‹ Histoire admirable de la bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 87 sur 117 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

CHARLES VII A-T-IL OUBLIÉ LA PRISONNIÈRE DE ROUEN ? — L'HOMME PRIVÉ ET LE ROI : ÉMOTION M

premier, méprise du second — interrogatoire du 17 mars -- dévol ement a l'église l'église triomphante et l'église militante — nouvelles prédictions de la défaite des

ANGLAIS — L'ARMURE PLACÉE \ SAINT-DENIS — RAPPORTS AVEC LES SAINTES — L'ÉTENDARD DE LA

PUCELLE A LA PEINE ET A L'HONNEUR CONCILIABULES DES l8 ET 22 MARS PROCÈS-VERBAUX

LUS A LA CAPTIVE — L'HABIT d'iIOMME, LA MESSE ET LA SAINTE COMMUNION — MONITION FAITE A JEANNE PAR LE TRIBUNAL : FERMETÉ DE L'ACCUSÉE — FIN DU PROCÈS D'OFFICE

Le roi de France avait donc son honneur engagé dans le procès de la Pucelle : c'était chose évidente pour tous, et on vient d'entendre Lohier le déclarer formellement. Pourtant, est-il intervenu pour empêcher la consommation de l'iniquité qui se préparait à Rouen? Question complexe que les historiens ont longuement agitée en sens inverse! Pour ma part, j'estime qu'il faut distinguer l'homme privé et le roi. afin de pouvoir jeter un peu de lumière sur ce problème si passionnément discuté parfois.

Les révélations de Jeanne avaient créé dans l'âme du monarque une conviction trop enracinée pour que celui-ci n'eût pas été vivement ému par la prolongation de la captivité de l'héroïne. Les premières hésitations — provoquées par les perfides conseils de ses ministres — une fois dissipées, il dut éprouver un vrai désir de la secourir. On prétend, je l'ai dit plus haut, qu'il menaça le duc de Bourgogne de représailles terribles s'il livrait la Pucelle aux Anglais; des menaces de même genre auraient été faites à ces derniers pour les empêcher d'attenter à la vie de leur prisonnière. Cela est en parfaite harmonie avec l'opinion des historiens qui voient un lien entre la volonté du roi d'intervenir en faveur de la captive et la mission secrète confiée au Bâtard d'Orléans durant les séances mêmes du procès de iq3i. Obéissant à un ordre personnel de Charles VII et nanti de sommes importantes provenant de la cassette royale. Dunois. cet ami dévoué de Jeanne, fut envoyé avec des hommes d'armes à Louviers. placeforte située à sept lieues de Rouen, et dont le capitaine était précisément l'intrépide La Hire. De cette ville qui constituait une menace perpétuelle pour la capitale de la Normandie, les deux braves pouvaient-ils enlever la Pucelle de sa prison? L'audacieux coup de main de Ricarville. qui fut exécuté dix-huit mois plus tard et mit entre les

mains des Français le donjon de ce château du Bouvreuil où l'héroïne venait d'être détenue, est une réponse affirmative à cette très intéressante question.

En tout cas. si Charles VII tonna un projet pour arracher la Libératrice à ses ennemis, son dessein échoua. Etait-ce là tout ce que pouvait ce prince? Certes non! Son honneur réclamait davantage.

11 était le roi. le chef du gouvernement de la France, et à ce titre il se devait à lui même et il devait au pays de s'occuper activement de la délivrance de Jeanne, ses démarches dussent-elles demeurer sans effet. Les prières de la nation en faveur de la captive lui rappelaient assez haut son devoir royal, et je soupçonne que la famille d'Arc ne fut pas sans réclamer l'intervention du monarque français.

Cependant, les interrogatoires continuaient, et le samedi 17 mars, au matin, les personnages qui axaient siégé l'avant-veille — hormis Nicolas de Houbent que remplaçait Massieu — se réunirent à la prison.

L'Assesseur. — Quels étaient la (orme, l'aspect, la grandeur et le vêtement de saint Michel lorsqu'il vint à vous?

Jeanne. — Il avait pris les traits d'un homme noble et prudent; sur son vêtement et sur le reste, je ne dirai rien de plus.

L'Assesseur. — ■ Et les anges?

Jeanne. — Les anges, je les ai vus de mes yeux; mais je ne vous en dirai pas autre chose.

L'Assesseur. — Croyez-vous bien ce que vous enseigne saint Michel?

