‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 78 sur 117 · ROUEN — TOIR SAINT-LAURENT · texte numérisé non relu

ROUEN — TOIR SAINT-LAURENT

Dessin d'Aï i>n i hi i.

dont l'acharnement était extrême: puis son confrère Coppequesne, qui harangua Bedford lors de son installation au Chapitre de Rouen : enfin un troisième chanoine. Loyseleur, dont l'infamie dépassa tout ce qui se peut imaginer.

La réunion se complétait par Jean de la Fontaine, un des hommes de confiance de l'évèque de Beau vais. Ce dernier dicta en ces termes le procès-verbal de l'assemblée du 23 janvier :

En leur présence, nous avons l'ait lire les articles rédigés par notre ordre. Ils nous ont déclaré : que les articles susdits leur paraissaient avoir été faits en bonne et due forme; qu'il y avait lieu de procéder à des interrogatoires correspondant auxdits articles; que nous, évêque, pouvions et devions procéder à une information préparatoire sur les faits et dires de cette femme prisonnière.

Nous, évèque, nous rendant à cet avis, nous avons décrété et arrêté qu'il sera procédé à une information préparatoire; et parce que nous étions occupé à d'autres affaires, nous avons délégué pour cette information notre commissaire, vénérable et discrète personne, messire Jean de la Fontaine, licencié en droit canon, ci-dessus nommé.

Il v a lieu de supposer, d'après ces lignes si brèves, que l'on garda le silence sur l'objet principal de la délibération.

Les complices avant constaté, sans nul doute, l'accueil glacial fait par le clergé de Rouen aux démarches préparatoires du procès de la Pucelle, conclurent à la nécessité d'agir fortement sur l'opinion.

Or, un des meilleurs moyens d'atteindre ce but était d'inviter l'Université de Paris à prendre part officiellement à la procédure qui s'ouvrait. La plupart des gradés de l'archidiocèse sortant de la célèbre Ecole parisienne, le vote de leurs maîtres aurait sur eux une influence irrésistible.

Ce projet fut combiné de concert avec le gouvernement d'Henri VI. Pour obtenir sans tarder l'appoint désiré, une députation quitta Rouen. P'ile avait à sa tète un des secrétaires du roi, Jean de Rinel. neveu de l'évèque de Beauvais; on le chargeait de promettre aux délégués de fortes compensations pécuniaires en récompense de leurs peines.

Le secrétaire roval allait trop au-devant des vues haineuses de l'Université pour n'y pas trouver l'accueil qu'il souhaitait. D'ailleurs, le régent lui-même venait d'arriver à Paris. Contrarié par le vent qui soufflait vers l'océan, par des pluies torrentielles et par de continuelles escarmouches des garnisons françaises, il avait mis plus de quinze jours à remonter la Seine, de Rouen à Paris. Enfin, ayant amarré sa flotte sur les rives, en amont de Saint-Denis, il entrait dans la capitale, le 3o janvier à 4 heures après midi, et se trouvait en mesure d'exprimer des désirs auxquels YAlma Mater ne pouvait que se conformer avec empressement.

Six des plus célèbres maîtres qui se préparaient à se rendre au Concile de Bàle changèrent le but de leur voyage et se dirigèrent vers Rouen, en compagnie de Jean de Rinel, qui les indemnisa sur les caisses royales.

Ces délégués jouèrent dans le procès de Jeanne un rôle prépondérant. En voici les noms :

398 l-A BIENHEUREUSE JEANNE D'ARC

Jean Beaupère, de Nevers, docteur en théologie, chanoine de plusieurs diocèses, a\ait rempli en 1413. durant l'absence de Gerson, les fonctions de chancelier de l'Université dont il semble, en lj.31, le personnage le plus considérable.

Nicolas Midi — ancien recteur comme le maître précédemment nommé — était aussi docteur en théologie; il fut récompensé de son zèle antipatriotique par un canonicat à la cathédrale de Rouen et en prit possession onze jours avant l'ouverture du procès.

Jacques de Touraine, appelé encore Texier. Frère Mineur, prédicateur éloquent, était également docteur en théologie.

Ces trois délégués se montrèrent passionnément hostiles à la Pucelle.

