CHAPITRE VIII
NICOLAS LOYSELEI R, CONSEILLER DE PERDITION — TENTATIVE DE PROCEDURE OCCULTE ET [NIQUE — LOYSELEUR, DEVEN1 CONFESSE1 B Dl JEANNE, Ll l si GGÈRE DES RÉPONSES DANGEREUSES — INTER- ROGATOIRES SECRETS DES I J ET [5 MARS — LE SAIT DE BEAUREVOIR : TENTATIVE D'ÉVASION POUF
SI COI RIR COMPIÈGNE LA 1MCELLE NE SE CROIT PAS EN ÉTAT DE PÉCHÉ MORTEL ET NE PENSE PAS
i n woir fait i.i s (i i vr] s — l'évasion manqi ée de beaulieu — l'habit de femme et l'assis-
rANCl \ LA SAINTE MESSE — SAINT MICHEL, SAINTE CATHERINE ET SAINTE MARGUERITE Vil \\l NT VISITER DANS SA PRISON l'ÉLUE 1)1' CIEL — LEUR ENSEIGNEMENT: SOIS BONNE ET DIEU ["'AIDERA — LE CÉLÈBRE CANONISTE LOHIER, DE PASSAGE A ROUEN, REFUSE DE SIÉGERAI' PROCÈS — SON AVIS SUR i V PROCÉDURE ET LA SITUATION DE l'ÉVÊQÙE DE BEAUVAIS DANS LA CAUSE — COLÈRE DE PIERRE CAUCHON — DÉPART DE LOHIER POUR ROME
Attenter à la liberté des assesseurs et des officiers du tribunal ne suffisait pas encore au juge de la Pucelle. Comme il ne trouvait rien à reprendre dans les réponses de l'accusée, il essaya de lui en suggérera sa convenance, et dans cette intention soudoya des espions et des traîtres. Plusieurs furent introduits auprès de Jeanne, se donnant comme prisonniers de guerre français; le promoteur lui-même, Jean d'Estivet, tenta cette supercherie, mais il échoua dans sa triste mission.
Lovseleur. je l'ai déjà dit. parvint, au moyen d'un procédé semblable, à surprendre la confiance de l'innocente jeune tille et cela durant tout le procès.
Avant de poursuivre le récit des interrogatoires, étudions le plan de cet infâme personnage. Il voulait d'abord arracher à la captive des confidences de nature à la compromettre et à éclairer les juges sur les questions qu'il convenait de poser pour trouver matière à l'accusation. Quand il crut avoir réussi sur ce point. Lovseleur courut prévenir ses maîtres.
En hommes pratiques, Cauchon et Warwick s'empressèrent d'exploiter la situation, espérant ainsi hâter la marche du procès: ils mandèrent les greffiers Manchon et Boisguillaume et vinrent avec eux se placer près du cachot de Jeanne, contre une ouverture permettant de tout entendre sans être vu : on se souvient que l'étroite cellule de la prisonnière était formée de minces parois, appuyées contre le mur de la salle voûtée de la tour.
Lorsque l'évêque, le gouverneur et les greffiers se furent installés sans bruit, Lovseleur. déguisé en cordonnier lorrain, pénétra auprès de la captive. Il lui raconta quelque
nouvelle histoire sur les armées de Charles VII, puis l'amena à répéter le propos auquel ses ennemis attachaient tant d'importance. Les témoins dissimulés perçurent clairement toutes les paroles de Jeanne. Aussitôt, Cauchon, qui ne doutait de rien, ordonna aux greffiers d'en rédiger un procès-verbal pour le joindre aux pièces de l'accusation. Mais, si terrorisés qu'ils tussent, ces pauvres gens sentirent leur conscience se révolter devant cette abomination : « Non. répondirent-ils, non. nous n'agirons pas ainsi, il n'est ni conforme au droit ni même honnête d'instruire un procès de cette façon. »
11 fallait donc chercher autre chose. Alors Lovseleur trompa sa victime sur les moyens de défense à employer : il lui suggéra des réponses compromettantes. Sous son déguisement laïque, il commença par l'exciter à ne pas se soumettre à l'Église, amenant à plaisir dans cet esprit simple et sans détour la confusion entre l'Église de Jésus-Christ elle-même et les accusateurs de mauvaise foi, qui, sous le couvert de la juridiction ecclésiastique, s'efforçaient de faire pour le compte de l'Angleterre un « beau procès » à l'infortunée captive.
