I. - MA TROISIÈME COMTESSE
Si je poursuivais de même que j'ai commencé, je remplirais dix volumes, on m'accuserait de prétendre à imiter don Juan plutôt que Chérubin; enfin cet ouvrage alourdi serait une histoire de la Révolution, de l'Empire, et de tous les autres régimes qui s'établiront en France d'ici à mon trépas, dont Fheure, je veux le croire, n'est pas encore près de sonner. Mais que mes lecteurs se rassurent : je n'oublie pas que je leur conte l'histoire amoureuse de Fanfan et non point celle de mon pays. Je ne la dois plus conter selon Tordre chronologique ; je
Ferai mieux connaître ce bel objet, qui est moimême, si je le présente de raccourci, et si je montre l'enchaînemenl de mes fortunes au lieu de leur succession. Je vais essayer de m'amuser un peu moins en route <d d'amuser toujoui autan! ceux qui me lisent. J'obligerai ma mémoire à faire des bonds de huit à dix ans el davantage, pour reculer ensuite. Voici la justification d'un procédé qui n'esl absurde qu'en apparence.
Bossuet (que j'ai pratiqué plus tard et, je l'avoue, fort peu) écrit « qu'il faut avoir certain: temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le resb ■: c'est ce qui s'appelle époque, d'un mot grec qui signifie s'arrêter, parce qu'on s'arrête pour considérer comme d'un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après. » .le ne compose pas une histoire de France, ni encore moins universelle, comme Bossuet; mais j';ii observé, dans mon petit jugement, que celle d'un homme n'esl pai moin- susceptible que l'histoire de l'Univers • l'être partagée en époques. Je n'ai pas échappé
cette règle générale, encore que je me puisse
vanter de n'avoir pas parcouru les différents âges de la vie, mais d'être demeuré toujours au môme. Il faut que je définisse mieux ce qu'on doit entendre par là.
Un homme, qui reste toujours jeune d'un bout à l'autre de sa vie, n'a pas une seule jeunesse, qui excède la durée coutumière et se continue de son premier jour à son dernier terme; il en a plusieurs; elles sont distinctes, elles ont chacune un commencement, un milieu et une fin : son privilège est seulement de recommencer et de tourner pour ainsi dire en cercle, alors que le commun des mortels va son chemin sur une triste ligne droite qui le mène Dieu sait où. D'un sexagénaire qui ne paraît point son âge, ne dit-on pas qu'il a trois fois vingt ans ? Je sais peu de façons de parler si exactes.
Ma première jeunesse a pris fin peu après les derniers événements que j'ai rapportés. Je l'ai ensevelie dans les sables de l'Egypte. Je puis dire que j'ai inauguré la deuxième dans le même instant; mais je n'ai pas laissé d'être affecté de cet accident comme le sont ordinairement les
hommes qui ne doivenl être jeunes qu'une f<>i-. Us ont ce qu'on appelle un passé, qui les préoccupe, ei il- recherchent moins, en amour, la nouveauté que les souvenirs. Ils se plaisent à évoquer des fantômes, si je puis emprunter le langage des enchanteurs. .1 ;ii connu ce plaisir de la répétition qui n'est pas toujours mélancolique, surtout quand on ne s'y borne pas : je n'avais garde, et j'ai toujours, dans la pratique, môle les réalités aux fantômes. Si je faisais de même dans mon récit, j'y introduirais une confusion incommode. C'est pourquoi je commencerai par les évocations. Je marquerai ici une ditférence encore que j'ai aperçue de moi aux autres hommes. On dit qu'ils aiment toujours la même femme, qui ne change que de nom. 11 y a quelque chose de vrai, mais cette vue est étroite. Je demande que l'on accorde, à Fanfan du moins, le pluriel. J'avoue que j'ai en eiFet aimé les cinq ou six mêmes femmes tout du long de ma vie; comme je disais quand j'étais apprenti imprimeur, j'en ai tiré bien des exemplaires.
