CHAPITRE III
PREMIERE SEANCE PUBLIQUE, LE 2 1 FEVRIER, A LA CHAPELLE DU CHATEAU — ON REFUSE \ JEANNE D'ASSISTER A LA SAINTE MESSE — LA PICELLE OPPOSE DES RÉSERVES AU SERMENT QU'ON LUI DEMANDE INTERROGATOIRE SIR LE LIEU D'ORIGINE LA PRISONNIÈRE RÉCLAME IN CONFESSEUR ET PRO- TESTE CONTRE LES FERS DONT ON LA CHARGE — LES TROIS CLÉS DU CACHOT TUMULTE DE CETTE
PREMIÈRE SÉANCE — DES SECRÉTAIRES ANGLAIS DISSIMULÉS AUX REGARDS DU PUBLIC RÉDIGENT UN COMPTE-RENDU TENDANCIEUX — PROTESTATIONS DES GREFFIERS — RAISONS DE SE DÉFIER DU PROCÈS- VERBAL OFFICIEL — REFUS DE DONNER UN AVOCAT A L'ACCUSÉE — DEUXIÈME SÉANCE PUBLIQUE, LE 23 FÉVRIER, DANS LA SALLE DES PAREMENTS — INTERROGATOIRE SUR LE DÉPART DE VAUi ni - LEURS, L'ARRIVÉE A CHINON ET A ORLÉANS
Les procès ecclésiastiques étant, dans l'intention de ceux qui les instituèrent, des actes très solennels de la vie religieuse, s'ouvraient le plus souvent dans un sanctuaire. Pendant le cours de l'affaire, juges et assesseurs revenaient de nouveau siéger dans le saint lieu pour discuter les parties les plus importantes de leur procédure. Désireux de revêtir son crime des formes consacrées, l'indigne évêque de Beauvais n'hésita pas à se soumettre à cet usage ; mais il n'obtint pas des Anglais l'autorisation de faire sortir Jeanne du château. Il convoqua donc ses assesseurs dans la chapelle de la puissante forteresse pour le mercredi 21 février.
Vers 8 heures du matin, quarante-trois ecclésiastiques, tous gradés en théologie, en droit canon et civil, répondirent à l'appel. Parmi eux. on comptait quatre abbés mitres, des chanoines et des religieux. Jean Lemaître, vicaire de l'inquisiteur, était là aussi, mais à son rang de religieux et de gradé et non comme juge siégeant en vertu de son titre de délégué du Saint-Siège. Selon la coutume, le Saint Sacrement avait été au préalable retiré du tabernacle.
Les membres du tribunal se massèrent du coté du chœur, et sur les degrés de leur estrade on fit asseoir les clercs ou secrétaires des plus hauts personnages de l'assemblée. Devant eux. un escabeau était préparé pour l'accusée. Les fenêtres avaient reçu d'amples rideaux derrière lesquels des hommes se dissimulaient.
Pierre Cauehon déclara la séance ouverte, puis donna lecture de la lettre du roi d'Angleterre lui livrant Jeanne et de la délibération du Chapitre qui l'autorisait à juger dans les limites de l'archidiocèse.
Le promoteur. Jean d'Estivet. rappela la citation et le mandement d'exécution.
Au moment où la prisonnière allait être introduite, l'évêque de Beauvais avertit les assistants qu'ayant reçu de celle-ci une demande d'entendre la messe, il lui avaitrefusé cette faveur, de l'avis « de notables seigneurs et maîtres ». à cause des crimes dont elle était accusée et de l'habit qu'elle portait.
Cette question étant réglée d'une façon aussi sommaire qu'inique, la Pucelle. serrée dans son pourpoint de couleur sombre, lit son entrée. Un mouvement de curiosité se produisit alors. En voyant cette pauvre jeune fille dont le visage portait l'empreinte des souffrances qu'elle avait endurées pendant sa longue captivité, tous ces savants docteurs songèrent sans doute qu'il leur serait facile de la réduire au silence.
Lorsque Jeanne se fut assise sur le siège qui lui était préparé. Pierre Cauchon prit la parole.