Xe se sentant pas encore suffisamment entré dans la confiance de celle qu'il exploitait, le misérable alla plus loin. Après en avoir conféré avec Thomas de Courcelles — et sans aucun doute avec Cauchon — il révéla à Jeanne sa qualité de prêtre, en expliquant par un nouveau mensonge sa présence à Rouen sous un habit d'emprunt. Privée des secours religieux, qu'elle avait vainement réclamés de la pitié de ses juges, la prisonnière saisit avec empressement l'occasion de s'approcher du sacrement de Pénitence et fit de Lovseleur son confesseur et son conseiller. Celui-ci ayant bientôt acquis sur la jeune fille une influence considérable s'en servit pour la perdre ; il abusa impunément de sa crédulité et alla jusqu'à feindre des communications surnaturelles avec sainte Catherine, lui persuadant de répondre à ses juges des choses que le plus souvent elle-même ne comprenait pas. On verra, notamment au sujet de la soumission à l'Eglise, quelles furent pour la condamnation de la Pucelle les conséquences de ce sacrilège abus de confiance. En commençant la publication des interrogatoires relatifs au saut de Beaurevoir, il importe de signaler cette nouvelle donnée pour expliquer plusieurs expressions qui, au premier abord, étonneraient peut-être sur les lèvres de Jeanne : la pauvre enfant répondait souvent à ses juges ce que Lovseleur lui avait enjoint de leur dire.
Le mercredi 14 mars, les interrogatoires secrets continuaient sous la présidence de Jean de La Fontaine :
L'Assesseur. — Pour quel motif avez-vous sauté de la tour de Beaurevoir?
Jeanne. — J'avais entendu dire que ceux de Compiègne, tous jusqu'à l'âge de sept ans, devaient périr par le fer ou par le feu, et j'aimais mieux mourir que vivre après une telle destruction de bonnes gens. Ce fut l'une des causes. L'autre fut que je me savais vendue aux Anglais; et je préférais mourir plutôt que d'être aux mains des Anglais, mes adversaires.
L'Assesseur. — Vos Saintes vous avaient-elles conseillé de sauter?
Jeanne. — Sainte Catherine me disait presque chaque jour de ne point sauter, que Dieu me viendrait en aide ainsi qu'à ceux de Compiègne. Je dis à sainte Catherine: « Puisque Dieu
aidera ceux de Compiègne, je veux y être. » Sainte Catherine me dit : <s II faut prendre tout en gré et sans défaillir: tu ne seras pas délivrée avant d'avoir vu le roi des Anglais. •» Je lui répondis: <•- Vraiment, je ne voudrais pas le voir, j'aimerais mieux mourir que d'être mise entre les mains des Anglais. »
L'Assesseur. — Avez-vous beaucoup souffert du saut que vous avez fait?
Jeanne. — Après ma chute, je fus deux ou trois jours sans vouloir manger. Je fus si brisée par ce saut que je ne pouvais ni boire ni manger; et toutefois je fus réconfortée par sainte Catherine, qui me dit de me confesser et de demander pardon à Dieu d'avoir sauté, m'assurant que les gens de Compiègne seraient secourus avant la Saint-Martin d'hiver. Alors je commençai à revenir et à manger et je fus aussitôt guérie.
L'Assesseur. — Quand vous avez fait ce saut, pensiez-vous vous tuer?
Jeanne. — Non, mais en sautant je me recommandais à Dieu. J'espérais par ce saut m'échapper et éviter d'être livrée aux Anglais.
L'Assessei r. — Voulez-vous vous en rapporter à l'information faite ou à faire?
Jeanne. — Je m'en rapporte à Dieu, non à d'autres, et à une bonne confession.
J'interromps le récit pour faire remarquer au lecteur que, dans cet interrogatoire et dans les suivants, la captive ne cesse de considérer le saut de Beaurevoir comme une tentative légitime d'évasion.
L'Assesseur. — Vos Voix vous demandent-elles un délai pour vous répondre?
Jeanne. — Parfois, sainte Catherine me répond; parfois je n'arrive pas à la comprendre à cause du trouble occasionné par les personnes présentes dans la prison et du bruit que font mes gardiens. Quand je fais une demande à sainte Catherine, alors sainte Catherine et sainte Marguerite transmettent la demande à Xotre-Seigneur; puis, sur l'ordre de Xotre-Seigneur, elle me donnent réponse.
L'Assesseur. — Qu'avez-vous demandé à vos Voix?