La première aventure qu'il me fut donné de
revivre est justement celle que j'aurais choisie si j'étais entré au conseil du Destin; il ne me demande pas ordinairement mon avis, et comme il sait mieux que moi ce qu'il me faut, je m'en remets à lui de me gâter. J'avais à peine touché le sol de la France que la demi-brigade où je venais d'être promu lieutenant fut dirigée sur l'Italie. J'entrai à Milan pour la deuxième fois en triomphateur ! Je partageai cette gloire avec Bonaparte î Je n'aurais point cru qu'elle pût échoir deux fois à un même guerrier, surtout après un si court intervalle. J'en étais étourdi. Je ne pouvais croire à mon bonheur. « Eh quoi ? me disais-je. Me voici de retour dans ces murs où j'avais pensé ne retourner jamais, et trois années à peine se sont écoulées ! G Milan, je n'ai pu retenir mes larmes, lorsque le devoir m'a exilé loin de toi pour me jeter sur un rivage torride et désolé : mes yeux en versent encore, et c'est parce qu'ils te revoient î Est-ce bien toi, ville chérie? Est-ce moi-même? »
Je n'en pouvais pas douter : je reconnaissais mon cœur à cet attendrissement; je reconnaissais les rues, les maisons; je .reconnaissais jus-
l > HISTOIRE AMOUREUSE DE 1-.W1
qu'à ces dalles Irrégulières <1< »nt les larges voies sont pavées. J'y posais le pied avec respect; il nie semblait, comme a dit un auteur latin, que je foulais l'histoire, et cette histoire était la mienne!
Pour achever mon illusion, des scènes où j'avais assisté lors de'notre premier triomphe se répétèrent fidèlement. Je vis, à chaque fenêtre, des femmes qui nous jetaient des fleurs et des baisers ; je vis, sur les toits de la cathédrale, de radieuses créatures qui, pour se pencher vers nous, se retenaient d'une main aux clochetons gothiques, et je les comparai, comme naguère, à des anges suspendus entre la terre et le ciel. L'enthousiasme de l'armée ne saurait se décrire, celui de la population l'excédait encore. C'est que nous venions rendre la liberté à ces infortunés que l'Autrichien opprimait depuis de longs mois, nous venions leur rendre la République!
Dès que nous eûmes rompu les rangs, je me dérobai à la compagnie importune de mes plus chers camarades. Je ne me souciais point que mon expérience des lieux leur profitât. «Téprou-
LES FANTOMES l'.r
vais une véritable jalousie, je voulais en quelque sorte posséder Milan et le posséder seul. Il me souvenait aussi de l'aimable Thérésia, et j'étais, l'avouerai-je? ingrat envers ce doux souvenir. Je pensais qu'elle m'avait bien gêné l'autre fois; je me félicitais de ne traîner à ma suite aucune Thérésia et d'être aujourd'hui entièrement maître de mes démarches.
Cependant, par une contradiction singulière, je n'imaginais point Milan sans Thérésia, ni sans la comtesse Monticelli, ni sans la comtesse de Vigée Saint-Ange. Je courus au bastion de la Porte Orientale, comme si je les y avais dû retrouver toutes. Celles que j'eus le bonheur d'y rencontrer étaient en assez grand nombre pour me divertir du chagrin de leur absence. L'essentiel est qu'elles étaient femmes. Je m'insinuai selon la coutume entre les files des voitures, j'ébauchai maintes connaissances, et je m'enivrai du plaisir de « faire la conversation ».
Je dus m'en tenir là pour le premier jour, et Bonaparte me fit la fâcheuse surprise de m'obliger de quitter Milan presque aussitôt, avant que j'eusse rien mis en train. Je pestai fort contre
lui, mais on lui pardonnera comme je lui ai pardonné, quand j'aurai «lit <j i»«* ce lui juste l«i temps de vaincre à Ifarengo. Nous n'en lûmes pas plus mal accueillis lorsque nous revlnra ensuite dans notre paradis terrestre, et j'y pu faite celle fois un établissement de quelque durée.
Les mœurs milanaises ne me parurent point s'être modifiées depuis les temps d'Arcole et de Rivoli. Je n'en ai pas dissimulé l'inconvénient : l'on s'y occupe de galanterie du matin au soir, ! iiais en public, et le militaire y trouve dans le privé moins de ressources que cette préoccupation amoureuse ne lui donnait d'abord à espérer. La locution « vouloir du bien », que j'ai citée précédemment, et qui est en Lombardic synonyme de faire l'amour, indique assez de quelle manière on l'y fait ou plutôt on ne l'y fait guère. Je ne hais pas à causer de ces choses, pourvu que j'aie des compensations. J'avoue qu'elles ne me manquèrent point.