Les trois autres. Pierre .Maurice, chanoine de Rouen; Gérard Feuillet. Franciscain ; Thomas de Courcelles, chanoine d'Amiens et de Thérouanne, tout en éprouvant pour Jeanne des sentiments semblables à ceux de leurs collègues, les affichèrent moins ouvertement. Nous retrouverons d'ailleurs dans les pages suivantes chacun de ces universitaires. Les opérations du procès avaient été suspendues jusqu'à leur arrivée.

Le mardi, i3 février, ils se mirent à l'œuvre pour la première fois et se réunirent dans la résidence de l'évèque de Beauvais.

Vers cette époque. Pierre Cauchon reçut de Rome une nouvelle dénature à l'arrêter dans l'accomplissement de son crime.

Le k) janvier iq3i. le Souverain Pontife. Eugène IV, l'avait transféré du siège de Beauvais à celui de Lisiéux. Que le prélat se hâte de prendre possession de son nouveau diocèse, et les pouvoirs qu'il s'arroge sur Jeanne n'auront plus même leur raison d'être; mais, loin de saisir cette occasion providentielle, il laissa dormir sa nomination durant de longs mois et poursuivit son œuvre néfaste. D'ailleurs, les Anglais ne continuaient-ils pas à taire miroiter à ses veux l'archevêché de Rouen comme récompense de son infamie?

Néanmoins, servi par une haute intelligence, le misérable juge sentait de plus en plus la faiblesse des arguments sur lesquels il prétendait appuyer sa juridiction; les universitaires ne suffisaient pas encore pour la consolider; aussi, d'accord avec eux. songea-t-il à mêler l'Inquisition romaine à cette affaire. Les inquisiteurs de la foi étaient des délégués du Saint-Siège qui surveillaient les procédures en matière d'hérésie et pouvaient v intervenir le cas opportun. En France, ces fonctions étaient remplies par les religieux Dominicains : ceux-ci durent plusieurs fois, au xve siècle, s'interposer en faveur des accusés pour modérer le zèle excessif de certains évoques qui poursuivaient pour leur propre compteou pour celui de l'Etat des causes ecclésiastiques.

Si le grand inquisiteur de France, Jean Gravèrent, siégeant à Paris, subissait l'influence de l'Université et pouvait être réputé ennemi de la Pucelle. son vicaire à Rouen, le pusillanime Jean Lemaitre. des Frères Prêcheurs, ne professait sans doute pas les mêmes sentiments. Depuis qu'on s'agitait autour de Jeanne, loin d'exiger, selon le droit, de se mêler à la procédure, il restait silencieux dans son couvent et semblait souhaiter qu'on l'oubliât. Pierre Cauchon et ses complices ne l'entendent pas ainsi : ils vont le lui taire savoir.

Le lundi 19 février., vers S heures du matin, les personnages qui. six jours auparavant, avaient délibère1 dans la demeure du juge prévaricateur s'y trouvaient de nouveau réunis. On leur donna lecture des articles précédemment rédigés contre Jeanne, ainsi que de l'information partiale mentionnée plus haut. — tous documents d'ailleurs absents du procès tel que nous le possédons.

Après de longs pourparlers, on conclut qu'il y avait lieu d'appeler la prisonnière devant le tribunal « en cause de foi ». Cauchon décida ensuite, « pour que l'affaire put être débattue d'une façon plus convenable et plus salutaire et par respect pour le Saint-Siège apostolique », de s'adjoindre l'inquisiteur de France; mais, constatant que celui-ci était loin de Rouen, le traître résolut de le remplacer par son vicaire. Le soir même, à quatre heures, Jean Lemaître, impérieusement convoqué, se présentait. Sommé de seconder le juge dans la conduite du procès, le religieux se déclara prêt à agir dans la mesure de ses moyens, mais ajouta qu'il ne pensait pas qu'une délégation accordée spécialement pour l'archidiocèse de Rouen put s'étendre à une cause concernant celui deBeauvais. L'évèqueréponditqu'il aviserait à ce sujet, mais donna l'ordre au vice-inquisiteur de revenir dès le lendemain, muni de ses lettres de commission.

Le jour suivant, en effet, Jean Lemaître reparut, accompagné d'un de ses frères en religion, Martin Ladvenu. Cauchon et les universitaires n'avaient auprès d'eux que les chanoines de Venderès et Loyseleur. Le vice-inquisiteur exhiba ses titres de délégation : de l'avis de tous, ils furent trouvés assez explicites pour qu'on l'autorisât à se joindre au prélat; néanmoins, celui-ci jugea bon d'inviter au procès l'inquisiteur général en personne ou de le convier à désigner un délégué.

