II. - LE TIVOLI OU CAIRE
Je gage que mes lecteurs, à qui j'ai su inspirer confiance, ont pris la fin de mon dernier chapitre pour un dénouement positif, encore que sous-entendu : je gage que mon évanouissement à propos leur a paru un artifice de littérature ou de modestie. « Fanfan, disent-ils, n'a pu tarder de revenir; ce fut sans doute contre le sein de cette inconnue qu'il avait sauvée en répétant le miracle de Moïse. » Ils ne croient pas que je voie une femme sans la prier et lui plaire, pour ainsi dire, instantanément. Grand merci! Je suis homme à bonnes fortunes, mais pas encore à ce point-là.
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L'on parlai! fort d'astres naissants, <-t il me souvient d'avoir vu aux armées, dès cette année 98 ou 99, un papier à lettres, où était, en guise de vignette, l'étoile du général Bonaparte, environnée de rayons. J'ai aussi mon étoile, et je pense avoir déjà dit que ce doit être Vénus; mais elle n'a pas toujours brillé d'un éclat si constant. Elle avait fort pâli quand je faillis mourir de soif : en plein midi elle n'est même point visible au-dessus de l'horizon, partant son influence décroît.
Lorsque je rouvris les paupières, je ne cherchai point du regard mon inconnue, je cherchai l'onde que mes mains avaient lait jaillir du sol aride. Cet aveu ne me coûtera point l'estime des voyageurs qui ont traversé le désert, et souffert la privation de l'eau, plus pénible que celle des femmes; je rappellerai au surplus que j'avais tout à l'heure cédé mon tour de boire, e< j«' ne risquais rien de moins que la vi<\ Je la retrouvai enfin, cette source miraculeuse, et pour m'y désaltérer mieux, j'y baignai mon visage. Aucun cru de Bourgogne (qui est !•' vrai vin) ne m'a jamais paru si délicieux
Elle me procurait même une sorte d'ivresse, et je n'allais pas droit quand je me remis en route, à regret, mais selon les conseils de la prudence, pour joindre mes compagnons.
Toutefois, j'étais réconforté. Je ressentais même un bien-être comparable à celui que j'ai observé qui suit immédiatement le mal de mer le plus affreux. Mes idées surtout et ma mémoire étaient d'une clarté singulière. Je distinguais bien mieux par le souvenir les traits charmants que j'avais à peine entrevus; cette voix, que je n'entendais point lorsque je l'entendais, résonnait doucement à mon oreille à présent que je ne l'entendais plus. « Parbleu! me disais-je, il n'y a point dans tout ceci de mystère. Quelques * épouses ou maîtresses d'officiers se sont glissées comme de coutume parmi les troupes, à la faveur d'un habit d'homme. Elles ont enfreint les ordres du général et su déjouer une surveillance attentive. C'est une autre Thérésia à qui je viens de donner à boire. » Je no doutais point que je ne la dusse reconnaître dès que j'aurais rattrapé ma compagnie, de même que le sage Ulysse reconnut Achille parmi les
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\\\\c< de Scyros en dépii d'un vêtement féminin: et comme j'avais tic moi aussi bonne opinion que mes lecteurs, je ne doutais point davantage que je ne dusse évincer dans le plus bref délai le mari ou l'amant que cette belle, ne me connaissant point encore, avait suivi.