Les dames françaises commençaient d'affluer dans la Cisalpine, el elles n'étaient plus réduites ,i déguiser leur sexe, Pour une Thérésia que
j'avais perdue, j'en retrouvai plus de cent. Mon cœur ne tarda point de s'intéresser pour une fille extrêmement bien faite, nommée Julie, qui était la maîtresse de mon plus cher compagnon d'armes. La vive amitié qui m'unissait à Gratirn (je ne veux écrire que les prénoms) n'était pas à la vérité fort, ancienne : elle datait de quelques jours et s'était nouée sur le champ de bal aille de Marengo, où je crois que je lui avais un peu sauvé la vie, à moins que ce ne fût lui qui me l'eut sauvée ; mais cette amitié n'avait pas besoin d'être ancienne, puisqu'elle était déjà éternelle et à toute épreuve. Gratien et moi avions le même âge, le même grade; nous mettions tout en commun : sa maîtresse pouvaitelle être exclue de cette communauté? iNous évitâmes de nous expliquer sur un point si délicat; d'autant qu'il semblait for! jaloux, mais il ne l'était de moi aucunement, et je pense que, si j'eusse fait scrupule de céder à mon inclination, il m'en eût voulu davantage. Au surplus, je n'en sais rien, puisque je répète que nous ne nous sommes point expliqués là-dessus.
Il recevait de sa famille quelques subsides, et
avail pu loger son .'unir dans un <• piano » fort décent, où nous passions la plus grande partie de nos journées. Je n'y jouissais du tête-à-tête de Julie qu'aux heures où Gratien était de service. Lorsque nous nous trouvions réunis tous les trois, je croyais revivre les moments heureux de mes chastes amours avec la comtesse de Vigée S.iint-Ange et de mon amitié avec Philippe de Viéville. Comme je n'étais pas aussi réservé en l'absence de Gratien, Julie me rappelait alors Thérésia. Elle fut le premier de mes fantômes, et si je puis ainsi parler, un fantôme à double visage ; chacun de ces visages était également séducteur, et m'était également cher à des titres différents.
Je me serais contenté bien volontiers d'une vie si agréable ; le hasard seul fut cause que je ressuscitai un autre fantôme et donnai un soir une rivale à Julie. J'en eus quelque remords, et j'en eus mC'me à l'égard de Gratien. Heureusement qu'ils ne le surent ni l'un ni l'autre. Mais je crois que n'importe quel Français à ma place n'eût pas résisté à l'envie de faire Luigi Borgonece que je le lis par devoir de patriotisme.
J'observais toutes les règles de la vie milanaise avec piété, avec superstition. Je fréquentais donc, non seulement au Corso, mais à l'Opéra. J'y rencontrai un jour Borgone, au parterre. Selon l'usage, il tournait le dos à la scène, et fixait la vue sur une des loges. « Bon ! pensai-je, il fait encore des traits à cette pauvre Ghita. » J'apercevais plusieurs femmes dans la loge, et ne pouvais point conjecturer à laquelle s'adressaient les suffrages du grand poète. Cela m'était fort égal. En revanche, la rencontre de Borgone me causa une joie bien vive : je ne le chérissais pas d'une amitié particulière, mais il était un de mes anciens meubles de Milan. Je me démenai tant que je pus pour attirer sur moi son attention ; il témoigna lui-même un si grand empressement de me joindre dès qu'il m'avisa, que j'en fus étonné.
« Quelle mouche le pique? me dis-je. Nous ne sommes pas si intimes, sauf que j'ai eu sa maîtresse. » Mon caractère ne serait pas conséquent si je n'eusse formé dans l'instant même le dessein de la ravoir; mais je m'en défendis avec une vertueuse indignation.
Cependant, le poète m'aborda, el me fil encore (,-int de grâces que je fila encore plus étonné.
— Je vous présenterai demain à l;i comte me dit-il. Elle sers charmée <lr faire votre eonnftissance.
— Voilà, pensai-je, un homme bien oublieux on bien aveugle! Mais pourquoi me présenterait-il demain et non ce soir? Parbleu ! c'esl que ce soir il a affaire ailleurs.