Lemaître, de son côté, répéta qu'il ne se considérait pas « muni de pouvoirs suffisants » et qu'il ne siégerait qu'en vertu d'une Commission spéciale; mais il ajouta que pour sa part il ne s'opposait pas à la marche de l'affaire. Le juge prit acte de cette déclaration et offrit officiellement au religieux communication des pièces existantes et de celles qui devraient intervenir dans la procédure. Puis, toutes les opinions étant recueillies, il décida d'ouvrir les débats par ce que l'on appelait alors le procès d'office et qui n'est pas sans rapport avec ce que nous nommons aujourd'hui l'instruction judiciaire. Séance tenante, on rédigea un mandement de citation convoquant l'accusée pour le lendemain matin à 8 heures dans la chapelle royale du château de Rouen.

Tandis que se déroulait cette longue suite de conciliabules, Jeanne continuait à souffrir dans sa prison toutes sortes de tortures physiques et morales, il y avait deux mois que la porte de son cachot s'était refermée sur elle. Au fond de cette forteresse, où s'agitait en ce moment la cour du roi anglais, elle vivait dans l'unique société de ses geôliers et des misérables houspaillers commis par eux à sa garde le jour et la nuit. Moqueries et outrages étaient prodigués à la pauvre captive, souvent même elle entendait les souhaits de mort que formaient contre elle ses ignobles compagnons. Si quelque grand personnage d'Angleterre venait jeter un regard curieux sur la célèbre guerrière durant les heures terribles où on l'enfermait dans sa cage de ter, une patriotique humiliation s'ajoutait alors à ses douleurs.

C'était l'hiver, et clic n'avait d'autre couchette qu'une planche. Nul être humain ne lui avait apporté des paroles de compassion ; on Lui avaitrefusé l'assistance à la messe, le secours d'un confesseur, la fréquentation des sacrements, c'est-à-dire tout ce qui jusque-là avait fait sa force et sa consolation. La terre avait été pour elle d'une cruauté inouïe, mais le Ciel, heureusement, lui restait; jamais ses Saintes n'avaient mis plus de tendresse à la consoler. Il n'y a pas à insister maintenant sur ce point : Jeanne elle-même, dans ses réponses à ses juges, nous apprendra bientôt tout ce que nous pouvons désirer connaître.

Ce mardi 20 février, ou très peu de temps auparavant, la captive remarqua un mouvement insolite dans son cachot : la cage de fer disparut pour être remplacée par un lit. Vers le soir, des pas retentirent dans les sombres escaliers, et les geôliers porteurs de torches introduisirent dans le triste réduit un prêtre tout jeune encore et de physionomie sympathique. Il trouva la prisonnière les entraves aux pieds avec une solide chaîne de fer cadenassée à une forte pièce de bois fixée non loin du lit nouvellement installé. L'huissier Massieu (car c'était lui) ayant reçu des gardiens l'assurance qu'il avait devant lui Jeanne la Pucelle lui donna immédiatement lecture d'une citation à comparaître le lendemain à 8 heures dans la chapelle du château pour s'expliquer sur les soupçons d'hérésie planant sur sa personne.

Jeanne, dit-il, m'a répondu qu'elle comparaîtra volontiers devant vous et répondra la vérité dans les interrogatoires qu'elle aura à subir; mais elle a demandé que vous vouliez bien vous adjoindre des ecclésiastiques du parti de la France en nombre égal à ceux du parti de l'A ngleterre; en outre, elle supplie humblement votre paternité révérée de permettre que demain matin, axant qu'elle comparaisse devant vous, elle puisse entendre la messe : elle m'a prié de faire ces demandes pour elle; ce que je lais.

Toute la prudence et la sainteté de Jeanne s'affirment en ces simples lignes. Il ne répugne point à la jeune tille de se soumettre à l'ordre qu'elle reçoit de se présenter devant un tribunal ecclésiastique, mais elle sait que nul homme ne peut juger son ennemi et elle demande des garanties d'impartialité chez ceux qui l'examineront; elle comprend par-dessus tout que l'assistance divine est le premier secours dont elle ait besoin pour échapper aux dangers qui la menacent, et, apprenant qu'elle va comparaître devant un évêque, elle en profite pour solliciter la faveur tant désirée d'entendre la Sainte .Messe.

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