Le roman ne procéda point si vite et, pour commencer, j'eus la fâcheuse surprise de ne découvrir pas une femme dons la demi-brigade où je comptais. Mon enquête ne fut point longue ni difficile : j'espère que je ne ferai pas mal juger les héroïques soldats de l'armée d'Egypte, si je confesse que nous étions peu soignés <il que nous avions des barbes de huit jours. Je ne parle pas de moi et de cinq ou six gamins de mon espèce; mais, à défaut de poil au menton, ies plus jeunes avaient une allure martiale et un air déterminé qui témoignait leur sexe plus certainement qu'une moustache. Leur façon même d'être halos, efflanqués, recrus de fatigue, n'était point façon de filles et ne pouvait prêter ;i l'équivoque. Hélas ! mon teint de lys et d<* roses! Ma «figure ravissante»! 0 Sylvie!... Je ne pensais point à Sylvie, mais à mon inconnue
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de la fontaino, et je ne concevais pas qu'elle eût disparu par enchantement; je ne crois guère . aux prodiges, et celui-ci ne m'était pas si agréable que le premier. J'étais bien sûr de n'avoir pas rêvé, ce n'est point mon habitude, et Ton n'aperçoit pas une femme dans le désert comme on y croit apercevoir un lac, par un phénomène de mirage.
Il faut que je fasse un aveu, qui, de ma part, étonnera : je n'enrageais pas autant que l'on suppose d'avoir perdu la trace de ma nymphe. La certitude que j'avais de sa réalité me suffisait pour le moment : elle assurait mon cœur, qui ne souffre pas d'être dépourvu, et suggérait un aliment à mon imagination. Sachant que je n'étais plus dans l'impossibilité d'obtenir à la lettre les faveurs d'une belle, je pouvais différer sans trop d'impatience le plaisir de la posséder. Ce que je ne sais point faire, c'est aimer sans objet; mais, dès que j'en ai un qui existe, je peux me contenter fort bien d'y rêver, surtout quand je suis harassé, misérable. Les travaux guerriers ne laissèrent point aussi de me divertir utilement. L'ancienne mythologie accole toujours
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les noms de Vénus et de Mars : elle a tort, ce sont deux divinités qui ne vont point du tout ensemble. Los militaires m'entendront mieux si je parle d'un style moins figuré : il est dans la vie du soldat des minutes, des heures, des journées entières, j'ose dire des semaines, où les plus portés sur l'article n'y pensent poinl et seraient bien empêchés d'y penser.
Je ne veux point manquer à mon programme, et ne conterai ni Ghébreïss, ni la poursuite des Mamelucks, ni la bataille des Pyramides. Elle nous ouvrit les portes du Caire, où je fus presque aussi heureux de manger des galettes et du pain frais que je l'avais été de boire de l'eau dans le désert. J'apprenais la frugalité. Néanmoins, comme nous avions fait une espèce d'entrée triomphale, il me souvint de Milan, et je m'attendais que les filles du pays nous accueillissent comme il est d'usage en pareil cas; mais, de môme qu'à la prise d'Alexandrie, je ne vi^ presque point de filles, hors quelques pauvresses voilées, et l'on m'instruisit que les femmes de la société demeurent cloîtrées dans leurs appartements ou harem*. Dix jours de
repos ne firent qu'accroître mon désir bien légitime de mêler à mes lauriers un peu de myrte; et comme je ne faisais plus dès lors aucun état des beautés indigènes, je me rattachai au souvenir de celle qui dans le désert avait bu à la même source que moi.
Je venais de retrouver mon hautain protecteur, M. le chevalier de l'Isle de Charlieu. Il était toujours commissaire des guerres, mais. en sa qualité d' « honnête homme », pour parler comme les ci-devant, il fréquentait volontiers les membres de la Commission des Sciences et Arts, notamment M. Conté (dont le génie, fertile en inventions de toutes sortes, nous rendit de signalés services), M. Coquebert, de la section de botanique, et un mien oncle, M. Redouté, de celle de zoologie, enfin M. Vivant Denon (qui entre parenthèses avait bien des traits de caractère communs avec le chevalier), et M. Dutertre, le dessinateur, auteur de ces portraits à la plume qui sont dans le gros livre vert annexé à mes manuscrits. Ces artistes et savants venaient souvent prendre du café le soir et fumer des pipes (qui sont là-bas des
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carafes emplies aux deux liera d'une eau parfumée), dans le pièce qui L'après-midi nous servait de bureau. 11 y avait pour tous meubles, outre les tabourets tenant lieu de tables, des divans, sorte de cages élastiques faites de bois <I<1 palmier, sur lesquelles on posait des matelas ei Ton jetait dos se hall s. J'étais admis aux -semblées, vu mon peu d'importance, et mon babillage n'importunait point. J'estimais ces hommes illustres, à rebours de mes camarades <lo l'armée qui riaient de leurs cheveux tondus, vu que c'était, en ce temps-là, les militaires qui portaient les cheveux longs.