En le quittant, j'interrogeai une de mes .unies plus familières, et lui demandai si elle savait pour quelle raison le Borgone se mollirait si obséquieux avec moi.
— Il est ainsi, me dit-elle, avec tous les Français. Il voudrait se faire pardonner une certaine ode a la louange de l'Autriche, que les revers de l'armée républicaine lui avaient inspirée, ei depuis Marengo il ne cesse point de publier des palinodie .
J'ai les palinodies en aversion. « Ah! traître, pensai-je, tu seras cocu, le sorl en est jeté. Julie mjexcusera eu Faveur du motif. » .le n'eus garde le lendemain de manquer L'Opéra. Lu Borgone me [>ril par la main, me fil grimper
deux étages, me poussa dans une loge et annonça mon nom en l'écorchant; puis il se retira si précipitamment que je me trouvais déjà seul avec sa comtesse, avant que d'avoir pu reconnaître que ce n'était pas la comtesse Monticelli. Elle n'était pas moins ardente que l'autre, et ne s'attardait pas davantage aux préambules du discours. Elle ne me souhaita ni le bonjour ni le bonsoir, et d'abord se répandit en invectives contre ce misérable qui la trompait, contre moimême qui aidais ce misérable à la tromper. Je lui protestai qu'elle me méconnaissait, et dis, non sans finesse, que si je devais aider l'un des deux à tromper l'autre, ce n'était pas de la manière qu'elle semblait croire. J'eus le bonheur de la faire rire.
— Vous êtes charmant, me dit-elle, en me jetant un regard de tlamme.
Je ne sais pourquoi je baissai les yeux.
— J'ai dix-huit ans... murmurai-je avec une mine hypocrite.
C'est la première fois de ma vie que je me sois rajeuni.
11 me parut qu'elle se consultait. Je lui dis à
l'oreille qu'il ne faul jamais remettre au lendemain et que La vengeance esl an plat qui se mange chaud. Je n'avais point dit : brûlant.
Mais une loi secrète de la nature voulait sans doute que je l'enlevasse précisément comm<> j'avais enlevé la Monticelli trois ans plus tôt.
— Borgone peut revenir... dit-elle.
Nous nous enfuîmes. Je n'en écrirai pas davantage. Mes victoires n'embarrassent point ma modestie : je ne suis quelquefois en confusion que de leur brusquerie et de leur facilité. Au surplus, mes lecteurs seraient malvenus à se plaindre que je suis trop discret, quand je leur fais si bonne mesure : Chérubin ne leur devait qu'une comtesse et ne leur en avait promis qu'une seule. En voilà trois, si je s;ii> compter.
Il - CELUI DE MARIKA
J'ai toujours aimé ces lieux de divertissement et de promenade dont l'invention date du Directoire, et où la variété des spectacles remporte peut-être sur leur agrément. Idalie, Elysée, Wauxhall, Bagatelle, jardins d'été ou d'hiver, que n'o (Triez-vous point, entre deux batailles, à l'homme d'action altéré de plaisir et de repos? Il goûtait parmi vos allées le charme de la flânerie (qui est son péché), Il s'y pouvait rafraîchir, ou échauffer en jouant. Il admirait les pantomimes, les danses de caractère, les tours de prestidigitation, la magie, plus éblouissante, des feux
d'artifice. Il y faisail des connaissances faciles e1 passagères.
Le genre de Tivoli est si français qu'on a vu que Bonaparte l'avail introduit en Egypte. Il survécut même a L'Empire, et la Restauration n'en put venir à bout, encore qu'elle ait détruil plus «le choses qu'elle n'en a effectivement r taure. On afcsure que les émigrés n'avaient rien oublié ni rien appris. Il est possible, dans l'ordre de la politique; mais nous les avons bien forcés de s'amuser à notre mode, et de comprendre que l'ancienne gaî té française, qu'ils avaient ramenée dans leurs berlines, était un objet suranné.
Je ne dis pas qu'ils aient prolité de nos leçons. Il fallut compter avec la pruderie et avec le costume du temps. Les femmes portaient des robes désolantes, d'une ampleur où l'on se perdait : jupes courtes, mais faites d'étoffes « qui se tenaient debout »; et l'on voyait un peu plus par-dessous, mais l'on ne voyait plus au travers. Moi-même, je ne suis plus Fanfan, lorsque je m'affuble d'un babil noir, avec un faux-col et une cravate à double tour.