Jeanne. — Je leur ai demandé trois choses: premièrement, ma délivrance; deuxièmement, que Dieu vienne en aide aux Français et garde bien les villes de leur obéissance; troisièmement, le salut de mon âme. lu je vous demande, si je dois être menée à Paris, de me remettre le double de mes interrogatoires et réponses, afin que je les donne à ceux de Paris et que je puisse leur dire: « Voici comment j'ai été interrogée à Rouen et voici mes réponses »; de cette manière, je ne serai plus ennuyée par tant de questions.
L'Assesseur. — Vous avez dit que Monseigneur de Beauvais se mettait en grand danger en entreprenant de vous juger: qu'est-ce que cela veut dire? A quel danger s'expose-t-il, lui et les autres juges ?
Jeanne. — J'ai dit à Monseigneur de Beauvais: « Vous dites que vous êtes mon juge; je ne sais si vous l'êtes; mais prenez bien garde de ne pas juger mal, parce que vous vous mettriez en grand danger; et je vous en avertis, afin que si Xotre-Seigneur vous en châtie, j'aie fait mon devoir en vous le disant. »
L'Assesseur. — Mais quel est ce péril ou ce danger?
Jeanne. — Sainte Catherine m'a dit que je serais secourue; je ne sais si cela consistera à être délivrée de prison, ou si pendant le jugement surviendra quelque trouble par le moyen duquel je pourrai être délivrée. Le secours me viendra, je pense, de l'une ou de l'autre manière. Mes Voix me disent surtout que je serai délivrée par une grande victoire et elles ajoutent : « Prends tout en gré; ne t'inquiète pas de ton martyre; tu viendras finalement au rovaumedu paradis.» Elles m'ont dit cela simplement et absolument et textuellement.
L'Assessei h. — Qu'entendez-vous par votre martyre?
Jeanne. — Par mon martyre, j'entends la peine et l'adversité que je souffre en prison; je ne sais si j'aurai plus grande peine à souffrir; d'ailleurs, je m'en rapporfte à Notre-Scigneur.
MARTYRISÉE ET GLORIITÉE 44 1
L'Assesseur. - Depuis que vos Voix vous uni dit que vous iriez finalement au royaume du paradis, pensez-vous être sûre d'être sauvée et de ne pas être damnée en enfer?
Jeanne. — Je crois fermement ce que mes Voix m'ont dit, c'est-à-dire que je serai sauvée; je le crois aussi fermement que si je l'étais déjà.
L'Assesseur. — Après cette révélation, croyez-vous ne plus pouvoir pécher mortellement?
Jeanne. — Je n'en sais rien, et pour le tout je m'en rapporte à Notre-Seigneur.
L'Assesseur. — Savez-vous que c'est là une réponse de grand poids?
Jeanne — Oui, et je la tiens pour un grand trésor.
La séance, qui avait été suspendue le matin sur ces derniers mots, reprit l'aprèsmidi.
L'Assesseur. — Qu'avez-vous voulu dire par la réponse que vous nous avez faite ce matin sur la certitude de votre salut?
Ji vnne. — J'entends que je serai sauvée, pouvu que je tienne le serment et la promesse que j'ai faits à Notre-Seigneur de bien garder la virginité de mon corps et de mon âme.
L'Assesseur. — Prendre un homme à rançon et le faire mourir prisonnier, n'est-ce point un péché mortel?
Jeanne. — Je ne l'ai point fait.
L'Assesseur. — Qu'avez-vous fait de Franquet d'Arras, que l'on lit mourir à Lagny?
Jeanne. — J'ai consenti à ce qu'on le fît mourir s'il l'avait mérité, parce qu'il avait avoué qu'il était un assassin, un voleur et un traître.
L'Assesseur. — Nous vous rappelons : que vous avez attaqué Paris un jour de fête; que vous avez eu le cheval de Mgr Pévêque de Senlis; que vous vous êtes laissée tomber de la tour de Beaurevoir ; que vous portez un habit d'homme; que vous avez consenti à la mort de Franquet d'Arras; et vous ne croyez pas avoir commis de péché mortel?
