRE VI
jeannette aprks la revelation de sa mission — laboki1.i se en toutes choses — amour de i \ solitude — l'éducation donnée par le céleste conseil — marques de reconnaissance envers saint michel, sainte catherine et sainte marguerite — la piété de jeannette augmente encore: les aumônes et le soin des malades — témoignage de son curé.
Jeannette fut digne du choix de Dieu. Tant de merveilles accomplies en elle et tant de prodiges préparés par elle la laissèrent bonne, simple et douce fille des champs, telle qu'on l'avait connue avant la visite de « ses Voix ». Son humilité qui l'avait rendue si agréable à Dieu ne se démentit jamais.
Devenue la Voyante de la France, elle ne parle des dons du ciel qu'à son curé sous le sceau de la confession et sa vie continue calme et paisible dans le labeur quotidien.
Aux ouvrages féminins, elle était d'une habileté consommée; elle savait coudre et filer comme la meilleure ouvrière de France. Ses soirées n'avaient point d'autre occupation, soit à la maison paternelle, soit chez les autres, où il plaisait à sa mère de l'envoyer, comme chez Jacques de Saint-Amand, où elle passa maintes veillées filant avec une de ses filles.
Robuste et laborieuse. Jeannette contribuait donc largement au bien-être de la famille. Ses parents, voulant reconnaître sa docilité et ses services, lui offrirent un jour une bague d'une certaine valeur, sur le chaton de laquelle étaient gravés les noms de Jésus et de Marie.
Nul cadeau ne pouvait être plus agréable à la fillette, et, durant toute sa carrière. elle garda fidèlement au doigt cette bague, dont son âme angélique faisait sans doute le symbole de ses fiançailles avec le Christ-Roi.
Jeannette manifesta même tant de joie de posséder ce souvenir que ses frères lui donnèrent, eux aussi, un anneau qu'elle porta dorénavant avec celui de ses parents.
Nous le voyons, rien d'extérieur ne manifestait le don de Dieu. L'enfant favorisée d'apparitions célestes avait conservé son aimable simplicité. Toutefois, qui l'eût observée de très près eût remarqué chez elle un plus grand souci de se séparer des autres; et quand elle y réussissait, au témoignage de Jean Waterin, jeune homme de son âge, qui la vit souvent travailler aux champs, elle semblait alors parlera Dieu ; cela paraissait étrange à ses compagnons et les taisait sourire.
Il arrivait aussi que. se trouvant seule dans la campagne, elle ne pouvait résister à l'attrait d'En-Haut et s'en allait prier à Notre-Dame e1e Bermont, abandonnant pour quelque temps la besogne qui lui était confiée.
('.'est que les voix se manifestaient fréquemment, et la petite tille cherchait volontiers la solitude pour converser avec elles; ils étaient si réconfortants et si suaves les rapports qui l'unissaient à sainte Catherine et à sainte Marguerite!
Plusieurs t'ois la semaine, l'enfant s'entendait appeler; tout aussitôt ses divines conseillères apparaissaient. Jeannette leur faisait une profonde révérence, puis s'agenouillait devant elles. Tour à tour, les Saintes inclinaient la tête vers leur protégée, déposaient sur ses joues Lin tendre et chaud baiser. En effleurant leurs lèvres, la petite fille odorait un parfum si agréable et si pénétrant que la terre n'en connaît pas de semblable. La leçon commençait sans retard ; les Saintes s'exprimaient en français, d'une voix douce et persuasive, elle parlaient un très beau et bon langage. Tout ce que Jeannette devait accomplir pour sauver la France était exposé et développé progressivement. L'élève écoutait avec une attention respectueuse. De temps en temps, elle interrogeait, demandant une explication que les maîtresses s'empressaient de lui donner; le plus souvent c'était sainte Catherine qui prenait la parole.