La police était aussi fori contrariante, '■! les
entrepreneurs avaient maille à partir avec La censure. Ce n'est pas leur faute s'ils ne nous procuraient plus que des réjouissances morales, ud usum Delphini. Mais je préfère les jeux innocents à la privation de jeu, et faisanl contre mauvaise fortune bon cœur, je me croyais tenu de fréquenter presque tous ces temples du plaisir, pauvrement imités du Directoire, que Ton ouvrait encore à Paris de temps en temps. — Sans avoir l'air d'y toucher, je viens de dater l'épisode qui va suivre. 11 s'est écoulé envi ion seize ans depuis l'épisode qui précède. Je me suis déjà expliqué là-dessus, mais je veux apaiser les craintes de mon lecteur, et lui promettre que je ne retrancherai pas tout l'Empire de mon histoire : je rebrousserai chemin un jour ou l'autre.
En 1816, la vogue n'était plus aux barres, mais aux montagnes russes. Je connais peu de sensations plus affreuses que celle du vertige; mes yeux se ferment, le souffle me manque, et je n'ai jamais pu me défendre de crier, ni de saisir la taille de ma voisine, quand le chariot, emporté par son propre poids, se précipite; je
140 BISTOIRE AMOUBEUSE DE FANPAN
ne nu* sens guère plus à mon aise, quand, par le seul effel de la vitesse acquise el de l'élan, il remonta de l'autre côté; mais je trouvais, dans cette sorte de supplice, une sorte de volupté physique. Etrange aberration des sens! Je ne me charge point de l'éclaircir. J'observe seulement qu'elle m'était commune avec un grand nombre de personnes. Une foule impatient» pressait au bas des degrés par où l'on montait d'abord à pied jusqu'au somiriet de X&montaynr russe, et Ton y faisait la queue comme à la Comédie-Française pour entendre Talma.
J'avais d'avance «les sueurs froides, mais je n'eusse point manqué pour tout l'or du monde d'accomplir un voyage d'aller et de retour, ni je ne L'eusse point recommencé pour tout l'or du inonde, (l'était apparemment par point d'honneur et par manière d'acquit. J)è> que L'honneur était satisfait, j'errais à l'aventure dans le jardin assez médiocre qui environnait L'appareil. Il y avait des tirs, des boules, des quilles, et quelques baraques où L'on prophétisait L'avenir pour vingt sous.
Je ne vais pas ordinairement seul aux spec-
LES FANTOMES 1 il
tacles. La nature m'a créé fort sociable et je n';ii jamais été embarrassé de trouver un camarade qui passe volontiers la soirée avec moi. Depuis la chute de Napoléon, les amitiés s'étaient resserrées encore entre les anciens de la Grande- Armée. Ceux qui avaient fait les mômes campagnes avaient ensemble une intimité plus particulière. 11 est vrai que la plupart les avaient faites toutes; mais certains souvenirs laissent des traces plus profondes, et j'ai souvent remarqué que les « Egyptiens » formaient un petit groupe assez jaloux.
