STIGMATES
Je ne vois pas pourquoi on substituerait le nom peu euphonique de pneumoslome , proposé par Latreille, à celui de stigmate, depuis si longtemps consacré pour désigner l'orifice extérieur de l'organe respiratoire des articulés.
Les stigmates du scorpion sont des ouvertures linéaires, pratiquées dans le tégument corné même, bordées d'un filet saillant en bourrelet, ce qui les rend bilabiées, mais à lèvres immobiles. Ils ont des directions différentes suivant les espèces de scorpions, et ce trait spécifique extérieur a été négligé jusqu'à ce jour. Dans Yoccitanus ils sont transversaux ou presque perpendiculaires à l'axe fictif du corps, très-obliques dans ïafcr, etc. ; je ne mentionne que les deux termes extrêmes de cette direction.
L air ne va pas directement, ou sans intermédiaire , du stigmate au vestibule du poumon; il existe dans l'entre-deux des lèvres de ce hiatus tégumenfaire une membrane souple, un diaphragme que mes prédécesseurs n'ont point vu. Ce diaphragme présente
une fente linéaire médiane qui n'atteint pas les commissures du stigmate. Sa contractilité est si peu prononcée que ma plus forte loupe, braquée des demi-heures entières sur les stigmates de l'animal vivant renversé et fixé sur le dos, ne m'a jamais permis d'y saisir le moindre mouvement malgré le soin d'y projeter de temps en temps un rayon de soleil. Mes lentilles, ma patience ont échoué à me rendre sensible ce jeu , ce mécanisme respiratoire. Jean Muller serait parvenu à gonfler le poumon en y insufflant l'air; j'ai vainement essayé avec un fin chalumeau d'atteindre ce résultat. Comme Muller n'a disséqué que des scorpions à l'alcool, je me demande si, par une suffocation violente, l'air inspiré n'est pas demeuré engouffré dans ies cornets pulmonaires ou le vestibule, de manière à pouvoir en imposer i}
La respiration et la circulation sont dans une telle dépendance réciproque, que l'immortel Guvier, à la vue du poumon des arachnides, ne balança point à pressentir l'existence d'un cœur dans ces animaux, tandis qu'il refusait cet organe circulatoire aux articulés à trachées. On ne sait trop ce qu'il faut le plus admirer, ou des conséquences physiologiques d'une semblable combinaison organique, ou de la sentence prophétique de ce grand interprète des conditions de la vie.
La physiologie de la respiration dans les scorpions ne diffère pas essentiellement de celle des animaux supérieurs, à poumons circonscrits et à ingestion aérienne. Il n'est pas jusqu'au bourrelet corné du stigmate qui n'ait sa mission fonctionnelle, car dans l'attitude habituelle du scorpion où son corps est plus ou moins comprimé sous des abris, il permet, par l'immobilité de son relief, l'abord du fluide subtil de la respiration. L'air atmosphérique introduit par la fente diaphragmatique du stigmate vient donc emplir le vestibule, pour de là s'insinuer dans les cornets pulmonaires, où s'accomplit, par une chimie tout organique, le but final de la fonction respiratoire, l'oxygénation du sang. C'est donc dans ces cornets que les ramifications vasculaires, imperceptibles et jusqu'à l'heure inaperçues, épanouies sur l'une et sur
l'autre de leurs lames, viennent recueillir le bénéfice de la décomposition de l'air. Celui-ci, privé de son élément vital, est tout aussitôt éconduit parles mêmes voies, ainsi que dans les organismes à grande circulation, et à l'instant remplacé par un nouvel air respirable. Cette explication, je ne le dissimule nullement, ne repose pas, quant aux ramifications vasculaires, sur l'observation directe des tissus.
Des anatomistes, qui ont autrement compris et la composition et la texture du poumon des scorpions, se sont livrés à des interprétations physiologiques qui nous semblent hasardées. Les uns (Von Siebold) supposent le sang épanché dans le parenchyme pulmonaire, dont il baigne les feuillets remplis d'air. Mais, dans cette hypothèse , n'en résulterait-il pas un obstacle matériel à l'abord de l'air, puisque le poumon serait inondé de sang, et n'y aurait-il pas asphyxie mortelle? Et par quelle voie ce sang épanché rentrerait-il donc dans le torrent circulatoire pour y remplir le but nutritif, et pourquoi ne gagnerait-il pas plutôt le vestibule pour s'échapper parles stigmates? Les autres (Treviranus) veulent que l'air circule autour des feuillets, tandis que le sang serait épanché entre les lames de ceux-ci. Ainsi, dans le premier de ces systèmes, c'est l'air qui emplirait les feuillets, et dans le second, le sang. Les mêmes objections peuvent être adressées à tous les deux.
M. Duvernoy pense qu'il faut « considérer chaque lame pulmonaire comme une double poche laissant un vide entre elles deuv dans lequel Je sang pourrait pénétrer. » La disposition anatomique admise par M. Duvernoy ne saurait se concilier avec le mode de connexion dont j'ai parlé plus haut et d'après lequel les feuillets ou cornets pulmonaires s'ouvrent dans le vestibule. Malgré le conditionnel des derniers mots de la phrase précitée , je me crois autorisé à penser que l'expression de pénétrer à l'occasion du sang est synonyme de celle d'épanché. Cette opinion est donc passible de la même réfutation que celle de Von Siebold et de Treviranus.