Rappelant les scandales donnés à la chrétienté par « ladite Jeanne ». il expliqua de nouveau comment le roi d'Angleterre lui avait fait remettre la prisonnière afin qu'elle put être examinée sur ses croyances. En conséquence, se basant « sur la rumeur publique et aussi sur certaines informations », il allait commencer son procès d'oHicc. Puis le juge sacrilège, adoucissant la voix, invoquant hvpocritement l'intérêt de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de la Sainte Église, adjure la Pucelle, pour la prompte solution de la cause, de répondre franchement à toutes les « questions qui lui seront adressées touchant la foi ». Ceci achevé, il la requiert « de prêter serment en la forme voulue, la main sur les Saints Evangiles, de dire la vérité » sur les demandes qui vont lui être faites.
Alors s'engage entre lui et l'accusée le dialogue suivant que je traduis sur le procèsverbal même :
Jeanne. — Je ne sais sur quoi vous voulez m 'interroger; peut-être me demanderez-v eus des s que je ne pourrai pas vous dire.
Pierre Cauchon. - Voulez-vous jurer de dire la vérité sur les choses qui vous seront demandées concernant la foi et que vous saurez ?
Jeanne. — Pour ce qui est de mon père et de ma mère et de ce que j'ai fait après avoir pris le chemin de France je jurerai volontiers; mais je n'ai jamais dit ni confié à personne les révélations qui me sont venues de Dieu, si ce n'est à (maries seul, mon roi, et je ne vous les révélerai pas, dût-on me couper la tète, parce que je les ai eues par mes visions, mon Conseil secret, avec défense de les révéler. Avant huit jours je saurai bien si je dois vous les révéler.
Pierre Cauchon. — Pour la deuxième et la troisième fois, nous vous avertissons et requérons de vouloir bien, sur ce qui touche notre loi, taire serment de dire la vérité.
Ji \\M., à genoux et les mains sur le missel. - Je jure de dire la vérité sur ce qui me sera demandé et que je saurai en matière de loi.
Pu. um; Cauchon. <vUiel âge avez-vous?
Jeanne. - Environ dix-neuf ans. à ce qu'il me semble.
Pierre Cauchon. — Que savez-vous ?
Jeanne. J'ai appris de ma mère mon Pater, mon Ave Maria et mon Credo. Tout ce que je crois, je l'ai appris de ma mère.
Pierre Cauchon. - Dites votre Pater.
[eanne. — Entendez-moi en confession, et je vous le dirai volontiers.
Pierre Cauchon. Je vous demande de nouveau de dire votre Pater.
I eanne. — Non, je ne vous dirai pas mon Pater, à moins que vous ne m'entendiez en confession .
Pierre Cauchon. — Volontiers nous vous donnerons un ou deux notables hommes de la langue de France, et devant eux vous voudrez bien dire votre Pater? Jeanne. — Je ne leur dirai pas, s'ils ne veulent m'entendre en confession.
Il n'y a pas à se méprendre ici stir le refus de l'héroïne : si elle met une condition pour réciter publiquement son Pater, c'est qu'elle espère par ce moyen obtenir ce qu'elle sollicite en vain, à Rouen, depuis deux mois : un confesseur. Kt qui n'admirerait la foi et la droiture d'âme de la sublime enfant? Klle sait que tous ces hommes sont animés contre elle de la haine semée par les Anglais; cependant elle ne voit en eux que le caractère sacerdotal et accepte d'ouvrir les secrets de sa conscience à Cauchon lui-même; mais le misérable a d'autres soucis. Il s'adresse de nouveau à la jeune fille :
Pierre Cauchon. — Jeanne, nous vous détendons de sortir de la prison qui vous a été assignée dans le château de Rouen, sans notre permission, sous peine d'être convaincue du crime d'hérésie.
Jeanne. — Je n'accepte pas cette défense; si jamais je viens à m'éehapper, personne ne pourra me reprocher d'avoir rompu ou violé ma foi, car je n'ai donné ma parole à personne. Puis j'ai à me plaindre de ce qu'on m'attache avec des chaînes et des entraves de fer.
Pieriu: Cauchon. — Vous avez cherché ailleurs et plusieurs fois à vous évader de votre prison, et c'est pour vous retenir plus sûrement qu'il a été ordonné de vous mettre aux fers.
Jeanne. — Il est vrai, j'ai voulu m'enfuir et je le voudrais encore : car c'est chose permise à tout prisonnier de s'évader.