Toujours la fillette recevait une réponse satisfaisante ; toujours ses Voix se manifestaient au moment opportun. Leur direction était sage et persévérante; elle ne variait point. Les envoyés de Dieu, en toute circonstance, montraient la France à sauver et désignaient Jeannette comme la future Libératrice. Il arrivait parfois que. devant une si lourde tache à remplir, l'enfant sentait son courage défaillir; alors un colloque avec saint Michel, sainte Catherine et sainte Marguerite lui rendait un merveilleux réconfort et de ces bouches aimées résonnaient de nouveau à ses oreilles le mot de l'appel divin, la parole résumant sa sublime vocation :
— Fille de Dieu. va. va!
L'élève était docile, car elle comprenait la grandeur du don que Dieu lui axait fait : elle savait bien que l'Archange, la gratifiant de nombreuses apparitions, n'était autre que le chef de la milice céleste; que sainte Catherine et sainte Marguerite habitaient réellement au paradis, et elle avait en ces trois amis de Dieu, qu'elle nommait son céleste Conseil, une foi et une confiance inébranlables.
Rien de plus touchant que l'amour et la reconnaissance témoignés par Jeannette à ses puissants visiteurs. Dès qu'ils l'avaient quittée, elle embrassait pieusement la terre à l'endroit où ils s'étaient arrêtés. Quelquefois elle oubliait de leur faire sa révérence, tant leur vue et leurs accents l'absorbaient; alors elle en avait grand regret et leur en demandait pardon.
Dans un de ses entretiens avec sainte Catherine, elle lit toucher à la vierge martyre la bague que ses parents lui avait donnée et qu'elle ne quittait jamais; à partir decette époque sa bague lui devint encore plus chère, étant à la lois un double mémorial et de sa sainte protectrice et de ses parents; elle regardait souvent avec tant d'amour le précieux souvenir, que ceux qui l'approchaient en étaient étonnés.
Désirant manifester extérieurement les sentiments de profonde vénération dont son cœur était rempli à l'égard des messagers d'En-Haut, elle entoura de plus grandes marques de respect les autels dressés à saint Michel, à sainte Catherine et à sainte Marguerite, ainsi que les statues élevées en leur honneur.
I.a statue de saint .Michel, nous l'avons dit. se trouvait dans l'église de Moncel; le curé, messire Jean Flamein. en relations avec la famille d'Arc, vit la petite fille venir souvent se mêler aux pèlerins qui arrivaient, même de bien loin, pour « servir » l'Archange dans cette humble paroisse de village.
Un autel avait été dédié à sainte Catherine dans l'église de Maxey, proche, elle aussi, de Domremy.
Enfin, sainte Marguerite avait, dans le modeste temple de Domremy, une statue de pierre qui a été conservée et qu'on peut encore vénérer aujourd'hui, après cinq siècles d'existence.
Jeannette se faisait donc un devoir d'honneur et de reconnaissance d'aller invoquer ses saints protecteurs dans les sanctuaires qui leur étaient consacrés. Elle s'agenouillait longuement devant leurs images, leur offrait des cierges, leur portait des gerbes et des guirlandes de fleurs, et tressait même des couronnes pour ceindre leur tète.
D'ailleurs, ses Saintes elles-mêmes la poussaient à une piété toujours plus vive et plus parfaite, lui donnant des conseils pour sa formation à la vertu et pour ses pratiques chrétiennes. Plusieurs fois il leur arriva de presser la jeune tille d'aller se confesser: aussi son assiduité au saint tribunal ne lit-elle qu'augmenter.
Isabelle, femme de Gérardin d'Epinal, l'affirma plus tard en ces termes :« Jeannette aimait aussi à se confesser et le faisait fréquemment, ainsi que je l'ai vu, car Jeannette la Pucelle était ma commère, ayant tenu sur les fonts baptismaux. Nicolas. un de mes fils. J'allais souvent avec elle, je la voyais se rendre à l'église et se confesser à messire Guillaume, alors notre curé. »
Hauviette, la petite compagne de notre future héroïne, complète le témoignage précédent :
« J'ai ouï dire au curé de cette époque qu'elle se confessait trop souvent. »
Ces confessions étaient suivies de ferventes communions, dans lesquelles le divin Époux parachevait l'éducation de sa servante.