Jeanne. — Je crois les faits et paroles de saint Michel qui m'est apparu aussi fermement que je crois que Notre-Seigneur Jésus-Christ souffrit la mort et la Passion pour nous. Et ce qui me porte à le croire, c'est le bon conseil, le réconfort et la bonne doctrine qu'il m'a apportés et donnés.

L'Assesseur. — Voulez-vous, pour tous vos faits et dires, soit en bien, soit en mal, vous en remettre à la décision de notre sainte Mère l'Église?

Jeanne. — L'Église, je l'aime et la voudrais soutenir de tout mon pouvoir, pour notre foi chrétienne; ce n'est pas moi que l'on devrait empêcher d'aller à l'église et d'entendre la messe. Quant aux bonnes œuvres que j'ai faites et à mon arrivée auprès du roi, je dois m'en rapporter au Roi du ciel, qui m'a envoyée à Charles, fils de Charles, roi de France, qui sera roi de toute la France. Nous verrez que les Français gagneront bientôt une grande victoire que Dieu enverra, si grande que presque tout le royaume de France en sera ébranlé. Je le dis afïn que quand cela sera arrivé on se souvienne que je l'ai dit.

L'Assessi 1 u. — Quand cela arrivera-t-il ?

Jeanne. ■ — Je m'en rapporte à Notre-Seigneur.

L'Assessei n. — Vous en rapporterez-vous à la décision de l'Église?

Jeanne. — Je m'en rapporte à Notre-Seigneur qui m'a envoyée, à Notre-Dame, à tous les saints et saintes du paradis.

L'Assessei r. — Alors vous ne VOUS en remettez pas à l'Église?

Jeanne. — Je crois que Notre-Seigneur et l'Église c'est tout un, et qu'il ne doit point v avoir de difficulté là-dessus. Pourquoi vous, y faites-vous difficulté?

L'Assessei h. 11 j a l'Église triomphante, où sont Dieu, les saints, les anges et les âmes sauvées. Il existe une autre Église, l'Eglise militante, où sont le Pape, vicaire de Dieu sur la terre, les cardinaux, les prélats de l'Eglise, le clergé, tous les bons chrétiens et catholiques; cette Église, régulièrement assemblée, ne peut se tromper, elle est gouvernée par le Saint- Esprit. Voulez-vous donc vous en rapporter à l'Eglise militante, c'est-à-dire à celle que nous venons de vous définir?

Jeanne. — Je suis venue vers le roi de France de la part de Dieu, de la bienheureuse Vierge Marie, de tous les bénits saints et saintes du paradis, et de l'Eglise victorieuse de là-haut, et parleur commandement. A cette Eglise, je soumets toutes mes bonnes actions, tout ce que j'ai fait et ferai. Je ne puis dire maintenant si je me soumettrai à l'Eglise militante.

L'Assesseur. — Qu'avez-vous à dire au sujet de l'habit de femme qui vous est offert pour pouvoir aller entendre la messe?

Jeanne. — Je ne le prendrai pas encore, tant qu'il plaira à Notre-Seigneur. Et s'il arrive que je doive être menée en jugement, qu'il me faille me dévêtir par ordre de justice, je requiers les seigneurs de l'Eglise de me faire la grâce d'avoir une chemise de femme et un capuchon sur la tète. J'aime mieux mourir que de révoquer ce que Notre-Seigneur m'a fait faire, mais je crois fermement que Dieu ne me laissera pas tomber si bas et qu'il m'enverra bientôt du secours et par miracle.

L'Assesseur. — Vous avez dit que vous prendriez un habit de femme si on vous permettait de vous en aller : est-ce que cela plairait à Dieu?

Jeanne. — Si on me donnait la permission de m'en aller en habit de femme, je me remettrais aussitôt en habit d'homme et je ferais ce que Notre-Seigneur m'a commandé : je vous l'ai déjà dit. Pour rien au monde je ne ferai serment de ne plus m'armer et de ne plus me mettre en habit d'homme: il faut que j'obéisse aux ordres de Notre-Seigneur.

L'Assesseur. — Dieu hait-il les Anglais?

Jeanne. — De l'amour ou de la haine que Dieu a pour les Anglais, ou de ce qu'il fait pour leurs âmes, je n'en sais rien; mais je sais bien qu'ils seront chassés de France, excepté ceux qui v mourront, et que Dieu enverra la victoire aux Français contre les Anglais.

L'Assesseur. — Quelles armes avez-vous offertes à Saint-Denis ?

Jeanne. — Une blanche armure, tout entière, celle qui convient à un homme d'armes, avec une épée que j'avais gagnée devant Paris.

