‹ Histoire amoureuse de FanfanChapitre 4 sur 7 · III. - MARIKA · texte numérisé non relu

III. - MARIKA

Ma naïveté cependant me fait aujourd'hui sourire. Ah ! que j'étais jeune ! Je pouvais m'étonner encore qu'une femme, dans les bras mêmes d'un amant, protestât sa fidélité à l'époux ! Adèle était sincère. Elles le sont presque toujours, mais nous les accusons d'inconséquence ou d'hypocrisie, parce que nous ne voulons pas entendre que ni les principes les plus certains de la raison, ni les faits les plus évidents n'existent pour elles s'ils les gênent. Elles ne s'empêchent point comme nous de deux et deux sont quatre, et elles ont cette facilité de n'y voir

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goutte à midi OU d'y voir clair le soir, s'il leur est plus commode que la nuit soit le jour et Le jour la nuit.

Toutefois, la contradiction de l'aimable Adèle crevait un peu trop les yeux. Elle ne tarda point de s'en aviser, et ne prit pas le parti d'en rire. Elle ne sembla pas même fort étonnée, ni accablée de remords; mais elle tomba dans une étrange superstition.

— Ah! s'écria-t-elle, je serai punie!

Je lui repartis qu'on ne l'est pas sûrement, que, si elle devait l'être, le sort en était jeté, et qu'il était donc inutile désormais de ménager rien. Elle ne se rendit pas à ces conclusions, qui sont, je l'avoue, téméraires; mais j'usai, pour les soutenir, d'arguments si captieux que je lui donnai bientôt l'occasion de s'écrier encore :

— Fanfan, le ciel nous punira!

Je n'ai jamais « expliqué mon caractère », comme on dit, à aucune femme, je n'aime pas non plus d'expliquer le caractère des femmes au lecteur : ce procédé ennuie et rompt le fil; mais ji' sens que, si je ne me résigne point à Le

faire cette fois-ci, on ne me suivra plus. Adèle était alors à mes yeux une énigme aussi indéchiffrable que le sphinx même de Ghizeh, dont je trouvai le mot plus tard, lorsque j'eus pratiqué plusieurs générations de maîtresses. Elle tenait ensemble de ses aînées et de ses cadettes. Elle avait le tempérament des premières, et ne trouvait rien de si doux ni de si naturel que d'obéir au vœu de la nature. Elle y cédait, comme il convient, avec simplicité, non pas avec une entière tranquillité d'esprit. Je ne sais point s'il est vrai que Napoléon ait dit en Conseil d'Etat : « L'adultère est une affaire de canapé. » Mais, s'il a prononcé cette parole, il a dû se souvenir d'Adèle. Cette femme ardente et à la fois ingénue courait les plus grands dangers dès qu'une méridienne s'offrait à ses regards, et je rappelle que la pièce où elle m'avait reçu au Caire était toute garnie de divans.

Le séjour d'une ville orientale et ce que les précieuses de Molière eussent nommé, à juste titre, les commodités de la conversation, un costume antique, tout cela mettait la vertu d'Adèle continuellement, si l'on peut dire, à deux doi;

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de sa perte. Mais cette vertu fragile et qui ne se faisait point prier ne savait pas, en revanche, mourir sans phrases. Adèle avait je ne sais quoi de tourmenté, tranchons le mot, de romantique. Je ne commets point d'anachronisme, cette épithète n'est point prématurée. L'expédition d'Egypte ne fut pas sans influence sur le romantisme, et M. de Charlieu m'a conté que le général en chef avait dans sa valise le roman de Werther, dont Barras l'a, au surplus, félicité quand il l'a harangué au Luxembourg.

Adèle n'avait probablement pas lu Werther, et moi certainement point. Aussi n'étais-je pas romantique, et je me serais passé qu'elle le fût. Le dommage n'eût pas été grand si elle se fût bornée aux discours, car je ne les écoute que d'une oreille; mais elle fit tant et si bien qu'elle nous jeta dans le plus fâcheux imbroglio.

Nous n'avions guère que deux sujets d'entretien (dont elle faisait tous les frais; moi, je suis peu causeur). Chaque fois qu'elle m'accordait ses dernières faveurs, ou les moindres, elle me répétait, d'un air profond, que nous serions punis sûrement. Comme elle ne m'en accord) it

ni plus ni moins, qui est l'essentiel, je ne prenais même plus garde à cette antienne, mais je lui prêtais plus d'attention quand elle me parlait du général Bonaparte, et je ne tardai point de m'aviser que c'était du matin au soir. Je faillis, un jour, lui dire :

— Ma chère, vous en êtes folle!

