CHAPITRE VII
PIETE DE JEANNE ENVERS LE TRES SAINT SACREMENT — DURETÉ IMPIE DE CAUCHON ET DE d'esTJVET
— INTERROGATOIRES SECRETS DU 12 MARS, MATIN ET SOIR — RAPPORTS DE JEANNE AVEC SES VOIX
— LA PUCELLE ET SES PARENTS — SONGES DE JACQUES D'ARC — DÉLIVRANCE DU DUC D'ORLÉANS
LE VICE-INQUISITEUR PREND PART AU PROCÈS : IL INTERROGE L' ACCUSÉE LE l3 MARS — LE SIGNE DU ROI : L'ANGE ET LA COURONNE — l'assaut DE PARIS — L'HUISSIER MASSIEU DIT SON OPINION SUR LE PROCÈS : SA VIE EST MENACÉE
Au milieu de ses dures épreuves, lame de Jeanne restait toujours unie à son divin Epoux.
Un trait touchant prouva en effet à ses juges — sans les émouvoir, hélas! ni changer leur cœur — combien l'angélique enfant, qu'ils éloignaient des sacrements, ne vivait néanmoins que pour Jésus-Christ. Les séances publiques donnèrent à la Pucelle l'occasion de demander à Massieu si le Saint Sacrement était conservé dans la chapelle qu'elle rencontrait sur le trajet parcouru de son cachot à la salle des Parements. Ayant reçu une réponse affirmative, elle sollicita de cet homme compatissant l'autorisation de s'arrêter à la porte du lieu saint pour prier; l'huissier accéda à ce désir et ordonna aux gardes d'attendre quelques instants devant le sanctuaire. Parvenue à la porte de la chapelle, elle insista auprès de Massieu : « Le corps de Jésus-Christ est-il bien là? » Sur une seconde assurance, la pieuse vierge s'agenouilla sur la dalle et se plongea dans une adoration profonde. Qui pourrait retenir son émotion en évoquant cette scène si grande en sa simplicité !
Si nous ne connaissions déjà les bourreaux de la captive, leur conduite en cette circonstance suffirait à nous les faire juger. La condescendance de l'huissier ne fut pas plutôt rapportée à Jean d'Estivet (cet affreux personnage qui répondait au surnom de Bénédicité), qu'il invectiva Massieu :
— Truand, lui dit-il, qui te rend si hardi de laisser sans permission approcher du lieu saint cette femme de mauvaise vie. cette excommuniée? Je te ferai enfermer en telle tour où d'ici un mois tu ne verras ni lune ni soleil.
L'huissier ne crut pas devoir tenir compte de cette grossière menace; mais lorsque d'Estivet s'aperçut que sa défense n'avait produit aucun effet, il vint plusieurs fois à l'entrée de la chapelle afin d'arrêter la prière sur les lèvres de Jeanne, puisqu'il ne
pouvait la lui arracher du cœur. Toutefois, cette intervention personnelle du promoteur étant restée sans effet, Cauchon s'en mêla; il lit savoir à l'huissier son vif mécontentement et lui intima défense de laisser désormais la prisonnière s'agenouiller devant la chapelle.
Le 12 mars, l'évêque de Béarnais retournait dans le cachot de l'accusée avec Jean de la fontaine, son commissaire. Nicolas Midi et Gérard feuillet, assesseurs; quatre témoins. Thomas Fiévet, Pasquier de Vaux. Nicolas de Houhent et Jean Carbonnier les accompagnaient.
Après avoir accepté de la Pucelle, qui ne voulut jamais jurer d'autre façon, un serment de dire la vérité seulement sur ce qui touche le procès, il donna la parole à Jean de la Fontaine: l'interrogatoire débuta ainsi :
Jean de la Fontaine. — L'ange qui apporta le signe à votre roi ne parla-t-il pas?
Jeanne. Oui. il a dit à mon roi qu'il fallait me mettre en œuvre et que le pays serait
aussitôt soulagé.
Jean de la Fontaine. -- L'ange qui apporta le signe à votre roi est-il le même que celui qui vous est d'abord apparu, ou en était-ce un autre?
Jeanne. — C'est toujours le même et il ne m'a jamais l'ait défaut.