Très dévote envers le Saint Sacrifice, elle eût voulu être plus riche, avouait-elle à son curé, pour lui commander de nombreuses messes. Incapable en cela de satisfaire toute sa piété, elle ne manquait pas d'assister aux Saints Mystères chaque fois qu'on les célébrait dans le petit sanctuaire de Domremv. Pour tout dire, en un mot, l'angélique enfant restait constamment unie à Jésus. Que de fois on la vitaux champs s'agenouiller au son de la cloche et adresser au ciel une ardente supplication !
Ces détails que nous rapportons ne pouvaient passer inaperçus, pas plus que ses autres actes de religion. Jeannette avait également renoncé à la danse. A cause de ses singularités, elle était souvent critiquée par les jeunes tilles et diverses personnes du village. Hauviette dit à ce sujet :
« Bonne, simple, douce, elle se plaisait à l'église et aux lieux de pieté, et y allait
}2 LA MENHEl'REUSE JEANNE D'ARC
beaucoup: souvent on la taisait rougir parce que les gens lui reprochaient d'avoir trop de dévotion à aller à l'église. » Mais on pouvait rire et l'appeler « dévote ». Jeannette n'en continuait pas moins à manifester par sa conduite extérieure les tendres et pieux sentiments de son âme.
Il y avait encore un point sur lequel la jeune fille était particulièrement admirable. c'étaient ses rapports avec les malheureux, quels qu'ils tussent.
Apercevait-elle an mendiant, un vagabond sans feu ni lieu, savait-elle un malade cloué sur un lit de douleur; aussitôt son cœur saignait, et elle cherchait le remède et le secours, dût-elle l'obtenir par ses propres souffrances.
Elle distribuait généreusement l'aumône: si elle possédait peu personnellement. son père lui permettait de taire la charité sur ce qui lui appartenait. Jacques d'Arc, il est vrai, n'était pas très riche lui-même; mais il avait quelques biens, et son labeur assidu, celui de ses entants, de Jeannette en particulier, mettait l'aisance au foyer et donnait à la généreuse fillette la facilité de soulager bon nombre d'infortunes.
Ce n'étaient pas seulement des mendiants de Domremy ou des villages voisins qui lui tendaient la main, c'était parfois aussi, en ces temps de guerre et de calamités publiques, quelque malheureux dépouillé de tout, épuisé par une longue marche, à peine remis des émotions causées par les pillards rencontrés sur le chemin. S'arrêtant le soir près de l'église, à la porte de la maison de Jacques d'Arc et d'Isabelle Romée. il demandait d'une voix lamentable un peu de pain et le gite dans une étable pour l'amour de Dieu. Jeannette alors sentait son cœur se serrer douloureusement à la vue des peines qu'endurait ce Français, victime de la guerre; elle lui distribuait une abondante nourriture, puis, avec la permission de ses parents, elle le conduisait dans sa petite chambre, l'installait commodément dans son propre lit, et passait elle-même la nuit, soit étendue dans le four refroidi, soit assise à l'àtre du foyer.
Un de ses petits voisins, un de ceux qui avaient jadis partagé ses ébats le dimanche des Fontaines à l'ombre du Beau May, Simon Musnier, fut frappé d'une pénible maladie; Jeannette le visita maintes fois. et. comme il perdait patience et se désolait, elle lui releva le coeur par de pieuses et réconfortantes paroles. Devenu grand il ne l'oublia pas : trente ans plus tard il se plaisait à le redire à la gloire de notre bonne Lorraine.
En un mot. bien que la tille de Jacques d'Are cachât soigneusement à tous, les grâces insignes dont le ciel la favorisait, il était facile de constater par ses actes extérieurs qu'elle surpassait en vertus et en bonnes œuvres les plus parfaites de ses compagnes : aussi chacun se demandait quels pouvaient bien être les desseins de Dieu sur cette âme privilégiée.
Smm curé, messire Guillaume Fronte, n'hésitait pas à faire son éloge: plusieurs en turent témoins, et notamment Jean Colin, de Greux, qui épousera plus tard Catherine d'Arc; il conserva dans sa mémoire cette parole du curé de Domremy :
« Jeannette est une bonne catholique, jamais je n'en ai vu de meilleure et je n'ai pas la semblable dans ma paroisse. »