L'Assesseur. — Pourquoi avez-vous fait celte offrande?

Jeanne. — Ce fut par dévotion, comme ont coutume de le faire les hommes d'armes quand ils sont blessés.

L'Assesseur. — Ne l'avez-vous pas fait pour que ces armes fussent adorées ?

Jeanne. — Non.

L'après-midi de ce jour, avec la même assistance augmentée de l'évêque de Beauvais, de Jean Beaupère. Jacques de Touraine, Thomas de Courcelles et John Gris, la séance reprit. Massieu n'était pas présent.

L'Assesseur. — Les deux anges peints sur votre étendard représentaient-ils saint Michel et saint Gabriel ?

Jeanne. — Ils n'y étaient que pour l'honneur de Notre-Seigneur qui était peint sur l'étendard. Je n'y ai fait mettre ces deux anges que pour honorer Notre-Seigneur qui y était représenté tenant le monde.

L'Assesseur. — L'espérance de remporter la victoire était-elle fondée sur votre étendard ou sur vous-même?

Jeanne. — Elle était fondée sur Notre-Seigneur et sur nul autre.

L'Assesseur. — A quoi servaient le signe que vous mettiez sur vos lettres, et ces mots : J h es u s, Maria?

Jeanne. — Les clercs qui écrivaient mes lettres l'y mettaient, et quelques-uns me disaient qu'il était convenable que je misse ces deux mots : Jhesus, Maria.

L'Assesseur. — Ne vous croyez-vous pas tenue de dire pleinement la vérité au Pape, vicaire de Dieu, sur tout ce qui vous serait demandé touchant la foi et le fait de votre conscience ?

Jeanne. — Je demande à être menée jusqu'à lui, et je répondrai devant lui tout ce que je devrai répondre.

L'Assesseur. — De quelle matière était un de vos anneaux sur lequel étaient écrits ces mots : Jhesus, Maria .-

Jeanne. — Je ne le sais pas exactement: s'il est d'or, il n'est pas d'or tin : je ne sais s'il est d'or mi de laiton: il \ avait trois croix, je pense, mais pas d'autre signe, que je sache, que ces mots : Jhesus, Maria.

L'Assesseur. — Pourquoi regardiez-Vous volontiers cet anneau quand vous entrepreniez quelque t'ait de guerre?

Jeanne. — C'était par plaisir et en l'honneur de mon père et de ma mère; et puis j'avais cet anneau à la main et au doigt quand j'ai touché sainte Catherine qui m'apparaît.

L'Assesseur. — Avez-vous quelquefois baisé sainte Catherine ou sainte Marguerite?

Jeanne. — Je les ai embrassées toutes deux.

L'Assesseur. — Kxhalaient-elles une bonne odeur?

Ji inné. — 11 est bon de savoir qu'elles exhalaient un parfum suave.

L'Assessei k. — En les embrassant, avez-vous senti de la chaleur ou autre chose?

Jeanne. — Je ne pouvais les embrasser sans les sentir et les toucher.

L'Assesseur. — Savez-vous quelque chose de ceux qui vont errer avec les fées?

Jeanne. — Je n'y suis jamais allée; je ne sais rien là-dessus, mais j'en ai bien entendu parler et dire qu'on y allait le jeudi, mais je n'y crois point. Je crois que c'est de la sorcellerie.

L'Assesseur. — .\"a-t-on pas t'ait flotter votre étendard autour de la tète de votre roi pendant qu'on le sacrait à Reims?

Jeanne. — Non, que je sache.

L'Assesseur. — Pourquoi votre étendard fut-il porté dans l'église de Reims, au sacre, plutôt que ceux des autres capitaines?

Jeanne. — 11 avait été à la peine, il était bien juste qu'il tut à l'honneur.

Le lendemain i<X mars, dimanche de la Passion, un petit conciliabule des assesseurs nettement hostile à Jeanne eut lieu dans la maison de l'évêque de Beauvais et sous sa présidence. Ce dernier y déclara qu'un grand nombre des réponses de la Pucelle avaient été mises par écrit; il fit lire ensuite les assertions soi-disant extraites de ses aveux. Puis on délibéra avec « solennité et maturité »; on résolut « d'étudier attentivement la matière » et de rechercher, sur ces points, l'opinion des docteurs célèbres. Cauchon fixa alors la prochaine réunion au jeudi 22 mars, ajoutant que d'ici là les articles seraient rédigés d'après les interrogatoires.