Jean i>:: la Fontaine. Puisque vous avez été prise, l'ange vous a donc fait défaut dans les biens de la fortune?
Jeanne. — Je crois, puisque cela a plu à Notre-Seigneur. qu'il valait mieux pour moi que je fusse prise.
Jean de la Fontaine. — Dans les biens de la grâce, l'ange vous a-t-il fait défaut?
Jevnne. — Comment me ferait-il défaut quand il me réconforte tous les jours? Ht j'entends par ces mots le soutien que me donnent sainte Catherine et sainte Marguerite.
Jean de la Fontaine. — Les avez-vous quelquefois appelées sans qu'elles soient venues?
Jeanne. — Jamais je n'en ai besoin que je ne les aie.
Jean delà Fontaine. — Saint Denis vous apparut-il quelquefois?
Jeanne. — Non, que je sache.
Jean de la Fontaine. — Quand vous promites à Notre-Seigneur de garder votre virginité, est-ce à lui-même que vous parliez?
Jeanne. - Il devait bien suffire de le promettre à celles qui m'étaient envoyées par lui, c'est-à-dire a sainte Catherine et à sainte Marguerite.
Jean de la Fontaine. — Pensiez-vous bien faire en partant sans la permission de votre père et de votre mère, quand vous devez honorer votre père et votre mère?
Jeanne. - En toutes choses, si ce n'est au sujet de ce départ, je leur ai bien obéi; mais depuis, je leur en ai écrit, et ils m'ont pardonné.
Jean de la Fontaine. Quand VOUS avez quitté votre père et votre mère, pensiez-VOUS
commettre un péché?
Jeanne. — Puisque Dieu le commandait, il convenait d'obéir. Puisque Dieu le commandait, j'aurais eu cent pères et cent mères, et l'aurais été tille de roi, que je serais néanmoins partie.
Jean de la Fontaine. - Vos voix ne vous ont-elles pas appelée fille de Dieu, fille de l'Église, fille au grand cœur?
Jeanne. Avant la levée du siège d'Orléans, et tous les jours depuis, quand elles me
parlent, souvent elles m'appellent : Jeanne la Pucelle, fille de Dieu.
Jean de la Fontaine. Puisque vous vous dites fille de Dieu, pourquoi ne dites-vous pas v olontiers Notre l'èi-e r
Jeanne. — Je le dis volontiers. Autrefois, quand j'ai refusé de le dire, c'était dans l'intention que Monseigneur de Beauvais m'entendît en confession.
L'interrogatoire, suspendu sur ces mots, tut repris l'après-midi devant les mêmes personnages.
Jean de la Fontaine. — Avant votre départ de la maison paternelle, votre père n'a-t-il pas eu des songes à votre sujet?
Jeanne. — Quand j'étais encore avec mon père et ma mère, ma mère me dit plusieurs fois que mon père lui racontait avoir rêvé que moi, Jeanne, sa fille, je m'en irais avec des hommes d'armes: mon père et ma mère avaient grand souci de me bien garder et me tenaient en grande sujétion. J'ai entendu dire à ma mère que mon père disait à mes frères: « Si je crovais que ce que j'ai rêvé de ma fille arriverait, je voudrais qu'elle fût novée par vous, et si vous ne le vouliez faire, je la noierais moi-même! » Ils perdirent presque la raison quand je partis pour aller à Vaucouleurs.
Jean m: la Fontaine. — Comment auriez-vous délivré le duc d'Orléans?
Jeanne. — J'aurais pris assez d'Anglais en France pour le ravoir; si je n'en eusse pris assez, j'aurais passé la mer pour l'aller chercher de force en Angleterre.
Jean de la Fontaine. — Sainte Catherine et sainte Marguerite vous ont-elles dit absolument et sans condition que vous prendriez assez d'Anglais pour avoir le duc d'Orléans qui était en Angleterre, ou qu'autrement vous passeriez la mer pour aller le chercher et amener dans trois ans ?
Jeanne. — Oui, et je l'ai dit à mon roi, lui demandant de me laisser faire des prisonniers. Si j'avais duré trois ans, sans empêchement, je l'aurais délivré. Pour faire cela, le terme fixé était plus court que trois ans et plus long qu'un an. Mais je n'en ai pas souvenir.
