CHAPITRE VIII
JEANNETT] \ Bl REY-LE-PI Ml : son ONCLE DURAND LAXART - PREMIER VOYAGE A VAUC01 LE I RS I i PREMIER REFUS DE ROBERT DE BAUDRICOURT — GEOFFROY DE FOUG — BERTRAND DE POl LENGY
LE MESSAGE DU ROI Dl CIEL - QUELQUES CONFIDENCES SIR LA MISSION CÉLESTE — MARIAGE ET
MORT DE I VTHERINE D'ARC, SŒI I' DE JEANNETTE — LES PARENTS DI JEANNETTE SONGENT A LA
M \Ril.l<
Pendant que ces divers événements se déroulaient autour d'elle, Jeannette grandissait : elle avait eu seize ans à la tète de l'Epiphanie 1428; c'était donc la quatrième année qu'elle recevait les leçons de ses Saintes, et dans sa mémoire se gravait profondément tout ce qu'elle devait connaître pour remplir sa mission de Libératrice.
Sans doute, les difficultés de la tâche effrayaient toujours la jeune tille ; mais, éclairée par ses célestes conseillères, l'humble enfant comprenait mieux qu'elle ne serait qu'un instrument, que ses Voix la guideraient, que Dieu agirait pour elle. Aussi, quand l'Archange de la patrie lui répétait en montrant du geste le pays en deuil :
— Va, fille de Dieu, va en France; il le faut !
Jeannette s'agenouillait pieusement et répondait avec docilité: ,
— Je suis prête ! Indiquez-moi les moyens; quand le moment sera venu, je partirai!
\u printemps, ses Voix lui annoncèrent que l'heure allait sonner et lui tracèrent le plan qu'elle avait à suivre. Elle devait se rendre à Vaucouleurs, parler au capitaine de cette ville, lui manifester la volonté de Dieu et lui demander une escorte pour se rendre près de (maries VII. Son Conseil ajoutait que cette première tentative échouerait, que la future guerrière ne s'en irait pas encore, mais qu'il était nécessaire d'agir ainsi pour taire aboutir plus tard les desseins de la miséricorde divine sur la France.
Cet ordre, en apparence si simple, soulevait déjà de très grandes difficultés. Il fallait d'abord que Jeannette quittât le foyer paternel sans avertir ses parents, sans même leur laisser soupçonner ses projets; puis il était indispensable de trouver un introducteur auprès de Robert de Baudricourt.
Tous ces obstacles, notre héroïne les connaissait mieux que personne, mais ils n'étaient pas de nature à décourager celle qui entendait ses Saintes lui répéter maintes lois, avec cette force irrésistible et cette persuasive douceur dont les âmes paisibles et pures acceptent volontiers l'impulsion directrice :
- Pars ! Dieu te sera en aide !
Le premier jour de mai, se présenta à la maison de Jacques d'Arc l'envoyé de la Providence. Cet homme, honnête et droit, était le neveu d'Isabelle Romée. Durand Laxart. de Burev-le-Petit.
Ce dernier reçut de son oncle et de sa tante le plus cordial accueil ; il demanda et obtint d'emmener pour quelque temps à Burev sa nièce Jeannette. C'est ainsi qu'il appelait la jeune fille, bien qu'il ne fût que son cousin germain; mais, à cause de son âge, les entants de Jacques d'Arc lui axaient d'instinct décerné le titre d'oncle, pleinement justifié par sa bonté pour eux. en particulier pour Jeannette, à laquelle il servira de père dans la circonstance la plus grave de sa vie. Est-il besoin d'ajouter que le rayonnement surnaturel, répandu constamment par la pieuse enfant autour d'elle s'exerça sur Durand Laxart plus encore que sur tous ceux qui l'approchaient? Il avait pour elle, non seulement une paternelle affection, mais un vrai culte t'ait de respect et de sincère admiration.