L'entretien n'était pas toujours austère et les liMumes en faisaient à l'occasion les irais. Je ne me gênais pas pour dire mon mot. Je dis un jour, sans m'aventurer trop, que j'avais des raisons «le croire qu'il s'était glissé quelques lV'iiélopes impatientes parmi nos phalanges. M. Vivant Denon me répondit qu'elles n'étaient pas du moins fort nombreuses, et que l'une d'elles ne se félicitait point de sa témérité. Cette repartie lit rire. Je ne saisis point l'allu- H<>n? et je ne sais pourquoi elle me retira sou-
dain tout espoir de rencontrer celle que je cherchais. J'entrepris dès le lendemain de visiter le Caire : on sait ce que j'entends par visiter une ville.
Je me tins quitte des trois cents mosquées, mais je fis, dans le bazar, connaissance avec un réfugié italien, qui me vanta fort les danseuses de la Haute-Egypte.
— Hélas! lui dis-je, si je l'avais su plus tôt, je me serais engagé dans l'armée du général Desaix qui pourchasse Mourad vers ces parages.
Mon Italien me rit au nez et m'assura que je n'avais nul hesoin d'aller à la montagne, comme le Prophète. Il me présenta le même soir une de ces danseuses (dans le lieu dit marché au poisson); et je me sauvai à toutes jambes, car je crus en effet que c'était la montagne qui venait à moi.
Cette épreuve malheureuse me dégoûta de Y exotisme, où j'ai naturellement peu d'inclination. Mais j'étais plus sevré que jamais, quand Bonaparte, qui voulait introduire les lumières en Egypte, ordonna l'établissement d'un Tivoli dans la résidence du Bey, à l'instar de Paris.
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M. Protain, l'architecte, disposa un cabinet de lecture, où l'on eut souhaité de trouver quelques journaux, une bibliothèque, où il ne manquait que des livres, et une salle de danse où cent couples eussent pu waher, à condition qu'il y eût cent femmes : le jour du premier bal, on en comptait tout juste trois.
Je n'eus pas grand'peine ni grand mérite à reconnaître du premier coup, entre trois femmes, celle que depuis tant de semaines j'aimais sans espoir, et avec une incroyable lidélité. A vrai dire, je n'étais pas aussi certain de la reconnaître que je prétends, et je voyais bien pour la première fois ses appas les plus séducteurs, que l'uniforme naguère m'avait cachés, qu'une robe de linon, plus complaisante, ne dérobait point à ma vue; mais j'étais trop certain de la désirer. Ce sentiment, naturel à mon âge, vainquit une timidité qui n'est pas moins naturelle, et je m'élançai vers celle qui le provoquait. J'étais un bien petit personnage pour solliciter une iva/se; mais j'étais agréable, je dansais à ravir, et elle en avait pu juger : car, avant que de l'apercevoir, j'avais déjà fait deux
ou trois tours avec un camarade (voilà où nous étions réduits!). Au fait, je ne la priai pas, je puis dire que je l'enlevai : elle n'essaya point une défense inutile. Je m'égarai, lorsque je ]a pressai entre mes bras. L'on walsait alors avec une liberté qui serait condamnée aujourd'hui. Nos lèvres pensèrent se rencontrer, du moins elles s'effleurèrent.
— Ah! dis-je, ce n'est pas la première fois !