Jeanne. — Pour ce qui est de l'attaque de Paris, je ne crois pas être en état de péché mortel ; si j'ai péché en cela, c'est à Dieu d'en connaître et au prêtre en confession. Quant au cheval de l'évèque de Senlis, je crois fermement que je ne suis pas à cet égard en état de péché mortel envers Notre-Seigneur : ce cheval fut estimé deux cents saluts d'or, dont l'évèque eut assignation; au surplus, ce cheval fut renvoyé au sire de la Trémoille pour le rendre à Monseigneur de Senlis; il n'était pas bon pour chevaucher. Ce n'est pas moi d'ailleurs qui l'avais pris; et puis je ne voulais pas le garder parce que j'avais appris que l'évèque était mécontent qu'on le lui eût enlevé, et en outre ce cheval ne valait rien pour des hommes d'armes. Bref, je ne sais si l'évèque a été payé ni si son cheval lui a été restitué, je crois que non. Quant à ma chute de la tour de Beaurevoir, je ne l'ai pas faite par désespoir, mais dans l'espérance de sauver mon corps et d'aller secourir plusieurs bonnes gens qui étaient en péril. Après le saut, je me suis confessée et j'en ai demandé pardon à Notre-Seigneur. Il m'a pardonné. Je crois que ce n'était pas bien de faire ce saut, qu'au contraire c'était mal, mais je sais par une révélation de sainte Catherine qu'après la confession que j'en ai faite j'ai été pardonnée. C'est parle conseil de sainte Catherine que je m'en suis confessée.
L'Assesseur. — Et l'habit d'homme que vous portez?
Jeanne. — Puisque je le porte sur l'ordre de Dieu et pour son service, je ne crois point mal faire; aussitôt qu'il plaira à Dieu de me l'ordonner, je le déposerai.
On ne pouvait mieux dire, et c'est.sur une déclaration aussi conforme à la doctrine catholique que l'interrogatoire prit fin. Il fut continué le lendemain.
L'Assesseur. — Jeanne, nous vous avertissons et requérons, si vous avez fait quelque mal qui soit contre notre foi, de vous en rapporter à la décision de l'Eglise.
Jeanne. — Que mes réponses soient vues et examinées par les clercs et puis qu'on me dise
s'il y a quelque chose contre la foi chrétienne. Je saurai bien par mon conseil ce qui en est, et je VOUS dirai ensuite ce qu'il en aura jugé. Et cependant s'il y a quelque chose contre la foi chrétienne que Notre-Seigneur a commandée, je ne voudrais pas le soutenir et je serais bien fâchée d'aller à l'encontre.
L'Assesseur. — Sous la foi du serment que vous avez prêté, dites-nous comment vous avez pensé vous échapper du château de Beaulieu entre deux pièces de bois?
Jeanne. — Je n'ai jamais été prisonnière en un lieu sans que mon désir n'ait été de m'en échapper. Etant en ce château, j'aurais enfermé mes gardiens dans la tour, sans le portier qui me vit et vint à ma rencontre. Dieu, ce me semble, ne voulait pas que je m'échappasse cette lois, il fallait que je visse le roi des Anglais, comme mes Voix me l'avaient dit et comme il est écrit ci-dessus.
I.'Assesseih. — Partiriez-vous maintenant si vous voyiez un moyen de partir?
Jeanne. — Si je voyais la porte ouverte je m'en irais; je le considérerais comme une permission de Notre-Seigneur. Si je voyais la porte ouverte, mes gardiens et les autres Anglais hors d'état de résister, je croirais fermement que c'est là ma permission et un secours envoyé par Notre-Seigneur, mais sans cette permission je ne m'en irai pas, à moins de faire une entreprise de vive force pour m'en aller et savoir si Notre-Seigneur en serait content, et cela à cause du proverbe : « Aide-toi, Dieu t'aidera »; et je dis cela afin que si je m'en vais on ne m'accuse pas de l'avoir fait sans permission.
L'Assesseur. — Puisque vous demandez à entendre la messe, ne vous semble-t-il pas qu'il serait plus honnête d'être en habit de femme ? Qu'aimeriez-vous mieux : prendre un habit de femme et entendre la messe ou garder votre habit d'homme et ne pas l'entendre?
Jeanne. — Assurez-moi d'abord que j'entendrai la messe si je suis en habit de femme, et je vous répondrai à ce sujet.
L'Assesselh. — Eh bien, je vous certifie que vous entendrez la messe si vous prenez un habit de femme.
Jeanne. — Et que diriez-vous si j'avais juré et promis à notre roi de ne pas déposer cet habit? Cependant, je vous réponds ceci: Faites-moi faire une robe longue jusqu'à terre, sans queue; donnez-la moi pour aller à la messe, et puis, au retour, je reprendrai l'habit que j'ai.
I ' Vssessei r. — Alors \ous n'entendrez pas la messe.