L'oncle et la nièce partirent donc un après-dîner de printemps. Le renouveau du premier jour de mai donnait à la vallée de la Meuse un charme incomparable. Jeannette parlait peu : son regard semblait parfois se fixer sur des êtres invisibles, et de temps en temps ses lèvres murmuraient une courte prière. Elle avançait aux côtés de son parent en proie à une émotion qu'elle ne cherchait pas à cacher. Durand Laxart la contemplait, ému lui-même, n'osant l'interroger. La route était presque
déserte La voyageuse rompit enfin le silence et questionna son compagnon sur les
événements de la guerre anglo-française, puis, s'enhardissant peu à peu, elle se lamenta sur les malheurs de la patrie avec de tels accents que leurs larmes coulaient à tous deux. Elle redisait ce qu'elle avait appris de ses Voix touchant la grande pitié qu'il y avait au royaume de France. Et tout à coup, relevant la tète, l'envoyée d'En Haut ajouta:
— Mais rien n'est perdu, voici que Dieu vient à notre secours; et notre beau pays,
que la reine Isabeau a perdu, une vierge de ces contrées le sauvera Vous la verrez,
cette jeune tille qui triomphera de l'Angleterre Que dis-je ? Vous la voyez en ce
moment : la vierge des Marches de Lorraine désignée par Dieu, c'est votre pauvre Jeannette
En proie à la stupeur la plus profonde. Durand Laxart considérait sa nièce. Son premier sentiment fut un double effroi : Cette enfant perd-elle la raison ? pensa-t-il.
Ou bien est-elle le jouet de quelque esprit malin?'' La jeune fille attendit, puis,
lentement, pieusement, elle se mit à raconter ses visions, les apparitionsde l'Archange et des Saintes, l'enseignement qu'ils lui donnaient, leurs ordres. Le paysan écoutait, recueilli ; tandis que sa nièce s'exprimait, il admirait dans ses paroles la trace de l'intelligence divine, le reflet d'une véritable sainteté; la foi se formait dans son âme, devant la claire assurance qui remplissait le cœur de l'inspirée.
Quand elle eut fini son récit. Durand, plein d'un généreux enthousiasme, sécria :
— C'est Dieu qui t'a parlé, ma tille, je veux obéir comme toi ! Que puis-je faire ?
— Me conduire à Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, afin qu'il m'envoie à Charles le dauphin.
— Je le ferai, répondit le digne homme.
Néanmoins il ne s'illusionnait pas et sentait combien il serait difficile, sinon impossible, de décider le vieux guerrier à croire cette enfant humble et ignorée qui usait révéler des choses si peu vraisemblables!
Le lendemain ou un des jours suivants. Durand Laxart se rendit à Yaucouleurs ; il parvint non sans peine jusqu'au sire de Baudricourt. Le capitaine était tout absorbé par les mauvaises nouvelles qui lui arrivaient de Beaumont-en-Argonne. assiégé alors par Jean de Luxembourg. Dans l'impuissance de porter secours à cette place qui se défendait avec un héroïsme tout français, il se disait mélancoliquement que si Guillaume de Flavy, en dépit de sa vaillance, était obligé d'abandonner Beaumont aux Anglo-Bourguignons, pareil sort attendait bientôt le sire de Baudricourt ainsi que sa forteresse de Yaucouleurs. Robert était brave pourtant et très avisé; mais que pouvaient le courage ou l'adresse contre un envahisseur dix fois plus fort ? Après avoir usé de tous les moyens de résistance et d'atermoiement, il voyait venir l'heure fatale de la défaite irrémédiable. Cette heure-là, Baudricourt, hélas ! était incapable de la retarder
Cependant, malgré ses préoccupations, le capitaine accueillit Durand Laxart : il croyait sans doute entendre de lui l'exposé de quelque litige ressortissant de son autorité comme bailli de Chaumont pour les Français, ou une plainte pour quelque mauvais coup d'un soldat de la garnison. Grand fut son étonnement lorsqu'il reçut de la bouche du paysan de Burey le détail des apparitions dont sa nièce était favorisée, ainsi que la demande qu'elle lui faisait adresser de la conduire à Charles VIL Au premier abord, tout cela parut tellement burlesque à cet homme qui était habitué à mettre sa confiance dans la force de ses armes ou dans des pourparlers savamment dirigés, qu'il laissa à peine à Laxart le temps d'achever son récit. Ce dernier eut beau rendre hommage à la vertu exemplaire de Jeannette, donner au capitaine pour preuve de la vérité de ses dires que l'enfant saurait le reconnaître au milieu de ses soldats sans l'avoir jamais vu :
— Ta nièce est folle, interrompit Baudricourt, soufflette-la comme il le faut et ramène-la à son père !