— Quoi? fit-elle.
— Rappelez-vous... le désert... les tortures de la soif... mes doigts tremblants qui fouillent le sable... et la source qui jaillit!
— C'était donc vous! murmura- t-elle. Ah! vous m'avez sauvé l'existence!
— Vous pouvez, m'écriai-je, me rendre la pareille! Ma soif, depuis ce jour mémorable, ne s'est point apaisée, mais ce n'est pas de l'eau qui l'étanchera. En deux mots, je vous aime éperdument. Je vous cherchais, je vous retrouve, vais-je vous reperdre encore? Comment vous appelez-vous?
— Adèle, me répondit cette femme adorable.
— Est-il possible? dis-je.
itte question parait sotte, mais La mode n'autorisait pas encore les prénoms chrétiens).
— Et vous, dit-elle, comment votre mère vous nomme- t-elle?
— Mes maîtresses, dis-je avec un pou de Fatuité, aiment de me nommer Fanfan.
Je m'empressai d'ajouter, pour me faire valoir, que j'aurais bientôt un petit grade, et qu'en attendant, j'étais le favori du citoyen commissaire Charlieu, qui l'était du général en chef.
— Dieu! lit-elle, vous allez donc me sauver la vie une seconde fois, et de surcroit l'honneur.
Je n'y comprenais rien. Je n'eus pas le loisir de T interroger. Elle pâlit, sembla près de défaillir et me dit à l'oreille :
— Conduisez-moi vite à ma place et ne m'adressez plus la parole, mais venez me voir demain au palais de ***, où j'ai un médiocre logement.
Le généra] Bonaparte venait d'entrer. Il nous remarqua et j'observai qu'il fronça le sourcil. Je me perdis dans la foule, puis je quittai le
bal, qui n'avait plus d'intérêt pour moi. Jo retournai à la maison, jo me mis au lit connue un enfant sage, et je pourrais dire que je ne fermai point l'œil; mais à quoi bon déguiser la vérité, et n'est-il pas aussi honorable d'avoir dormi?
Je fus le lendemain à l'adresse que m'avait indiquée mon Adèle. Un jeune fellah m'introduisit dans une salle fort spacieuse, fort peu éclairée, et meublée de divans à la mode orientale. Je vis Adèle, et ne vis rien autre chose. Elle était à do mi couchée sur l'un de ces divans, elle était accommodée à la grecque, c'est tout dire. Je m'assis près d'elle, je l'enlaçai de mes bras. Je crus bien entendre qu'elle balbutiait :
— J'ai à vous parler sérieusement.
Je pense qu'elle fit aussi quelques tentatives pour me résister; mais mon impéluosité était irrésistible. Je ne doutais pas de ma victoire, c'est le secret de vaincre; et en effet je remportai le plus doux triomphe si soudainement que j'en demeurai tout étourdi. J'eus des raisons de croire qu'Adèle ne se repentait point de m'avoir cédé, elle me parut toutefois étonnée de
lavoir pu faire ; et ce qui me prouva la sincérité de cet étonnement fut justement quelle ne me L'exprimait point.
— Je suis bien à plaindre, me dit-elle un moment après. Voici pourquoi je vous disais hier que vous m'allez sauver la vie une seconde fois. J'ai emprunté des habits d'homme, afin de ne pas quitter un époux que je chéris plus que tout au monde. (Il est officier d'artillerie.) Bonaparte m'a vue, il m'a distinguée, il a entrepris ma conquête ; et d'abord il m'a privée de mon époux, qui est présentement dans la Haute- Egypte avec Desaix. Depuis lors, le général en chef ne me laisse pas une heure de répit. Il m'assiège, il m'espionne. Mais je préférerais mourir plutôt que de tromper celui que j'aime uniquement.
Je commençais d'avoir la pratique des femmes, car je ne lui répondis point :
— Eh! mon cœur, que venez-vous donc de faire avec moi?