Jean de la Fontaine. — Quel est le signe que vous avez donné au roi ?
Jeanne. — J'en aurai conseil de sainte Catherine.
On se souvient du désir exprimé par l'évèque de Beauvais de voir siéger à ses côtés un représentant de l'Inquisition et des difficultés que souleva Jean Lemaitre pour accepter cette collaboration. Depuis le 20 février. Pierre Cauchon avait demandé une délégation en règle à Jean Gravèrent, inquisiteur de France. Ce dernier était en voyage, car c'est de Coutances qu'il expédia, en date du 4 mars, la délégation attendue.
Le vice-inquisiteur de Rouen ne mit aucun enthousiasme à se servir des lettres de son supérieur. Les réponses de Jeanne ne devaient certes pas diminuer ses répugnances, mais il était de ces pusillanimes ne sachant pas risquer leur tète pour reruser leur concours à une iniquité. Du reste, à Nicolas de Houppeville. plus courageux que lui. nous l'avons vu. il ht cet aveu qu'on lui entendit répéter plusieurs rois au cours de l'affaire : « Je vois que si l'on ne procède pas en tout cela selon la volonté des Anglais, c'est la mort qu'il faut redouter. »
Il ajoutait aussi qu'on tourmentait trop l'accusée et qu'on l'interrogeait sur des choses ne touchant pas le procès.
Cédant néanmoins, le vice-inquisiteur présenta ses lettres de délégation à l'évèque de Beauvais le 12 mars, et le lendemain, accompagné de son confrère en religion, Isambard de la Pierre, il suivit le juge infâme dans le cachot de la Pucelle. Entre temps, il désigna officiellement comme ses propres officiers au procès ceux que l'indigne prélat avait déjà nommés et leur adjoignit simplement un troisième greffier.
Nicolas Taquel. Alors, devant .Midi, de la Fontaine. Feuillet et de Houbent, Pierre Cauchon, après avoir posé une première question à Jeanne, fit à Lemaître l'honneur plutôt redoute de lui céder la parole: ce juge trembleur et lâche entreprit donc à son tour l'interrogatoire de la jeune tille.
Pierre Cauchon. — Quel est le signe que vous avez remis à votre roi?
Jeanne. — Seriez-vous content que je me parjurasse?
Pierr] Cauchon. — Frère Jean Lemaître, interrogez Jeanne.
Jean Lemaître. — Avez-vous promis et juré à sainte Catherine de ne pas dire ce signe? (i)
Jeanne. — J'ai juré et promis de ne pas dire ce signe, et de moi-même, parce qu'on me pressait trop de le dire, et alors, je me suis dit en moi-même : je promets de n'en plus parler à personne.
Ji w Lemaître. — Mais à nous, vous devez le dire.
Jeanne. — Le signe fut qu'un ange certifia à mon roi, en lui apportant la couronne, qu'il aurait tout le rovaume de France avec l'aide de Dieu et moyennant mon labeur; il lui dit de me mettre en œuvre, c'est-à-dire de me donner des hommes d'armes, car autrement il ne serait de sitôt couronné et sacré.
Jean Lemaître. — Comment l'ange a-t-il apporté la couronne, et la mit-il lui-même sur la tète de votre roi ?
Jeanne. — La couronne fut remise à un archevêque, celui de Reims à ce qu'il me semble, en présence de mon roi; l'archevêque la reçut et la remit au roi; j'étais moi-même présente; la couronne fut ensuite placée dans le trésor du roi.
Jean Lemaître. — En quel lieu la couronne fut-elle apportée?
Jeanne. — Ce fut dans la chambre du roi, au château de Chinon.
Jean Lemaître. — Quel jour et à quelle heure?
Jeanne. — Du jour, je ne sais; mais c'était à une heure avancée; je ne m'en souviens pas autrement.
Jean Lemaître. — Quel mois?
Jeanne. — Ce fut au mois de mars ou d'avril, comme il me semble. 11 y aura deux ans ce mois-ci ou au mois d'avril prochain. C'était après Pâques.
Jean Lemaître. — Le premier jour où VOUS vîtes ce signe, votre roi le vit-il aussi?
Jeanne. — Oui, et il l'a eu lui-même.
Jean Lemaître. — L'ange qui apporta cette couronne venait-il de haut ou marchait-il par terre ?