Toute insistance fut inutile.
Le brave homme dut bien se contenter d'une réception aussi peu engageante. 11 reprit le chemin de Burey.
Cependant Durand Laxart ne se laissa pas décourager par cet obstacle, trop prévu d'ailleurs. Ce Français était un convaincu, et son nom devrait être inscrit en lettres d'or dans notre histoire, parce que le premier il crut à la Libératrice nationale. En suivant la route qui le ramenait à son village, il cherchait le moyen d'introduire Jeannette auprès du capitaine lorsque soudain une idée traversa son esprit. Non loin de Burey-le-Petit, à Maxey-sur-Vaise, habite un certain Geotlrov de Foug, jeune noble actif et bienveillant, qui entretient de bonnes relations avec Robert de Baudricourt. Laxart connaît ce seigneur, pourquoi ne solliciterait-il pas son patronage? Sans perdre de temps, il recourt à Geoffroy, lui conte sa mésaventure et le supplie
de s"intéresser à la demande d'audience que sollicite sa nièce. Le gentilhomme réfléchit quelques instants, et. avant de rien entreprendre, veut voir Jeannette pour l'interroger : ce fut chose convenue. La fillette, accompagnée de son oncle, fut reçue par l'écuyer. Celui-ci constata facilement que sa visiteuse était bonne, simple et dévote. L'ayant entendue répéter plusieurs fois, avec l'accent d'inspiration prophétique par lequel elle traduisait les ordres de ses Yoi\.« qu'elle voulait être conduite en France», il s'enthousiasma à son tour et la présenta ainsi que son oncle à un de ses amis. Bertrand de Poulengv, officier du capitaine de Yaucouleurs. Cet officier connaissait depuis longtemps Domremv : douze ans auparavant, il était venu, attiré parla beauté du site, se promener au pied de l'arbre des Dames, il avait vu aussi Jacques d'Arc en plusieurs circonstances. En tous cas, il consentit à servir d'intermédiaire, et, gagné également à la cause de l'Envoyée de Dieu, c'est-à-dire à la cause du ciel et de la France, il décida Baudricourt à écouter quelques instants la paysanne inspirée. L'humble fillette, son oncle et son nouveau protecteur se rendirent donc enfin au château fort, résidence du capitaine de Yaucouleurs. lequel était précisément au milieu de ses hommes d'armes dans la cour du château. A peine Jeannette fut-elle en présence du noble chevalier, que ses Yoix lui dirent en le désignant :
— C'est lui.
La jeune fille aussitôt, devançant ses guides, va droit à Robert et le salue. Sans marquer le moindre étonnement. celui-ci se retire à l'écart ainsi que ses visiteurs.
— Je viens vers vous, lui déclare l'enfant, de la part de mon Seigneur, pour vous prier de recommander au dauphin de bien se tenir, de ne pas engager de bataille avec ses ennemis, car mon Seigneur lui enverra secours après la mi-Carème.
— Pourquoi parles-tu ainsi? interrogea son interlocuteur.