A la date indiquée, dans la demeure du juge inique, le vice-inquisiteur et vingtdeux des assesseurs étaient de nouveau présents. Les assertions recueillies dans les réponses de la captive semblèrent probablement longues et diffuses, car il fut décidé qu'elles seraient condensées en un petit nombre d'articles pour être communiquées aux autres membres du tribunal. Le procès-verbal de cette séance se termine par cette formule hypocrite :

Sur le point de savoir si Jeanne devra être interrogée et examinée ultérieurement, nous procéderons de telle façon avec l'aide du Seigneur que notre procès soit poursuivi à la gloire de Dieu et à l'exaltation de la foi, sans qu'il puisse être affecté d'aucun vice.

Le samedi suivant, 24 mars, Jean Lemaitre, Jean de la fontaine et six assesseurs vinrent tn >u\ ci' l'accusée dans son cachot, afin que. devant eux, le greffier Manchon lui

MARTYRISEE ET GLORIFIÉE j \ |

donnât lecture de ses interrogatoires. Le procès-verbal déclare qu'elle les reconnut exacts en taisant seulement observer qu'à Domremv on l'appelait aussi bien Romée que d'Arc, parce que, dans son village, les tilles portent le surnom de leur mère. Puis, comme si le souvenir d'Isabelle avait t'ait tressaillir plus douloureusement le cœur de son entant infortunée, celle-ci. au passage relatif à son costume, ajouta : « Donnezmoi un vêtement de femme pour retourner chez ma mère : je le prendrai. »

Le lendemain, dimanche des Rameaux. 1 evêque de Beauvais, entouré de quatre assesseurs, tous ennemis de la Pucelle, se rendit à la prison pour faire à Jeanne une exhortation charitable au sujet de l'habit qu'elle portait. Voici ce que le procès-verbal a conservé de cette démarche :

Pu. mu. (". ui.iiiiN. — Plusieurs fois déjà, et hier notamment, vous aviez demandé, à cause de la solennité de ces |ours et de ce saint temps, qu'il vous fût permis d'entendre la messe aujourd'hui, dimanche des Rameaux; en conséquence, nous venons vous demander si, dans le cas où cela vous serait accordé, vous consentiriez à quitter votre vêtement d'homme et à prendreun habit de femme, comme vous aviez coutume d'en porter au lieu de votre naissance et comme en portent les femmes de votre pays?''

Jeanne. — Je vous demande permission d'entendre la messe avec l'habit d'homme que je porte et de recevoir en outre le sacrement de l'Eucharistie le jour de Pâques.

Pierre Cauchon. — Répondez à ce que nous vous demandons, consentirez-vous à quitter votre habit d'homme si l'on vous permet d'entendre la messe?

Jeanne. — On peut bien me permettre d'entendre la messe dans l'état où je suis, je le désire ardemment! Quant à changer mon habit, je ne le puis, ce n'est pas en mon pouvoir.

Alors tous les assesseurs insistent auprès d'elle, lui disant que. pour un si grand bien et pour satisfaire aux sentiments de dévotion dont elle paraissait être animée, il fallait prendre un vêtement qui fût convenable à son sexe.

Jeanne. — Cela n'est pas en mon pouvoir; si je le pouvais, ce serait bientôt fait.

Un Assesseur. — Parlez-en à vos Voix, pour savoir si vous devez reprendre votre vêtement de femme, afin que vous puissiez, à Pâques, recevoir la sainte Eucharistie.

Jeanne. — Je ne la recevrai pas, s'il faut changer mon habit contre un habit de femme. Je vous en supplie, permettez-moi d'entendre la messe en habit d'homme; ce vêtement ne charge pas mon âme de péché, et le porter n'est pas contraire aux lois de l'Église!

Rien de plus touchant que cette supplication, mais, hélas! elle ne devait pas avoir plus d'effet que les précédentes : le cœur de ce juge maudit était vraiment dur comme la pierre.

Le procès d'office, c'est-à-dire l'instruction des griefs reprochés à la Pucelle se termine ici.

Le promoteur demanda officiellement copie de tout ce qu'avait dit l'accusée: il prétendait en savoir assez pour engager contre elle un procès d'hérésie. La postérité jugera autrement : elle ne trouvera dans les sublimes réponses de l'héroïne qu'une expression admirable de foi chrétienne, de franchise, de candeur et souvent du meilleur esprit français. Ces pages, bien que rédigées par les ennemis de Jeanne, font la pleine lumière sur la monstrueuse injustice dont Rouen fut le théâtre comme sur l'ingénuité et l'innocence de notre Libératrice.

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