Jeanne. — Je vous en supplie, en l'honneur de Dieu et Notre-Dame, permettez-moi d'entendre la messe en cette bonne ville.
L'Assesseur. — Voulez-vous vous soumettre et vous en rapporter à la décision de l'Église pour tout ce que vous avez dit et fait?
Jeanne. — Mes œuvres et mes actions sont toutes en la main de Dieu, et sur toutes choses je m'en rapporte à lui. Je vous certifie que je ne voudrais rien faire ou dire contre la foi chrétienne : si j'avais fait ou dit quoi que ce soit, s'il y avait sur mon corps quelque chose que les clercs pussent dire contraire à la foi chrétienne que Notre-Seigneur a établie, je ne Voudrais pas le soutenir, mais je le repousserais.
L'Assesseur. — Généralement on offre des cierges aux saints du paradis: n'avez-vous pas, aux saintes qui viennent à vous, offert des cierges allumés ou d'autres choses, dans l'église ou ailleurs? Leur avez-vous fait dire des messes?
Jeanne. - Non, si ce n'est à l'offrande de la messe, dans les mains du prêtre, en l'honneur de sainte Catherine, l'une des saintes qui m'apparaissaient.
L'Assesseur. Quand vous mettez des cierges devant l'image de sainte Catherine, les
mettez-vous en l'honneur de celle qui VOUS est apparue?
Jeanne. — Je le fais en l'honneur de Dieu, de Notre-Dame et de sainte Catherine qui est au au ciel et je ne fais pas de différence entre celle qui m'apparait et celle qui est au ciel.
L'Assesseur. Dans la guerre, avez-vous fait quelque chose sans la permission de vos Voix?
Jeanne. — Je VOUS en ai déjà répondu : relisez bien votre registre, vous le trouverez. Toutefois, à la demande des gens d'armes, j'ai fait une attaque contre Paris; et, à la demande du roi lui-même, je suis allée devant la Charité; ce ne fut ni contre ni par ordre de mes Voix.
L'Assesseur. — Avez-vous jamais fait quelque chose contre leur commandement et volonté ?
Jeanne. — Non, ce que j'ai pu et su faire, je l'ai fait et accompli autant qu'il était en mon pouvoir. Pour le saut du donjon de Beaurevoir, je le fis contre leur commandement, mais je ne pus m'en abstenir. Quand mes Voix virent dans quelle nécessité j'étais, et que je ne savais ni ne pouvais me retenir, elles me secoururent et m'empêchèrent de me tuer.
L'Assesseur. — Alors vos Voix viennent toujours à votre secours ?
Jeanne. — Elles m'ont toujours secourue en tout ce que j'ai fait dans mes grandes entreprises, et c'est signe que ce sont de bons esprits.
L'Assesseur. — N'avez-vous point d'autres signes que ce sont de bons esprits?
Jeanne. — Saint Michel me l'a certifié avant que les Voix vinssent à moi.
L'Assesseur. — Si Satan prenait la forme ou la ligure d'un ange, comment reconnaitriezvous si c'est un bon ou un mauvais ange ?
Jeanne. — Je reconnaîtrais bien si c'est saint Michel ou un être se cachant sous ses traits. La première fois, je doutais fort que c'était saint Michel, et cette première fois j'eus grand' peur. Je l'ai vu souvent avant de savoir que ce fût lui.
L'Assesseur. — Pourquoi l'avez-vous reconnu, dans la circonstance où vous dites avoir cru que c'était lui, plutôt que la première fois qu'il vous est apparu ?
Jeanne. — La première fois, j'étais jeune enfant, et j'en eus peur; depuis, il m'a si bien instruite et s'est si bien manifesté à moi que je crus fermement que c'était lui.
L'Assesseur. — Quelle doctrine vous enseigna-t-il ?
Jeanne — Avant tout, il me disait: « Sois bonne enfant et Dieu t'aidera », et, entre autres choses, il me dit de venir au secours du roi de France. La plus grande partie de ce que l'ange m'a enseigné est dans ce livre; l'ange me racontait la grande pitié qui était au rovaume de France (1).
Les manœuvres dévoilées depuis le commencement de la procédure auraient suffi à annuler le procès, même si ce dernier avait revêtu toutes les conditions de validité exigées par le droit. Or, j'ai montré plus haut que toutes les menées ourdies contre Jeanne étaient parfaitement illégales.
Pour le soulagement de la conscience catholique, un ecclésiastique se rencontra qui fut assez courageux et assez indépendant pour dire à la face de l'évêque de Beauvais ce que tant d'autres n'osaient que penser.