— C'est que, repartit la vaillante enfant, le royaume ne regarde pas le dauphin, mais il regarde mon Seigneur. Cependant mon Seigneur veut que le dauphin devienne roi et tienne rovaume en commende!
Lisant le doute sur le visage du capitaine :
— Oui. ajouta-t-elle. le dauphin sera roi en dépit de ses ennemis, et c'est moi qui le conduirai au sacre.
■ — Quel est ton Seigneur? demanda alors Robert.
— C'est le Roi du ciel!
Jeannette avait, en quelques mots d'une grande profondeur, défini le rôle que Jésus-Christ prétend remplir auprès du gouvernement de la France.
Le capitaine resta néanmoins insensible et prit congé de ses visiteurs. Cette première démarche était nécessaire; pour l'instant elle suffisait. La grâce divine avec le temps devait lui faire produire tout son fruit.
La vierge lorraine n'a plus qu'à se retirer avec son oncle, qui bientôt la ramène à Domremv.
Cependant le silence semble maintenant peser davantage à la jeune fille. Ses Yoix d'ailleurs ne lui imposent plus une aussi complète réserve depuis qu'elles l'ont
envoyée à Robert de Baudricourt. Le moment est peut-être venu d'avertir Jacques d'Arc et Isabelle Romée du prochain départ de la future guerrière.
Anxieuse, elle consulte ses célestes conseillères, et comme les Saintes la laissent libre de parle!" ou de se taire, la pauvre enfant, ne sachant se résoudre à prévenir ellemême ses chers parents dans la crainte de leur causer une trop grande peine, adopte le dernier parti.
Il était opportun toutefois, que plusieurs fussent initiés aux promesses faites à Jeannette par ses Voix, afin qu'assistant ensuite à l'accomplissement des merveilles annoncées, ces témoins pussent attester devant la postérité l'esprit de prophétie qui animait l'élue du ciel. Le 23 juin 1428, elle rencontre Michel Lebuin, du même âge qu'elle, qui avait partagé les occupations de son enfance, et la conversation étant probablement amenée sur les malheurs des temps présents, comme parole d'espérance la paysanne lui dit :
- Il y a entre Coussey et Yaucouleurs une jeune tille qui. axant la fin de l'année prochaine, fera sacrer le roi de France.
Sur ce mot. elle laissa, on le comprend aisément, son interlocuteur bien intrigué.
Avec Jean Waterin, admis tout jeune comme ouvrier à la maison de son père, et qui fut par conséquent élevé auprès d'elle dans une intimité quasi fraternelle. Jeannette se montra plus expansive encore, elle lui répéta à plusieurs reprises qu'elle délivrerait la France et le sang royal.
Dans le courant de cette année 142N. la vérification des dates nous oblige à placer deux faits que l'histoire relate, sans préciser le moment où ils s'accomplirent: le mariage de Catherine, sœur puînée de l'héroïne, avec Jean Colin, honorable cultivateur de Greux, et probablement aussi la mort inopinée de la jeune femme.
Quand leur douleur fut un peu calmée, Jacques et Isabelle songèrent à réparer ce malheur en établissant leur tille ai née, espérant qu'elle serait plus favorisée que sa
cadette Sur qui avaient-ils jeté les yeux pour en faire leur futur gendre? Était-ce
sur celui qui était devenu veuf si prématurément? Était-ce sur quelqu'un du pays à qui Jeannette aurait peut-être durant sa petite enfance témoigné une affection particulière? Nous ne pouvons le dire; mais il ne devait pas manquer à Domremy ou à Creux de jeunes gens désireux d'épouser une personne aussi parfaite ; ce que nous savons, c'est qu'il se présenta un prétendant qui plut beaucoup à Jacques d'Arc, mais que sa fille au contraire repoussa avec persévérance, avant offert sa virginité à Jésus- Christ, afin que. libre de tout lien terrestre, elle put être emplovée par Dieu au salut de la France.