GLANDES SALIVAIRES
Jean Muller est, je crois, le premier anatomiste qui ait parlé des glandes salivaires du scorpion. Il a représenté comme telles, dans Vafer, deux corps en massue allongée auxquels il donne des conduits excréteurs multiples. Quinze ans plus tard, M. Newport a décrit et figuré dans ce même afcr des glandes salivaires d'une forme et d'une structure apparente fort différentes de celles de Muller. M. Duvernoy, dans son important répertoire d'anatomie comparée, en citant les observations de Muller, est loin de les admettre comme un fait anatomique positif. Le manuel de Von Siebold adopte ces glandes sans contrôle d'après Muller et Newport. Il les fait aboutir à l'œsophage. Dans mon ancien mémoire de 1817, et dans un aperçu plus récent sur l'appareil digestif du scorpion, inséré dans les comptes rendus de l'Institut en 1 84*), je n'ai point parlé de ces glandes, parce qu'elles ne m'étaient jaiuais tombées sous le scalpel.
Aujourd'hui que des investigations plus scrupuleuses me les ont enfin démontrées dans Yoccitanus, on va voir comme elles ont
été mal connues, et par combien d'oscillations physiologiques j'ai été tourmenté avant d'être fixé sur les légitimes attributions de
ces organes.
C'est à la jonction du céphalothorax avec l'abdomen qu'il faut chercher ces glandes. Il y en a une de chaque côlé, logée, ensevelie dans la profondeur de l'anfractuosité postérieure du plastron céphalothoracique, abritée là par la cloison cornée qui précède celte anfractuosité. Il faut user d'infinies précautions pour la déloger dans son intégrité de ce profond enchatonnement. Vue en place, elle paraît ovalaire ou ovoïde; isolée, elle a une forme ovaletriangulaire, en pointe obtuse en avant, largement, mais peuprofondément échancrée en arrière. Loin d'être microscopique, elle a une ligne et demie de longueur. Sa position est oblique à l'axe du corps. Dans les sujets récemment morts, elle a une consistance molle, une légère teinte grisâtre. Une loupe bien éclairée y reconnaît, sans nulle illusion, des raies peu saillantes, flexueuses, des espèces de fines circonvolutions, pour la plupart transversales, évidemment, intérieures. En déchirant, avec toute la circonspection possible, ces glandes je n'ai jamais pu dévider, isoler ces Blets flexueux, quoique j'aie été assez heureux pour les voir, dans un petit nombre d'individus très-frais, subsister après l'enlèvement partiel de la membrane propre qui les recouvre. Si ces filets sont vasculaires ou tubuleux, comme je le pense, leurs parois sont d'une telle finesse, d'une telle incohérence, qu'ils deviennent dillluents au moindre effort qui tend à rompre leur contiguïté.
Ne forment-ils qu'un vaisseau unique pelotonné? Je le crois.
Cette glande est pourvue et dune tunique propre membraneuse, hyaline, très-fine, et d'une tunique extérieure de nature libreuse, tenace, bien propre à protéger sa délicatesse, son excessive fragilité.
Lorsque, dans sa position <;nchatonnée , on déblaye avec légèreté les tissus qui l'avoisinent pour découvrir ses connexions, on aperçoit, sans trop de difficultés, dans le cadavre récent, du côté de son bout antérieur, un (in conduit d'un blanc resplendissant qu i
longe l'œsophage et semble prendre la direction de la bouche. Cette direction, cet aspect d'un conduit que je jugeais rempli de salive coagulée, ne me laissait tout d'abord aucun doute sur sa nature de canal excréteur de la glande. Mais, lorsquen arrachant celle-ci sans la mutiler pour la soumettre à une étude plus approfondie, je vins à constater que ce canal émettait plusieurs branches, en un mot qu'il était rameux, j'avoue que la nouveauté de ce fait anatomique, tout en confirmant ce qu'en avait dit Jean Millier, vint ébranler mes croyances et me plonger, pendant une longue série de dilïicultueuses investigations, dans toutes les horreurs du doute et des tribulations.
En renversant la glande j'ai constamment trouvé, dans les sujets frais, une tache centrale ocracée et, dans le plus grand nombre des cas, une boursouflure ovale-oblongue , saillante, à parois peilucides, comme une sorte de réservoir ou de bassinet.
En octobre i85o, dans la dissection d'un individu qui venait de mourir de sa mort naturelle, je ne rencontrai auoane trace de cette boursouflure, et pourtant j'avais isolé les deux glandes sans les léser. Je présume que cette absence tient à des conditions physiologiques ou pathologiques que je n'examinerai point pour le moment. Dans les cas ordinaires, le microscope m'a distinctement fait voir à ce bassinet de rares filets d'une extrême ténuité, ou simples ou divisés, que je considère comme des brides ligamenteuses.
Le canal excréteur salivaire part de la tache ocracée pour se diriger en avant. Il est d'abord simple, filiforme, logé dans une gouttière de la moitié antérieure de la glande; puis, dès qu'il a franchi le petit bout de celle-ci, il se dilate d'une manière irrégulière et émet, soit à droite, soit à gauche, quatre ou cinq branches nullement symétriques, les unes ouvertes à angle droit, les autres à angle aigu. Ces branches sont ou simples ou fourchues. Jamais je n'y ai constaté la couleur blanche qui caractérise la souche ou le tronc. Mes plus puissantes lentilles microscopiques, secondées de toutes les conditions de lumière projetée, ne m'y ont point révélé
une cavité; elles ne sont point tubuleuses, notez bien ce trait. Seraient-elles encore des ligaments? Malgré la singularité du fait, je penche pour l'affirmative. Nous sommes loin d'être initiés à tous les secrets de la nature pour sauvegarder la délicatesse de certains organes. Et qui sait si, dans des organismes rapprochés de celui du scorpion, on ne retrouvera pas de semblables brides ligamenteuses mieux caractérisées encore! Ce qu'il y a de certain, c'est qu'après l'émission de ces branches, le tronc s'atténue en avant en un filet capillaire qui finit par devenir insaisissable et dont on peut cependant suivre la trace par sa blancheur. Ce filet est infiniment plus ténu que les branches dont je viens de parler, et celles-ci, je le répète, ne sont jamais blanches.
Ainsi qu'on vient de le voir, il ne m'a pas été donné, malgré ma pratique de la microtomie, de poursuivre ce canal excréteur jusqu'à la cavité où il verse le produit de la sécrétion salivaire. Ma vieille expérience des conduits de la salive, étudiés, décrits et figurés clans plusieurs centaines d'insectes de tous les ordres, ne saurait me permettre de croire que ces canaux débouchent ailleurs que dans la bouche, ainsi que cela a lieu dans tous les animaux. H y a donc méprise ou inadvertance dans l'assertion de \ un Siebold, qui les fait s'ouvrir dans l'œsophage. Une semblable anomalie blesse tous les principes de physiologie.
A l'opposé de l'origine du conduit salivaire, et en arrière de la tache ocracée, se voit un cordon notablement plus gros et plus court que ce conduit, et toujours simple. 11 n'est point blanc et sa substance est molle. 11 est fixé à la glande par une large base , et son bout libre, évidemment déchiré lors de révulsion de l'organe, n'offre aucune trace de cavité intérieure. Après bien des fluctuations , j'ai reconnu en lui un pédicule charnu, musculeux, qui retient la glande dans l'anfractuosité où elle est logée.
ARTICLE II