A cette époque, un prêtre normand, célèbre par sa connaissance profonde du droit canon, était de passage à Rouen : il s'appelait Jean Lohier et devait mourir à Rome, président de la Rote, un des tribunaux religieux les plus renommés de la chrétienté. Cet ecclésiastique se dirigeait alors vers la Ville Eternelle. Dès que Cauchon eut appris son arrivée dans la capitale de la Normandie, il y vit une occasion de rendre un peu d'autorité à sa procédure qui n'inspirait de confiance à personne, quoique la peur fermât toutes les bouches.
Bien qu'on lui eût démontré qu'une résistance mettrait sa vie en danger, Lohier,
In Pour éviter les longueurs et les répétitions, une partie seulement des réponses de Jeanne écrites à la minute du procès figure en ce livre. Mais ses interrogatoires sont rapportés en entier dans ma Grande Histoire illustrée.
au reçu de l'ordre de juger, refusa nettement de siéger et annonça qu'il allait continuer son voyage. Devant cette décision catégorique et aussi sans doute dans la crainte de contradictions dangereuses de la part du savant canoniste, l'évêque de Beauvais n'insista point, mais il le lit prier officiellement de donner son avis sur la procédure engagée jusqu'alors. Le docteur reçut aussitôt communication des pièces et demanda deux jours pour les étudier : il lui fut répondu que son examen devait être terminé le soir même. Il s'exécuta, et déclara sans ambages que ce qu'on lui présentait ne valait rien, pour plusieurs motifs qu'il énuméra. Ce procès n'avait pas la forme requise des causes émanant de l'autorité épiscopale; au lieu d'être détenue dans des prisons d'Eglise et jugée à la curie ecclésiastique, l'accusée était confinée dans un lieu clos et fermé où les assesseurs ne pouvaient point émettre librement leur opinion; on visait des personnes qui n'avaient pas été citées juridiquement, tel le roi de France dont on attaquait l'honneur et qui n'était pas représenté; l'accusée n'avait pas eu à l'avance communication des pièces; enfin et surtout Jeanne était dépourvue de défenseurs, alors qu'on la faisait comparaître, elle, simple tille, devant tant de maîtres et de docteurs, pour répondre sur des matières aussi graves que des révélations.
Pierre Cauchon avait espéré l'approbation de Lohier, il n'en avait reçu qu'un blâme. Son œuvre était nulle, au dire du canoniste romain. Le prélat éprouva une grande colère de l'aventure, mais ne voulut rien changer à sa conduite : il essaya de persifler le savant. S'adressant à ses complices, Beaupère. Jacques de Touraine, Midi. Loyseleur : « Voici Lohier, s'écria-t-il, qui prétend soulever de belles objections à notre procès; il le trouve vicié de tout point. Si on le voulait croire, il faudrait le recommencer en entier, et ce que nous avons fait n'aurait nulle valeur. » Puis le juge irrité redit à ses interlocuteurs les causes de nullité invoquées par son adversaire et ajouta: « On voit bien de quel pied il cloche. Par saint Jean, nous ne ferons rien de ses conseils, mais nous continuerons notre procès comme il est commencé! »
Thomas de Coureelles qui était présent aurait pu ajouter ce que Lohier lui avait déclaré déjà relativement à cette cause: « On ne doit procéder contre Jeanne, en matière de foi, qu'à cette seule condition qu'une information précédente établisse qu'elle est diffamée sur ce point. Le droit canon exige formellement cette procédure préalable. »
Le consulteur romain s'expliqua également dans l'intimité avec le greffier Manchon qu'il rencontra dans l'église Notre-Dame de Rouen : « Voyez, dit-il, la façon dont ils agissent! Peut-être pourront-ils trouver l'accusée en défaut dans ses affirmations relatives aux apparitions dont elle est favorisée parce qu'elle les déclare certaines; mais si elle remplaçait ses paroles par celles-ci : // me semble, nul homme au monde, selon moi, ne la saurait condamner. Je sais bien que ses juges procèdent contre elle uniquement par haine; aussi ne resterai-je pas ici, car je ne veux pas être mêlé à cette affaire. »
Le lendemain, Jean Lohier reprit le chemin de Rome. Son intervention ne sauvait pas Jeanne, mais, en montrant publiquement à Cauchon et à ses complices la nullité de leur procédure et l'infamie de leur œuvre, elle soulageait les âmes droites