Les membres de la Commission des Sciences et Arts avaient pour prétexte la publication de leur grand ouvrage, qui n'en finissait pas, comme il arrive généralement en France. Ils se réunissaient chez celui-ci ou celui-là pour deviser du temps qu'il fait sous le tropique et pour fumer des narghilehs. Je n'étais point « savant », mais la distinction des savants et des militaires était depuis longtemps effacée, et Ton ne plaisantait plus ces illustres personnages sur leurs cheveux courts, d'autant que la plupart les avaient blancs, ou même n'en avaient plus. Je
rappelle aussi que l'un d'eux, le fameux Redouté de la section de zoologie , était monon<l<i. A ce tihv. il m'invitai! souvent à fumer avi messieurs. J'avais L'honneur de rencontrer chez lui Parseval de Grandmaison, de qui l«'s connaisseurs admirenl le génie poétique, et surtout M. Protain, l'architecte, qui fut grièvement blessé en défendant Kléber contre le misérable uleyman-el-Àlépi. Mais ces réceptions, hi«*n que familières, étaient toujours un peu ><»! n elle s, et mon oncle, qui baissait la cérémonie, préférait de faire de bonnes parties seul à seul avec moi. ■
C'était un homme délicieux, et je prie mes lecteurs de croire que je n'abuse pas de cette épithète. Je suis jeune, je l'ai assez dit : je crains qu'il ne le lût davantage avec une tournure un peu lourdaude, une bonne grosse figure toute ronde, et une crinière si ébouriffée que je ne la pouvais regarder sans rire. Il ne se faisait point de souci, el ne se rappelait, de toute la Terreur, que la dissection de l'hippopotame, au Muséum, dont il avait dessiné el peint quatre planches. Il n'avait point de préjuge- politiques : en 18 î G il
avait déjà enseigné L'aquarelle à Joséphine, puis à Marie-Louise: il était sur le point de renseigner à Mme la duchesse de Berry, et après 1830 ce fut le tour de la maison d'Orléans. Enfin, il <;Uit plus panier percé que moi, et Mme Adélaïde lui dit un jour, finement, en ma présence :
— Monsieur Redouté, on assure que vous avez beaucoup placé chez Chevet.
Moi de même. Nous nous valions quant à la gourmandise. Ah! c'était un oncle fait pour moi. Nous allions ensemble aux montagnes russes.
-Nous y avisâmes un soir une sorte de pavillon à la turque, dont l'entrée était fermée par un tapis. Nous approchâmes, par curiosité, et lûmes sur une pancarte qu'une balladère âgée de seize ans exécutait h l'intérieur les danses de la vallée du Nil, qu'elle était assistée du colosse de Rosette, son père nourricier, ainsi que de sa mère nourricière, véritable femme fellah, et en post-scriptum, qu'elle était la propre fille du général F***. Nous n'hésitâmes point, mon oncle et moi, de payer chacun cinquante centimes pour voir une femme fellah, un colosse et une balladère: mais nous demeurâmes d'abord assez
longtemps à épiloguer sur l'inscription, comme les gens qui ont la manie de considérer les enveloppes avanl « j 1 1<* » le les ouvrir.
Mon oncle se souvenait fort bien du général F***, qui avait épousé une demoiselle d'Alexandrie d'origine syrienne ou grecque, et était décédé à Vilna. Je n'ai aucune mémoire des noms, mais j'ai l'imagination vive et suis sujet aux fausses réminiscences. Le général F*** ne pouvant avoir contracté mariage que devant un commissaire des guerres, je ne doutais point que ce commissaire ne fût M. de Gharlieu, ni que je n'eusse expédié l'acte de ma main. Nous supposâmes (il ne fallait pas être sorcier) qu'après la mort du général, sa veuve et sa fille étaient tombées dans la misère, et que l'enfant pratiquait l'art de la danse afin de subvenir aux besoins communs.
Emus de pitié, nous tendîmes notre monnaie à un petit garçon, décemment mais pauvrement vêtu, qui gardait l'entrée; il souleva le (apis, et nous qous trouvâmes parfaitement seuls dans un emplacement où vingl chaises étaient rangées, vis-à-vis une estrade meublée en tout et pour
tout d'un divan à l'orientale. On ne voulut point nous faire attendre et le spectacle commença sur-le-champ.
Le colosse de Rosette parut le premier. Il nous salua trois fois, en portant sa main droite à son front, à ses lèvres et à son cœur; après quoi il moucha les chandelles avec une majesté incomparahle. La mère nourricière vint ensuite : elle n'était pas moins colossale que le colosse, et nous ne pûmes en conséquence douter qu'elle ne fût une vraie fille d'Orient. Nous ne jugeâmes point de son visage, qui était voilé à la rigueur; elle portait, selon la mode égyptienne, un cylindre d'or au milieu du front, d'où l'étoffe pendait. Elle ne nous fit aucune politesse, mais s'accroupit lourdement à l'extrémité droite du divan, cependant que le colosse de Rosette s'accroupissait lourdement à l'extrémité gauche.
Ils prirent, sous le schall qui couvrait ce meuble, deux instruments bizarres, dont l'un ressemblait à un tambour de basque, et l'autre était une sorte de crincrin. Le colosse pinça la corde unique du crincrin, la mère nourricière promena son pouce sur la peau du tambour, et ils
firent entendre à L'unisson un gémissement qui étail à fendre l'âme; mais cette mélopée uous étail familière <it nous rappelai! de bien chers souvenirs.