Pierre Cauchon. — Nous commettons pour plus de sûreté, à la garde de Jeanne, noble homme John Gris, écuyer, garde du corps du roi notre seigneur, et avec lui John Berwoit et William Talbot. Nous leur enjoignons de bien et fidèlement garder ladite Jeanne et de ne permettre à personne de l'entretenir sans notre permission. (S'adressant aux trois gardiens.) Jurez solennellement, la main sur les Évangiles, d'observer cet ordre. {Ils jurent.) Maintenant, Jeanne, nous vous assignons, pour comparaître demain jeudi, à 8 heures du matin, devant nous, en la chambre des Parements, au bout de la grande salle du château de Rouen.
Le procès-verbal officiel de cette première séance se termine sur ces mots.
La simple lecture des lignes qui précèdent permet de se rendre compte que cetterédaction n'est qu'un résumé, un extrait des réponses de Jeanne. Nous acquerrons d'ailleurs bientôt la preuve que les dires de la Pucelle n'étaient pas toujours relatés en entier au procès-verbal ; d'où une conclusion s'impose, c'est que ce document, n'étant ni complet ni écrit librement, ne peut être invoqué contre l'héroïne.
La protestation de la noble victime, relative au lieu de sa détention et aux chaînes dont on la chargeait, ne doit point passer inaperçue. Un grand nombre d'assesseurs désiraient que la Pucelle fût remise aux prisons ecclésiastiques; plusieurs étaient persuadés que, faute de ce faire, le procès perdait sa valeur légale ; mais naturellement nul n'osait parler.
D'ailleurs, le cardinal d'Angleterre, qui se mêla très activement à l'organisation de la tragédie judiciaire de Rouen, avait trouvé un procédé tortueux pour transformer soi-disant en prison ecclésiastique le cachot d'État où gémissait la captive : il mit les trois clés du sombre réduit entre les mains de gens d'Lglise. Après s'être réservé la première, il confia la seconde au vice-inquisiteur et la troisième au chanoine Jean
d'Estivet. La chose n'en était guère plus légale : il y eut une hypocrisie de plus. voilà tout.
Durant la séance d'ouverture et bien qu'on lût réuni dans la chapelle du château, le plus grand tumulte ne cessa de régner. Les assesseurs, qui pensaient n'avoir qu'à ouvrir la bouche pour confondre l'accusée, l'interrompirent presque à chaque mot.
On interrogeait Jeanne à bâtons rompus, dit Massieu; plusieurs lui faisaient ensemble des questions difficiles, et, avant qu'elle eût répondu à l'un, l'autre lui adressait une autre interrogation, ce qui la chagrinait : « Faites l'un après l'autre! » observait-elle. J'étais étonné, conclut l'huissier du tribunal, qu'elle put ainsi répondre aux questions subtiles et captieuses qui lui étaient laites. Un homme instruit aurait eu de la peine a répondre.
Est-ce alors ou plus tard que Jeanne réclama un conseil? On ne sait, mais on a la preuve que cette assistance lui lut refusée. A sa requête si légitime, on opposa cette déclaration effrontée :
Qu'elle réponde par elle-même et comme elle le voudra.
Voici, à propos de cette première séance, un grave incident qui n'est point relaté au procès-verbal. Les personnages que nous avons vus se dérober aux regards de l'accusée. derrière de vastes rideaux, étaient deux secrétaires du roi d'Angleterre et le chanoine Loyseleur — dont le nom n'est pas inscrit sur la liste officielle des assesseurs présents.
Ces hommes prétendaient rédiger les réponses de la jeune fille en les torturant de manière à les retourner ensuite contre leur auteur. Après la séance, le greffier en titre. Guillaume .Manchon, axant collationné son travail avec le leur, v trouva de notables différences; il protesta et déclara qu'il cesserait ses fonctions si ce manège continuait.
On prit alors plus de précautions pour dissimuler ces scribes perfides à l'attention du tribunal; c'est peut-être dans le but de faciliter leur besogne que la salle des Parements fut choisie désormais comme lieu de réunion.
Le lendemain, à l'heure dite, quarante-huit assesseurs entouraient Cauchon.
Aussitôt, la Pucelle fut amenée dans la salle, et le débat s'engagea comme la veille au sujet de la prestation du serment.
Pierhe Cauchon. — Jeanne, nous nous avertissons et requérons, sous les peines de droit, de taire le serment que vous avez lait hier et de jurer simplement et sans réserve de répondre la vérité aux questions concernant les choses dont VOUS êtes accusée et diffamée.
