CHAPITRE VII
SITUATION DE DOMREMY — COMBATS D'ENFANTS — PRISE DE MAXEY PAR ROBERT DE SARREBRÛCK : DOMREMY SE MET SOTS LA PROTECTION DE CE CHEF DE BANDES — LA FAMILLE D'ARC I I LES DE vol THON, SES PARENTS — JEANNETTE A SERMAIZE — SIÈGE DE SERMAIZE ET MORT DE COLLOT TURLAUT — LA HIRE A VITRY — JEAN DE VERGY ET ROBERT DE BAUDRICOURT — FUITE A NEUF- CHATEAU — INCENDIE DE l/ÉGLISE DE DOMREMY — LE BÉTAIL VOLÉ EST RESTITUÉ — • SONG1 s DE JACQUES D'ARC — LES PETITES PLACES FORTES DU NORD-EST PRISES PAR BEDFORD — VAUCOULEURSj DERNIER POSTE FRANÇAIS
La vie de Jeannette, toute de piété, de travail et de simplicité, se déroulait dans un cadre extérieur agité non seulement par le remous de la grande guerre anglofrançaise, mais surtout par les querelles privées que vidaient entre eux les princes et les seigneurs des environs.
Domremv reçut des dommages de ces prises d'armes; toutefois il n'en souffrit pas autant que certaines localités de la même région. Comme nous l'avons déjà dit, il était situé à la limite précise qui servait de frontière à la France et à la Lorraine; une partie de son territoire relevait directement du pouvoir souverain du roi de France, tandis que l'autre ressortissait du Barrois, soumis à la suzeraineté française. Au moment où Jeannette commença à entendre ses Voix. Henri d'Ogévillers, personnage influent, inféodé à la cause anglo-bourguignonne, était — par le l'ait de son mariage avec Jeanne de Joinville. l'héritière des Bourlémont — le seigneur de cette seconde partie. Le village gagnait à cette situation mixte, car. protégé par le capitaine représentant à Yaucouleurs l'autorité du roi de France, il était en même temps défendu par son seigneur auprès des chefs du camp adverse.
Domremv souffrit néanmoins, et la lille de Jacques d'Arc, devant ces lugubres réalités, méditait avec une émotion plus intense encore ce que ses Voix lui disaient de la grande pitié du royaume de France.
Si les combats d'enfants ne sauraient être considérés comme faits de guerre, ils n'en éveillent pas moins une grande surexcitation chez ceux qui s'y livrent. 1 es garçons de Domremv étaient du parti français, ceux de Maxey se réclamaient des envahisseurs. Plus d'une fois, les deux bandes en vinrent aux mains, et les coups étaient assez sérieux pour que Jeannette vit plusieurs de ses petits compatriotes
rentrer ensanglantés de ces querelles enfantines. La fillette dut en être d'autant plus impressionnée que ses frères, selon toute vraisemblance, étaient parmi les combattants.
Maxey eut bientôt à soutenir un assaut plus sérieux. Didier et Durand de Saint-Dié se fortifièrent dans ce village pour le défendre contre Robert de Sarrebrûck, surnommé le damoiseau de Commercy, avec lequel ils étaient en chicane pour des questions d'intérêt privé. Les deux frères ayant été vaincus, trente-trois de leurs hommes d'armes furent emmenés prisonniers et ne recouvrèrent leur liberté qu'en s'engageant à paver au damoiseau un impôt annuel : Thiesselin de Vitteau, l'époux d'une des marraines de Jeannette, se trouva au nombre des captifs et on le taxa pour sa rançon d'une redevance annuelle de vingt livres au profit du vainqueur. On devine les récits animés qui furent la conséquence de cette aventure : ils durent fournir matière à plus d'une conversation dans les visites de la marraine aux parents de sa filleule.
D'ailleurs, Robert de Sarrebrûck devint si remuant et si dangereux pour le pays, que les habitants de Greux et de Domremy ne crurent pas mieux faire pour se garer de ses incursions que de se mettre sous sa protection, promettant de lui verser chaque année un droit de sauvegarde. L'acte fut passé en bonne et due forme le 7 octobre 1423 : un des trois témoins cités sur ce parchemin est messire Guillaume Fronte, curé de Domremy. et. parmi les sept notables qui répondirent pour la paroisse, nous trouvons énuméré en troisième lieu, immédiatement après le maire et l'échevin, Jacques d'Arc, avec le titre de doyen du village. Dans les noms qui suivent, nous lisons celui du clerc de la paroisse, Perrin le drapier. Enfin au nombre des habitants de Greux qui se portèrent garants pour ce village, on remarque Jean Collin, le futur beau-frère de Jeannette, ainsi qu'un des parrains de cette dernière, Jean Morel.
I 11 grand esprit de famille régnait au foyer de Jacques d'Arc.
Jeannette se rencontrait souvent avec ses oncles et tantes, et nous verrons que la Providence se servit de ces relations de la jeune fille pour lui faciliter l'obéissance à ses Voix.