Je crois qu'elle ne l'était point, mais le prestige de ce grand homme intéressait sa vanité. Il oubliait pour elle et la gloire et les soucis du eummandement. Il en perdait, comme disent les bonnes gens, le boire et le manger : pouvait-elle n'être point flattée? Bonaparte l'aimait, de la façon qu'on aime au désert, outre qu'il avait, en ce moment, des soupçons de Joséphine, et qu'il n'a jamais été trompé sans représailles. Mais j'ose dire que ce grand vainqueur ne savait pas s'y prendre. Il en usait, dès lors, avec les femmes comme il fit plus tard quand il fut empereur : il leur dépêchait un officier pour leur donner assignation dans son lit. S'il fût venu en personne livrer combat dans le salon des divans, il eût rencontré peu de résistance. Ses façons n'étaient pas seulement d'un maître

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mais, on Egypte, d'un pacha. Adèle était facile, mais fière, et les abus de l'autorité la révoltaient. Elle élait aussi plus entêtée de fidélité que je n'avais cru d'abord : je ne devais mon privilège qu'à mon peu de conséquence, et rien ne la pouvait résoudre de couronner l'injurieuse ilamme de Bonaparte, aussi longtemps qu'elle portait le nom de son époux.

Le vainqueur des Pyramides fut informé de ce scrupule, ou il le devina, et il recourut à un expédient qui était alors banal. Une après-midi que je venais faire la sieste chez Adèle, je la trouvai en larmes. Elle pleurait souvent, mais, ce jour-là, elle avait les yeux égarés. Je me suspendis à son cou, je l'embrassai avec une véritable fureur, et lui demandai familièrement (tel est le langage des militaires) :

— Mon amour, qu'y a-t-il encore de cassé ?

Elle me rendit mes caresses et me dit entre deux baisers :

— Ah ! Fanfan, je le savais bien, que le ciel nous punirait! L'heure du châtiment a sonné. Nous sommes perdus!

— Bon, bon, fis-je avec sang-froid en quittant mon sabre.

Je quittai aussi ma veste, dont le poids m'était insupportable. J'avais dessous une chemise assez fine.

— Bonaparte, . reprit-elle, ordonne que je divorce î

— Bah? fis-je. Eh bien, il n'est pas le Grand Seigneur. Pour divorcer, il faut le consentement de deux personnes, et, en l'occurrence, de trois : le général, toi et ton époux. Je ne vois, jusqu'à présent, que le général qui consente, et si tu étais assez faible pour laisser surprendre ton aveu, je ne doute pas qu'un époux qui t'adore ne fit tout manquer par son refus.

Ce raisonnement était sans réplique, mais était un raisonnement d'homme. Adèle me repartit qu'elle n'apercevait qu'un moyen de détourner la colère céleste, qui était d'avouer à son mari ce qu'elle avait fait avec moi. Je me récriai. Elle me dit que sa confession était déjà écrite, et qu'un courrier, qui s'était mis en route le matin môme pour la Haute -Egypte, l'avait emportée avec d'autres plis. Je ne sais si cette

belle manœuvre nous rendit le <-i<>l plus propii mais je sais qu'elle eut le seul effet humain que l'on on pouvait attendre : ce fut l'époux outra qui réclama le divorce- Adèle recouvrait la liberté, Bonaparte triomphait, et j'en étais cause !

Pour comble de disgrâce, ce divorce, qui • levait être prononcé par un commissaire des guerres, le fut par Charlieu, et je dus expédier de ma plus belle main toutes les pièces de la procédure! Je les mouillai de mes pleurs; mais je fis, selon ma coutume, ma besogne en conscience, et le sentiment du devoir accompli me rendit bientôt le calme et la raison. J'envisageai mon malheur avec clairvoyance. 11 ne me parut point douteux que mon Adèle ne sacrifiât, dans l'instant même, à Bonaparte, la liberté quelle venait de reconquérir, et que ce divorce no fût, ainsi que Ton disait alors, le sacrement de l'adultère. Je connaissais, d'autre part, ses principes de fidélité, et je ne doutai point davanl qu'elle ne les observât encore plus rigoureusement en faveur du général <in chef qu'en faveur <lu capitaine d'artillerie. Certain qu'elle renon-

cerait à moi, je me piquai d'honneur et je renonçai à elle le premier. Je ne voulus pus même revoir une ingrate ni lui faire mes adieux. Dès que j'eus terminé ma copie, je quittai le bureau sans muser, et je fus droit chez mon réfugié italien, qui me semblait homme à me procurer une consolation dans le plus bref délai. J'étais résolu à tout : je fusse « allé à la montagne ».

Le ciel, qui m'avait puni tout à l'heure, si j'en dois croire la superstitieuse Adèle, ne me lit pas attendre la récompense de mon courage et de ma fierté. J'aperçus d'abord dans la boutique de mon Italien une fort jeune fille, si bien faite que je me félicitai de n'avoir pas les mêmes goûts que les Turcs et de sentir le charme d'une beauté frêle. Je ne pensai point qu'elle eût plus de seize ans, mais j'en avais dix-huit, et c'était encore une particularité de ce temps-là, que l'on ne se croyait point obligé de faire en amour une compensation des âges, et que les plus jeunes hommes préféraient la fleur au fruit. Je ne m'étonnai point de pouvoir admirer à mon aise les formes de cette enfant, qui n'était vêtue

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que d'une chemise bleue flottante et fort ouverte, à la mode du pays; mais je m'étonnai de pouvoir admirer son visage, et je demandai avec impétuosité à l'Italien :

— Qui est-ce? Pourquoi n'est-elle pas voilée?