Jeanne. — J'ai jure hier, cela doit suffire.
Pierre Cauchon. De nouveau nous nous demandons de jurer : toute personne, fût-ce
même un prince, requise de jurer en matière de loi, ne pourrait s'y refuser.
Ji \nm . Je vous a; lait serment hier, cela doit bien nous suffire; nous me chargez trop!
Pierre Cauchon. I ne dernière lois, voulez-vous jurer?
Jeanne. Je lais serment de dire la vérité sur ce qui touche la foi.
Pierhi Cauchon. Maure Jean Beaupère, professeur insigne de théologie, va nous inter- . Maître Beaupère, interroge/ Jeanne.
Ji nn Béai père. Quand avez-vous entendu \<>s Voix pour la première fois?
Ii inné. J'avais treize ans quand j'eus une noix de Dieu pour m'aider à me bien conduire.
I.a première lois j'eus grand'peur : il était environ midi: c'était l'été, dans le jardin de mon
. J'étais a jeun, mais je n'avais pas jeûné la veille. J'entendis cette Voix à ma droite, du
côté de l'église. Rarement je l'entends sans qu'elle soit accompagnée de clarté. Cette clarté est du même côté que la Voix. Ordinairement, il v a grande clarté. Lors de ma venue en France, j'entendais souvent cette Voix.
Jean Beaupère. — Mais comment pouviez-vous voir cette clarté que vous dites, puisque cette clarté était de côté?
Jeannk se tait, et passant a un autre sujet, dit : — Si j'étais dans un bois, j'entendrais bien les Voix qui viennent à moi.
Jean Beaupère. — Que vous semblait-il de la Voix que vous entendiez?
Jeanne. — Elle me semblait une noble Voix; je crois qu'elle m'était envoyée par Dieu. Lorsque je l'entendis pour la troisième fois, je reconnus que c'était la Voix d'un ange. Cette voix m'a toujours bien gardée et je l'ai toujours bien comprise.
Jean Beaupère. — Quel enseignement vous donnait-elle pour le salut de votre âme?
Jeanne. — Elle m'a instruite à me bien conduire, à fréquenter l'église; elle m'a dit qu'il était nécessaire que je vinsse en France.
Jean Beaupèrf. — Votre père connut-il votre départ?
Jeanne. — Mon père n'a rien su de mon départ. La Voix me disait : * Viens en France! » et je ne pouvais plus durer où j'étais. File médisait que je ferais lever le siège d'Orléans! «Va, ajoutait-elle, vers Robert de Baudricourt, capitaine de Yaucouleurs, il te fournira des gens pour faire route avec toi.-» Je répondis que j'étais une pauvre fille qui ne saurait ni chevaucher ni guerroyer!
Jean Beaupère. — Alors, qu'avez-vous fait?
Jeanne. — J'allai chez mon oncle et lui dis que je voulais rester auprès de lui quelque temp>; j'y restai à peu près huit jours; je lui dis : « 11 faut que j'aille à Yaucouleurs. » 11 m'y conduisit. Quand j'y fus arrivée, je reconnus Robert de Baudricourt, quoique je ne l'eusse jamais vu; je le reconnus grâce à ma Voix, car elle me dit que c'était lui. Je dis à Robert : <<• Il faut que j'aille en France! •» Deux fois Robert refusa de m'entendre et me repoussa. La troisième fois, il me reçut et me fournit des hommes : la Voix m'avait dit qu'il en serait ainsi.
Jean Beaupère. — Pourquoi ètes-vous allée voir le duc de Lorraine?
Jeanne. — Le duc de Lorraine manda qu'on me conduisit vers lui. J'y allai et je lui dis que je voulais aller en France. Le duc me demanda s'il recouvrerait la santé; je lui répondis que là-dessus je ne savais rien.
Jean Beaupère. — En quel costume ètes-vous partie de Yaucouleurs ?
Jeanne. — A mon départ de Yaucouleurs, j'étais en habit d'homme, je portais une épée que m'avait donnée Robert de Baudricourt, sans autres armes : j'avais avec moi un chevalier, un écuver et quatre serviteurs avec lesquels je gagnai la ville de Saint-l'rbain, où je passai la nuit dans une abbave. Fn route, je traversai Auxerre, où j'entendis la messe dans la principale église. Alors, j'avais fréquemment mes Voix ainsi que celle dont j'ai parlé plus haut.