Deux frères d'Isabelle Romée habitaient Sermaize en Champagne : l'un. Jean de Youthon. y exerçait la profession de couvreur. Marié à .Marguerite Colnel, il avait plusieurs enfants, entre autres Nicolas, qui était prêtre et religieux en 1420. et une tille nommée Mangotte, épouse de Collot Turlaut. L'autre frère. Henri de Youthon. était le propre curé de Sermaize.
Jacques d'Arc et sa femme, ne pouvant s'absenter autant qu'ils l'auraient voulu, envoyèrent plusieurs fois Jeannette à Sermaize : c'était une joie pour elle de visiter son oncle le curé, ainsi que ses autres parents. Elle s'y rendait en compagnie de son frère Jean, qui montait un des chevaux de l'écurie de son père et prenait sa sœur en croupe derrière lui.
Si un accueil vraiment familial lui était fait au presbytère, là encore la jeune tille entendait plus d'un récit de combats. D'abord, la guerre avait causé un deuil au sein de cet intérieur. Dans -la première quinzaine d'avril 1423. Jean, comte de Salm.
gouverneur général du Barrois pour le duc de Lorraine, était venu mettre le siège devant Sermaize qui reconnaissait Charles VII. Après une vigoureuse résistance, la place fut prise et frappée d'un impôt de guerre; et c'est au cours de ce siège qu'un des défenseurs. Collot Turlaut. marié depuis deux ans à Mangotte de Youthon. avait été atteint par un coup de bombarde et avait succombé aux suites de ses blessures, laissant une petite I i 1 le. On devine l'émotion de Jeannette au récit des derniers moments de son cousin germain.
D'ailleurs, la fille d'Isabelle Romée n'avait pas besoin d'aller jusqu'à Sermaize pour être témoin des horreurs de la guerre; voici que la sinistre visiteuse se rapprochait de la châtellenie de Vaucouleurs. Cette ville était au mains de Robert de Baudricourt. chef énergique, faisant grand tort aux ennemis de Charles VII. Espérant avoir raison de ce vaillant capitaine, le duc de Bedford lui opposa Jean de Vergy, qui mena campagne contre son adversaire avec cinq cents lances. Pour encourager son protégé et punir Robert de Baudricourt. le régent confisqua tous les biens que ce dernier possédait en Champagne et les donna à son rival. La lutte se transforma ainsi entre ces deux chefs en conflit personnel et n'en devint que plus ardente et plus cruelle. En 1425. Jean de Vergy envahit les villages de la châtellenie de Vaucouleurs. enlevant tout ce qu'il pouvait dans chaque localité et faisant mettre le feu au reste.
Bientôt le bruit court que les pillards sont près de Domremy. Connaissant les excès commis dans les autres villages, et se voyant dans l'impossibilité de gagner Vaucouleurs dont les bandes ennemies les séparaient, les habitants prennent en grand nombre la route de Xeufchàteau : c'était une ville lorraine mais, nous l'avons vu. ses bourgeois étaient très dévoués à Charles VII, qu'ils avaient reconnu et acclamé comme suzerain. Elle accueillit volontiers les pauvres fugitifs et leur offrit l'abri de ses murailles. Tous ceux de Domremy qui ajoutèrent foi à la parole du messager annonçant la venue de la troupe d'envahisseurs emportèrent leurs biens et poussèrent leurs troupeaux devant eux.
Jacques d'Arc. Isabelle Romée, leurs trois fils, leurs deux tilles et leur belle-fille, car vraisemblablement Jacquemin était alors marié, partirent ensemble avec tout leur avoir. On arriva à Xeufchàteau, et les d'Arc, ainsi que d'autres habitants de Domremy. reçurent l'hospitalité dans l'auberge d'une honnête femme de l'endroit, nommée la Rousse. Il est plus que probable que la Rousse était veuve; elle fit aux fugitifs le meilleur accueil. Parmi ces derniers, nous retrouvons un parrain de l'héroïne. Jean Morel. de Greux; une de ses marraines, Béatrix Estellin. et plusieurs amis de sa famille. Ces braves gens attestent avec tous les autres que Jeannette ne quitta pas ses parents durant cette immigration. Pendant la journée, elle menait paître leur troupeau dans les champs qui entouraient les remparts de Xeufchàteau. Le matin et le soir, avec le consentement de Jacques et d'Isabelle, la fillette reconnaissante était heureuse d'aider l'excellente hôtesse dans les divers soins du ménage.
Quatre jours environ s'étaient écoulés depuis le départ des habitants de Domremy, lorsqu'on vint leur annoncer que les soudards avaient quitté leur village. La famille d'Arc et les autres reprirent le chemin du pays; mais, hélas! les bandits avaient passé
comme l'ouragan, ravageant tout. Les maisons et les étables étaient vides. Enfin, la bande sacrilège avait mis le feu à l'église, qui. brûlée en partie, ne pouvait servir au culte avant d'avoir subi d'importantes réparations.
Jeannette, à la vue de ces ruines, pleure de douleur, et comme elle se plaint à ses Voix d'être témoin de tant d'infortunes, elle en reçoit une fois de plus la promesse qu'un jour viendra où, par elle, cesseront tous les malheurs de la France.
