‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 77 sur 117 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LES ASSESSEURS CHOISIS PAR CAUCHON — LEUR GRAND NOMBRE — DIVERSITE DK LEURS SITUATIONS LEURS MOBILES — LEURS SENTIMENTS INTIMES — SURVEILLANCE ET PRESSION ANGLAISES — l.'l M- VERSITÉ DE PARIS APPELÉE AU PROCÈS — LES SIX DÉLÉGUÉS VOYAGEANT AUX FRAIS DE L'ANGLE- TERRE — SÉANCE DU l3 FÉVRIER — ■ PIERRE CAUCHON NOMMÉ A l'ÉVÉCHÉ DE LISIEUX RETARDE SA

PRISE DE POSSESSION LE VICE-INQUISITEUR APPELÉ A SIÉGER S'EXCUSE : IL EST MIS EN DEMEURE

DE DEMANDER DES POUVOIRS SPÉCIAUX SOUFFRANCES DE JEANNE DANS SA PRISON — CONVOQUÉE

A COMPARAÎTRE LE 2 1 FÉVRIER, LA PUCELLE FAIT A CETTE SOMMATION UNE RÉPONSE PLEINE DE SAGESSE

La chose était donc bien convenue : Cauchon acceptait des Anglais, auxquels il devait tout, l'abominable mandat de conduire Jeanne au bûcher. Pourtant, ainsi que je le note plusieurs fois au cours de ce récit, il n'avait légalement aucun pouvoir pour la juger : les déterminations du droit ecclésiastique — ainsi que l'exposé réel des faits — le dépouillaient de toute vraie juridiction sur l'accusée et annulaient le titre dont il se prévalait. Raison de plus pour afficher un rigorisme excessif dans les formalités de procédure et pour multiplier les procès-verbaux et les consultations.

Néanmoins, la rare perspicacité du traître lui faisait concevoir qu'un moment viendrait où des protestations s'élèveraient contre sa partialité et que son œuvre ne saurait toujours échapper à la critique des juristes. Il calcula que la meilleure manière de préparer pour l'avenir la défense de son crime était d'en multiplier les complices, ou tout au moins de faire peser la responsabilité de l'infamie qu'il méditait sur le plus de monde possible.

Pour atteindre ce but. un premier moyen lui était offert dans le choix des assesseurs. On désignait sous ce nom des docteurs, célèbres par leur science, qui étaient chargés de suivre les procès en matière de foi. Ces hommes devaient donner leur avis, non point sur l'accusé lui-même, mais sur des propositions extraites de ses réponses et présentées par les officiers du tribunal ; en somme, les consultations de ces maîtres fournissaient tout simplement l'appréciation des notes remises par les juges, car leur texte en était l'unique base.

En général, les procès ecclésiastiques les plus graves ne comptaient guère que douze ou vingt assesseurs; le nombre pouvait être réduit davantage encore suivant l'importance de la cause.

1. évoque de Beauvais, lui, voulut au contraire s'entourer d'une véritable légion d'assesseurs qu'il recruta au sein des dignitaires ecclésiastiques du parti antinational de Rouen.

( >n rechercha ceux dont le servilisme paraissait acquis et que l'on croyait susceptibles de subir une pression effective. Sur cette liste, de riches prébendes dont la situation avait été faite par l'Angleterre côtoyaient de jeunes ecclésiastiques ambitieux qu'attirait l'appât de belles récompenses. A côté des uns et des autres, on trouvait de pauvres gens terrorisés essayant vainement d'échapper à la contrainte.

Parmi les puissants chefs des soixante abbayes normandes, dix furent désignés pour être assesseurs; sur les trente chanoines résidant à Rouen, on en appela vingt et un auxquels on adjoignit trois prieurs, sept religieux de divers Ordres, treize avocats en cour d'Eglise et d'autres ecclésiastiques, soit de l'archidiocèse lui-môme, soit des diocèses voisins; on atteignait ainsi le nombre de quatre-vingt-dix-sept personnes.

Toute cette phalange ne prit pas une part active au procès; les noms et les chiffres que je citerai dans les chapitres suivants le démontreront péremptoirement; un bon tiers se retira, après avoir fait acte de présence. Quant aux sentiments intimes de tous ces docteurs, il sera facile d'en juger par certains détails que l'histoire nous a conservés.

Un jeune chantre de la cathédrale de Rouen saisit un jour une conversation entre deux des assesseurs les plus compromis: Nicolas Loyseleur et Pierre Maurice. Ceux-ci étaient entourés de plusieurs de leurs collègues et leur faisaient ces déclarations :

— Les Anglais redoutent tellement Jeanne que tant qu'elle vivra ils n'oseront pas assiéger Louviers. Nous ne pouvons faire autrement que de condescendre à leurs désirs. Instruisons vite le procès de la Pucelle, nous trouverons bien une occasion de la faire mourir.

Le témoin qui rapporte ce propos, Jean Riquier, devint plus tard prêtre et curé de l'archidiocèse de Rouen. Après avoir eu maints rapports avec les assesseurs durant la procédure, il ajoutait encore :

— Tout ce qui a été conclu en cette affaire est le résultat de la pression des Anglais et des sommes versées par eux. Ceux qui siégeaient à ce procès, disait-on communément, s'en fussent volontiers abstenus, et la peur plus que tout autre motif les contraignait à s'y rendre.

En effet, le gouvernement d'Henri VI exerçait sur les assesseurs et sur Cauchon lui-même une surveillance de tous les instants. Un secrétaire des commandements du roi d'Angleterre et membre de son Conseil. Guillaume I laiton, était un témoin assidu des séances préparatoires et rapportait sans doute à ses maîtres tout ce qu'il avait vu et entendu. Il assistait notamment aux deux réunions que Pierre Cauchon convoqua dans sa résidence, les i3 et 23 anvicr. A cette dernière séance, l'abbé de Fécamp, Cilles de Duremort, membre depuis trois ans du Conseil d'Henri VI, aux appointements annuels de seize cents livres, était aussi près de l'indigne prélat et continuait à faire preuve d'un zèle extrême, s'inspirant, non de l'amour de la justice, mais de la haine contre l'accusée et du désir de plaire aux Anglais.

( )n voyait encore là le chanoine Nicolas de Venderès, vicaire général de Rouen,

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