Jean Beaupère. — Qui vous a conseillé de prendre un habit d'homme?
A cette question, elle a refusé plusieurs fois de répondre. Finalement elle a dit : « De cela, je ne charge personne. »
Ici, la minute du procès, rédigée bien après qu'il tut terminé, ajoute la réflexion suivante :
Plusieurs fois Jeanne a varié sur cette question.
On ne voit pas bien la nécessité d'une telle critique. Si l'héroïne a varié, il doit être facile de le constater à la lecture de ses réponses et probablement même d'y trouver le motif des changements qu'elle apporta. Cette surcharge indique simplement l'intention hostile qui présida à la rédaction définitive.
Le procès-verbal continue :
Jean Béai père. Que lit Robert de Baudricourt au moment do votre départ?
Jeanne. - Robert de Baudricourt lit jurer ceux qui me conduisaient de bien et sûrement me conduire : « Va, me dit Robert de Baudricourt au moment où je m'éloignai, va! et advienne que pourra! »
Jean Beaupère. — Pourquoi avez-vous pris cet habit d'homme?
Jeanne. — Il a fallu que je change mon vêtement pour un habit d'homme. Mon Conseil là-dessus m'a bien parlé.
Jean Beaupère. — Comment ètesrvous venue vers celui que vous nommez votre roi?
Jeanne. — J'allai sans obstacles jusqu'au roi. Arrivée au village de Sainte-Catherine de Lierbois, j'envoyai pour la première fois au château de Chinon où était le roi. J'y arrivai moimême vers midi et me logeai d'abord dans une hôtellerie. Après diner, je me rendis vers le roi qui était au château. Le jour où il me reçut, j'entrai dans la chambre où il était, je le reconnus au milieu des autres, par le conseil de ma Voix qui me le révéla. Je lui dis que je voulais aller taire la guerre contre les Anglais.
Ji w Beaupère. — Quand la Voix vous montra votre roi, y avait-il là quelque lumière?
Ji inné. — Passez outre.
Jean Beaupère. — Avez-vous vu un ange au-dessus de votre roi?
Jeanne. — Lpargnez-moi ; passez outre. Je puis vous dire cependant qu'avant de me mettre en œuvre le roi a eu beaucoup d'apparitions et de belles révélations.
Jean Beaupère. — Quelles révélations et apparitions votre roi a-t-il eues?
Jeanne. — Je ne vous le dirai pas; il n'est pas temps de vous en répondre; mais envoyez au roi, il vous le dira. La Voix m'avait bien promis qu'aussitôt venue vers le roi il me recevrait, deux de mon parti ont bien su que la Voix m'avait été envovée de Dieu; j'affirme et je sais bien qu'ils ont vu et connu cette Voix. Mon roi et plusieurs autres ont entendu aussi et vu les Voix qui venaient à moi : il y avait là Charles de Bourbon et deux ou trois autres.
Jean Beaupère. — En tendez-vous souvent cette Voix?
Jeanne. — Il n'y a pas de jours que je n'entende cette Voix, et j'en ai même bien besoin. Je ne lui ai jamais demandé d'autre récompense finale que le salut de mon âme.
Jean Béai père. — Lui avez-vous parfois désobéi?
Jeanne. — La Voix m'avait dit de demeurer à Saint-Denis en France, je le voulais: mais, contre ma volonté, les seigneurs m'ont emmenée. Si je n'avais été blessée, je n'en serais point partie.
Jean Beaupère. — ■ Où avez-vous été blessée?
Jeanne. — Je fus blessée dans les fossés de Paris où je m'étais rendue en quittant Saint- Denis; mais je fus guérie en cinq jours. C'est vrai que j'ai fait faire une escarmouche devant Paris.
Jean Beaupère. — Etait-Ce fête ce jour-là?
Jeanne. — Je crois bien que c'était fête.
Jean Beaupère. — Était-ce bien d'agir ainsi?
Jeanne. — Passez outre.
Pierri <.\i « bon. — Il nous parait qu'il en a été assez lait pour aujourd'hui, nous remettons la continuation de l'affaire a samedi prochain, à 8 heures du matin.
La Pucelle sortit, laissant ses interrogateurs étonnés de son sang-froid et de ses prudentes réponses. Cependant ils espéraient toujours la prendre en défaut. La suite de cet inique procès nous montrera que leur attente fut déçue.