Cependant, les paysans dont les troupeaux ont disparu s'empressent de s'adresser à leur seigneur Henri d'Ogévillers dont nous avons dit les accointances avec les Anglo-Bourguignons; tout aussitôt son épouse, Jeanne de Joinville, écrit au comte de Yaudémont pour lui signaler le méfait et lui en demander satisfaction. Ce dernier se hâta d'envover un de ses hommes d'armes, Barthélémy deClefmont, avec quelques soldats; ils furent assez heureux pour mettre en fuite les gardiens du bétail volé qu'ils ramenèrent sain et sauf à Domremy.
Cependant le secret de Jeannette était bien gardé, le mystère de la confession tenait closes les lèvres de son curé; nul ne se doutait des merveilleuses destinées révélées à l'enfant par ses Voix, quand un événement singulier vint prouver que le ciel voulait au moins en laisser transpirer quelque chose. Alors que pas un signe, pas une parole n'avait encore éveillé la curiosité de Jacques d'Arc relativement à sa fille, l'excellent père eut un songe. Dans son sommeil, il aperçut, chevauchant au milieu des guerriers une femme qui s'avançait semblant leur parler, leur donner des ordres, et dans cette femme Jacques reconnut sa chère Jeannette. Tout d'abord le digne homme ne prit pas garde à cet incident; qu'y a-t-il de plus vain qu'un rêve? Mais voici que plusieurs fois de suite la même image se représenta à ses yeux. Or, à cette triste époque, les armées en campagnes étaient presque toujours suivies de malheureuses créatures se
livrant à la débauche Pouvait-il seulement entrer dans l'esprit de Jacques que telle
serait plus tard la destinée de sa Jeannette, si pure et si bonne ? Pourtant il avait beau chasser ces fantômes, c'était une véritable obsession qui jetait dans la tranquillité de sa vie une douloureuse amertume, Un matin, plus préoccupé que de coutume, il avait raconté ce songe à Isabelle, ajoutant :
— Si j'étais sur que ces choses dussent arriver, je dirais aux frères de Jeannette de la noyer plutôt, et s'ils ne voulaient obéir, je la noierais moi-même.
Cette seule phrase nous fait comprendre toutes les difficultés que la jeune fille allait rencontrer dans l'exécution des ordres de Dieu. Si son père, son propre père, qui l'adorait, parce qu'il connaissait son dévouement et sa vertu, était en de pareilles dispositions, qu'allaient penser les étrangers auxquels un jour ou l'autre elle serait tenue de se révéler?
Cependant la jeune fille demeurait si appliquée à ses devoirs d'état, en dehors des moments qu'elle donnait à la prière et à la fréquentation des sacrements, que Jacques d'Arc commença à mépriser des songes si malencontreusement extravagants.
D'ailleurs, des soucis plus grands absorbèrent bientôt le vaillant défenseur de la cause française aux Marches de Lorraine. Vers le milieu de 1427, Charles VII ne possédait plus dans le Nord-Est de son royaume que les petites forteresses de
Vaucouleurs, Passavant. Raucourt, La Neuville-sur-Meuse, Beaumont-en-Argonne et Mouzon. C'était peu. mais, hélas ! c'était encore trop aux yeux de l'ennemi national.
Le 20 janvier 142.X. Bcdford voulut en finir de ce côté, et pour cela désigna deux hommes dont nous reparlerons au cours de cette histoire. L'un, Jean de Luxembourg, reçut au nom d'Henri VI l'ordre de se mettre en campagne pour conquérir ces places avec une petite armée composée de six cents hommes d'armes et de mille archers; l'autre. Pierre Cauchon. évêque de Beauvais. fut délégué avec plusieurs commissaires spéciaux pour lever sur les diocèses de Reims et de Chàlons des subsides destinés à soutenir l'expédition.
Du côté des Français, il faut aussi signaler un nom qui reviendra sous notre plume: celui de Guillaume de Flavy. capitaine de Beaumont-en-Argonne.
Ce chevalier fut bientôt obligé de défendre sa forteresse assiégée par Jean de Luxembourg. .Malgré l'énergique résistance des habitants et l'intrépidité de leur capitaine, la place dut capituler en mai 1428. La Xeuville-sur-Meuse, Raucourt et Mouzon imitèrent l'exemple de Beaumont et se rendirent aux Anglais. Passavant fut livré à René d'Anjou.
Désormais, il ne reste plus au dauphin dans toute cette région de l'Est que la petite place de Vaucouleurs et son château. Encore le régent s'apprète-t-il à en finir avec ce dernier vestige d'une puissance abattue. L'ennemi continue, avec un succès que rien n'entrave, l'invasion de notre territoire, et pourtant c'est de cette province vaincue
que va se lever sur la France l'aube d'un jour nouveau Il n'y a plus dans toutes
ces Marches de Lorraine qu'un minuscule lambeau de terre française, mais il suffit pour abriter celle qui sera la Libératrice nationale, l'humble et douce villageoise ignorée de tous : Jeannette de Domremy.