Il me répondit qu'elle était née dans une île de l'Archipel, d'un marchand grec, qui avait disparu au cours d'un voyage à Constantinople; que sa mère l'avait emmenée dans cette ville à la recherche du père; qu'une vieille l'avait volée et vendue; enfin, toute une histoire à dormir debout, dont je ne sais comment j'ai gardé même cette mémoire sommaire, car je n'écoutais pas un mot. Je ne prêtais attention qu'à cette jeune fille, et j'avais le plaisir de voir que je l'intéressais. Nos regards parlaient : c'est que nous n'avions pas d'autres moyens de nous entendre, puisque j'ignorais son langage et qu'elle ignorait le mien. Mes yeux exprimaient le désir le plus vif, et ses yeux, plus réservés, ne trahissaient qu'une sympathie, mais soudaine, et dont elle brûlait de me donner les preuves.

.linlerrompis l'Italien.

— Comment, dis-je, s'appelle- t-elle? Je la veux!

M me répondit qu'elle s'appelait Marika. L'enfant me tendit sa main droite ouverte, où je vis tatouée une croix de couleur bleue. Elle murmura :

— Christiane.

Je compris, sans être Champollion le Jeune (qui n'avait alors que huit ans), que cela signifiait : « Je suis chrétienne. » Je ne voudrais point blasphémer, mais j'avoue que ce détail me souciait peu.

Ainsi qu'on en a dû juger par mes précédents récits, l'usage du temps n'était point d'allonger les préliminaires, même entre amants qui pouvaient faire la conversation, à plus forte raison quand l'un parlait grec, ou turc, ou copte, et l'autre français. La cérémonie de nos accordailles fut donc brève, et j'eus la satisfaction de me pouvoir dire que j'étais vengé, heureux et pourvu d'une nouvelle maîtresse, bien avant que Bonaparte eût obtenu d'Adèle ce que je lui avais fait attendre plusieurs mois.

Cette façon d'aimer à la muette est singu-

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lière, mais fort agréable, surtout pour un homme dans la première force de l'âge, qui tient qu'aimer est le principal de l'amour. On m'entend. Je ne pense pas l'avoir jamais fait si « naturellement », je ne dis pas « physiquement » : car notre silence n'excluait pas le sentiment ni la tendresse, et notre gaîté, qui allait jusqu'à l'enfantillage, savait fort bien se communiquer sans paroles. Ah! l'aimable fille! Elle ne m'a jamais ennuyé! Entre ses bras, il me souvenait parfois d'Adèle, si éloquente et si passionnée. Je n'étais pas injuste pour Adèle, mais Marika me reposait. Je croyais vivre au paradis terrestre avant l'invention du langage, ou durant l'âge d'or. Je me rappelais aussi le livre de Daphnis et Chloé. Nous différions fort de ces deux innocents, pour plusieurs raisons; mais notre roman était comme la suite de leur pastorale.

11 méritait de s'achever sans catastrophe. Hélas! j'ai connu des époques où il ne se passait rien : au temps de la Révolution française, on n'était pas si assuré du lendemain et d'un bonheur continu. J'eus une première alerte,

quand Bonaparte entreprit l'expédition de Syrie. Je tremblai qu'il ne m'emmenât, car M. de Charlieu l'y suivait; mais il emmena Adèle et ne m'emmena point. Je demeurai au Caire, où je jouis dune liberté sans borne et d'une félicité sans mélange. Mais le coup de foudre fut le ^départ de Bonaparte. J'ai toujours pensé qu'il se fit un peu trop sans tambour ni trompette, et je lui garde rancune de nous avoir faussé la politesse : ce qui, sur le moment, m'affecta plus fut qu'il abandonnait Adèle. Cette infortunée m'écrivit une lettre qui me dicta mon devoir. J'allai le jour môme lui porter la réponse qu'elle souhaitait... Le devoir n'est pas l'amour : j'aimais ailleurs, et j'ai dû souvent me partager, mais ne l'ai jamais fait de bon cœur. Comment aurai-je la force de tracer ces dernières lignes? Le partage fut de trop courte durée! Quelques jours plus tard, une insurrection éclata au Caire. Marika disparut! Je la fis rechercher partout, je la cherchai moi-même : ce fut en vain, et j'ai lieu de craindre qu'elle n'ait subi un sort affreux, bien que je n'aie jamais eu la preuve quelle eût été assassinée.

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