Aux premiers accents de la nourricière el «lu colosse, nous vîmes la draperie se soulever avec lenteur et d'une façon mystérieuse; nous aperçûmes d'abord une main fort mignonne char. de bagues, un bras nu, fort blanc et bien rond, puis la balladère se montra soudain, poussa un cri sauvage et vint jusqu'au bord de la scène en courant à tout petits pas. Je pensai moi-même jeler un cri de surprise, mais ce fut d'abord un cri muet. J'avais cru revoir Marika ! La balladère ^ à vrai dire, n'avait aucun des traits de oette aimable enfant; elle était plus grande, mieux formée, elle ne semblait africaine qu'à demi, et si je puis dire, ses yeux étaient d Egypte, mais son regard était de France. J'observais toutes ces différences évidentes, mais je croyais voir Marika, et j'éprouvais une sorte de terreur en même temps qu'unejoie que je ne saurais définir.
Elle n'était point voilée, et elle avait un air de pudeur, bien que son costume lui de la pluscho-
quante immodestie. Quant à la danse, j'essaierais en vain de la peindre sans alarmer ceux de mes lecteurs qui n'ont pas visité l'Orient : elle imitait (comme toutes les danses) les attitudes les plus hardies et les mouvements les plus secrets de la volupté, toutefois en y ajoutant, disait mon oncle, une manière de style, faute duquel nous n'aurions pu assurément soutenir cette vue de sang-froid. J'étais du même avis que mon oncle; mais, en dépit du style, je n'avais aucun sang-froid.
Je recouvrai enfin la faculté de parler, et je poussai le cri que j'avais depuis longtemps sur les lèvres.
— Ah! Marika! dis-je, Marika!
Ce mot fit un effet magique. La musique et la danse lurent interrompues soudainement. Les deux colosses m'envisagèrent d'un air de menace et la jeune personne me dit en français :
— Comment se peut-il, monsieur, que vous connaissiez mon nom?
— Eh! quoi? dis-je, au comble de l'étonncment, t'appelles-tu tout de bon Marika?
— Je m'appelle Marie, me répondit-elle, mais
i m .1 1 un ii ni»' nomme toujours Marika
Elle me lii cette réponse d'un i<m >i convenable que je jugeai qu'elle était élevée à la perfection. Imagines (sauf l'accoutrement) une de jeunes filles du meilleur monde, que M. Scribe, un peu plus tard, a crayonnées si bien, notamment dans son chef-d'ouivrc intitulé, je crois, Une demoiselle à marier, Néanmoins, comme j'avais bondi sur l'estrade et m'étais assis sur le divan, je ne pus me défendre d<i l'attirer inconsidérément sur mes genoux. Les deux colosses me l'arrachèrent et me rappelèrent avec quelque brutalité au sentimenl de l;i vertu. Je rougis de mon erreur et balbutiai une excuse.
— Monsieur, me dit l'enfant avec la déférence due à mon Age, mais avec dignité, je suis la fille du général F***.
— A qui le dites -vous? répondis-je. Voyez en moi le secrétaire du chevalier de l'Isle de Charlieu, commissaire des guerres lors de la campagne d'Egypte, et devant qui l'auteur de vos jours a contracté mariage avec votre respectable mère.
— Dieu soit loué! fit-elle. Vous nous tirerez donc, ma mère et moi, de la plus pénible situation!
Elle n'en voulut point dire davantage, mais elle me donna son adresse par écrit, et dans son transport, elle ne refusa plus de m'embrasser. Je me méfiais un peu des deux colosses; mais, comme la représentation leur semblait terminée, ils éteignaient les chandelles. Mon oncle ne voulut point me quitter qu'au coin de ma rue : j'étais tout hors de moi.
— Ah ! lui disais-je, quel bonheur! J'aime! Ce n'est pas la première fois de ma vie, mais je sens que c'est pour jamais !
L'AUÏRK DANGER
Je ne ferai plus jamais de serments ni de pronostics. Ma sincérité est mon excuse. Lorsque je disais à mon oncle : Jaime cette autre Marika pour la vie! je n'avais pas ombre de doute. Le l'ait est que j'ai rarement aimé si peu de temps, en dépit d'une inconstance qui m'est naturelle.