Jeanne. — Il vint de haut, et j'entends par là qu'il venait par le commandement de Notre- Seiimeur; il entra par la porte de la chambre.
h w Lemaître. — Est-ce par un effet de votre mérite que Dieu vous envoya son ange?
Jeanne. — Il venait pour une grande chose, et ce fut dans l'espérance que le roi croirait ce signe, qu'on cesserait de m'attaquer pour porter secours aux bonnes gens d'Orléans : l'ange venait aussi à cause des mérites du roi et du bon duc d'Orléans.
Jean Lemaître. Pourquoi vous plutôt qu'une autre?
Jeanne. -- 11 a plu à Dieu d'agir ainsi par une simple pueelle, et par elle de chasser les ennemis du roi.
ni Dans les réponses qui suivent, Jeanne confond et mêle à dessein beaucoup de choses, afin de dérober aux ju^es la connaissance des secrets du roi. Tantôt elle parle d'elle-même, de sa mission, do ses apparitions, des promesses qu'elle a apportées au souverain, tantôt elle raconte l'entrevue de Chinon et le sacre de Reims, puis elle fait allusion aux prodiges mystérieux dont Dieu favorisa 1 ha ri es VII et enfin elle ramène souvent, sous une image transparente, le souvenir de la France et de son rôle providentiel a travers le monde.
Jean Lemaitre. — Quel signe eul votre roi, les gens qui étaient avec lui et vous-même, pour croire que c'était un ange?
Jeanne. — Le roi l'a cru par l'enseignement des gens d'Église qui étaient là et par le signe de la couronne.
Jean Lemaitre. — Mais comment les gens d'Église ont-ils su que c'était un ange?
Jeanne. — Ils le surent par leur science et parce qu'ils étaient clercs.
Jean Lemaitre. — Quand vous êtes allée devant Paris, VOS Voix vous avaient-elles révélé d'y aller?
Jeanne. — Non, j'y suis allée à la requête des gentilshommes, qui voulaient faire une escarmouche ou vaillance d'armes, et j'avais bien l'intention d'aller plus avant et de franchir les fossés.
Jean Lemaitre. — Vos Voix vous ont-elles révélé d'aller devant La Charité?
Jeanne. — Non, j'y suis allée sur la demande des gens d'armes, ainsi que je l'ai dit précédemment.
Jean Lemaitre. — Avez-vous eu révélation d'aller à Pont-1'Évèque ?
Jeanne. — Depuis qu'il me fut révélé à Melun que je serais prise, je m'en suis rapportée le plus souvent aux capitaines pour le fait de la guerre; mais je ne leur disais pas qu'il m'avait été révélé que je serais prise.
Pour le tribunal qui la jugeait, Jeanne n'était pas une accusée, c'était une ennemie dont on n'avait le droit que de dire et de penser du mal. Massieu, qui continuait à lui être favorable malgré les avertissements reçus, faillit encore une fois être la victime de son bon cœur. La mystérieuse affaire de Rouen excitait vivement la curiosité; aussi s'adressait-on à l'huissier pour obtenir des renseignements sur la procédure. Un prêtre, nommé Eustache Turquetil. lui ayant demandé un jour au sujet de la Pucelle : « Que te semble de ses réponses? Sera-t-elle brûlée ou non? » l'interpellé répliqua : « Jusqu'ici je n'ai vu en elle que bien et honneur, mais quelle sera l'issue de tout cela, Dieu seul le sait ! » Ce propos fut rapporté par l'ecclésiastique à un chantre de la chapelle royale et arriva aux oreilles des Anglais ; ceux-ci déclarèrent que Massieu n'était pas un bon serviteur du roi : le comte de Warvvick se montra très mécontent, et le pauvre huissier ne s'en tira qu'à force d'excuses. Quant à Cauchon, il manda l'officier de son tribunal et le prévint de se tenir désormais sur ses gardes : « Si on vous y reprend, déclara-t-il par manière de conclusion, on vous fera boire plus que de raison ! » La menace d'être jeté à la Seine, sans autre forme de procès, voilà le très sommaire moyen qu'on employait pour maintenir les membres du tribunal dans l'oubli des règles de la justice et même de la simple humanité.