Du moins, je l'aimai toute la nuit avec une ardeur à peine concevable. Je ne cédai au sommeil que pour goûter les rêves qu'il procure, et vingt fois je me réveillai, afin de me persuader que je ne rêvais point. Je fus debout à l'aurore, sans utilité; car la balladère, en m'inslruisant de son adresse, m'avait recommandé de ne m y
153 III- rOIRE A COUREUSE DE FANFAN
rendre qu'après midi, sa mère n'étant p.'t> fort matinale. Il s'agissait bien de la mère! Je m'adonisai durant quatre heures d'horloge : les
hommes du Directoire n'ont jamais avoué Saint- Labre, moine quand la mode les y engageait; ils sont restés propres à l'anglaise toute leur vie;
mais ils ne sont pas tous restés des Fan fan. Celui dont les miroirs de ma toiletlc me renvoyaient l'image en pied, ne me semblait pas tourné de manière à dégoûter même une si jeune fille. Quoi! vous vous regardiez au miroir? Fanfan, n'avez-vous pas honte? Pourquoi, si je ne le faisais point par fatuité, ni, comme un Narcisse, pour mon agrément, mais dans l'intérôt «les belles, et en ce moment-là d'une sejale? Je dînai, selon l'usage de mon temps, où il n'était point reçu que l'amour doit nécessairement couper l'appétit. Je courus ensuite chez Marie ou Marika, du mémo train que je disputais naguère le prix de la course à Bagatelle. Son logis était proche le Palais-Royal, et j'avoue que Ton ne passait point, pour y pénétrer, sous un arc de triomphe comme dans les hôtels «lu Faubourg Saint-Germain. L'aspect même de
L'AUTRE DANGEB 153
L'escalier avait je ne sais quoi d'équivoque. Il était surtout capricieux comme on ne conçoit guère qu'il soit permis à un escalier de l'être, mais je n'entends rien à l'art des architectes. Les marches, tantôt de pierre et tantôt de hois, étaient également malpropres, mais tantôt lai': et hasses, tantôt étroites et hautes ; ces dernières me faisaient ressouvenir des gradins des Pyramides. L'entresol n'était pas fort au-dessus du rez-de-chaussée, les dimensions du premier étage semblaient comparables à celles du belétage dans les palais italiens; ensuite on grimpait à n'en pas finir, et on ne comptait plus. Heureusement que cela était inutile, puisque Marie ou Marika m'avait dit qu'elle demeurait « tout en haut ». La portière demeurait aussi « tout eu haut », qui me semble à rebours du bon sens; ou bien il faudrait lui trouver un autre nom; car, je vous prie, qu'est-ce qu'une portière, qui, au lieu de se tenir derrière la porte, se tient immédiatement sous le toit?
Les contes des Mille et une Nuits commencent par des peintures plus flatteuses, mais j'étais prévenu et ne m'attendais point que la halladère
l.v, HISTOIRE AMOUREUSE DE FANPAN
en exil me «lui recevoir parmi le luxe dos harems. Je suis peu ^<n>ible à ces impressions, et quand je toquai à une porte basse (ma petilc taille me permet de me tenir droit partout), mon cœur ne battait pas moins fort que si j'eusse été conduit les yeux bandés aux pieds de ma belle par un jeune icoglan vêtu de gaze d'or et de soie.
L'absence du jeune icoglan me fit penser qu'une divinité si pauvre n'avait point de domestiques. « Elle va, me dis-je, m'ouvrir elle-même. Quel saisissement! Si j'en ai la force, je lui déroberai d'abord un baiser. Surprise, elle sera sans défense... » Je ne sais où j'avais la tèîe : j'oubliais le colosse de Rosette et la véritable femme fellah. Ce fut la véritable femme fellah qui me vint ouvrir : on peut croire que je ne lui dérobai aucun baiser. Je ne lui dis non plus aucune parole, faute d'interprète, et je m'engageai à sa suite dans un couloir si resserré que j'y dus cheminer de biais, quoique ma grosseur soil proportionnée à ma grandeur, et que j'aie coutume de m'insinuer aisément partout. Je fus mortifié de voir que la femme fellah, qui était,