GANGLION THORACIQUE
J'avais d'abord compris dans cet article, la description de la structure squelettique intérieure du plastron du scorpion, ainsi que celle de la carcasse cartilagineuse qui garnit la cavité céphalothoracique et qui couvre ou enchâsse ce grand ganglion, mais j'ai renvoyé cette double exposition au chapitre de l'appareil musculaire splanchnique.
Quelles incroyables difficultés pour mettre en évidence cet important centre nerveux, enseveli, enchevêtré si profondément au milieu de ces anfractuosités, de ces apophyses, de ces lames, de ces cloisons, de ces muscles; ici la vérité est certes au fond du puits, et pour la révéler, pour la traduire en lumière, que de sujets de tous les âges à sacrifier, à quelles épreuves de patience ne faut-il pas .se vouer!
Je dirai par quels procédés je suis arrivé à la connaissance positive de ce ganglion et de ces diverses connexions. Pour m'assurer de l'existence des nerfs cruraux, j'ai employé deux méthodes : la première consiste, après avoir soigneusement enlevé la carapace céphalothcracique, à cerner avec la pointe du scalpel le pourtour immédiat du ganglion, de manière à trancher à leur origine les grands troncs nerveux; alors, en saisissant avec une pince les cuisses ou mieux les hanches des membres, et en tirant à soi avec ménagement, on voit, une fois ou autre, suivre la portion thoracique de quelque nerf crural. La seconde méthode est la contre-épreuve de la première; il faut amputer les hanches, abattre, déblayer les cloisons, les apophyses, pincer ensuite le ganglion et l'entraîner en le soulevant, en tout ou plus souvent en partie. 11 n'est pas rare, pour peu qu'on soit heureux, d'aper-
SAVANTS ÉTRANGERS. — XIV. - i
cevoir les tronçons des nerfs cruraux encore attachés à ce centre
nerveux.
Quant au corps même de celui-ci, je l'ai rarement bien vu dans les scorpions frais disséqués par la région dorsale. Les sujets retirés de la macération dans le deutochlorure de mercure, et attaqués par le dessous du plastron, m'ont souvent procuré la satisfaction de constater ce ganglion dans son intégrité. C'est par ces manœuvres, cinquante fois renouvelées, que j'ai finalement su la vérité. Je résumerai donc, dans quelques lignes, le résultat de mes nombreuses investigations.
J'appelle ganglion thoracique, par analogie avec ce qu'on observe dans la plupart des animaux articulés, ce grand centre nerveux que, par un étrange abus de technologie, Von Siebold dit être le premier ganglion abdominal. Il est enclavé dans les profondeurs du céphalothorax, ovalaire, mais échancré en avant; il a ses bords plus ou moins festonnés par le fait de l'insertion des grands troncs nerveux. Il émet sur ses côtés les quatre paires de nerfs cruraux pour les membres ambulatoires, une paire de nerfs chélipalpaires , et dans l'échancrure antérieure une paire moins forte de nerfs mandibulaires. En avant et en dessus, est assis le cerveau; en arrière, il est contigu au premier ganglion abdominal, origine du cordon rachidien. Sa texture est plus compacte, plus blanche, que celle des ganglions abdominaux; il ne repose point à nu sur le plancher corné du plastron ou sternum ; dans sa vigilante sollicitude, la création a étendu là une couche adipeuse, une ouate des plus fines , qui le garantit.
Mais indépendamment de ces grands nerfs locomoteurs, une bonne lentille découvre entre leurs origines de fort petits nerfs en nombre indéterminable , insérés aux bords du ganglion thoracique et destinés aux muscles, aux tissus, aux viscères de cette partie du corps.
Dans la dissection de deux occitanus non adultes, qui avaient séjourné deux mois dans le deutochlorure, j'ai pu clairement constater que le ganglion thoracique, isolé sans lésion, avait une
ligne médiane longitudinale, soit en dessus, soit en dessous. Cette impression linéaire indique, sans nul doute, que pendant l'existence fœtale, ce ganglion est formé de deux moitiés semblables qui se soudent à la naissance, mais en laissant, pendant la période de croissance, la trace fugitive de cette union. Des faits analogues ne sont pas rares dans les organismes supérieurs.
Le système nerveux thoracique du scorpion a été mal défini, mal compris, par les anatomistes qui en ont parlé. Treviranus, dans son texte comme dans ses dessins, a été bien malheureusement inspiré; ce qu'il appelle cerveau estime masse confuse que l'imagination seule a symétrisée et qui n'offre une sérieuse ressemblance ni avec le légitime cerveau, ni avec le ganglion thoracique. F. Muller, au milieu de ses difficultueuses dissections, a entrevu les parties principales , mais il en a mal saisi la configuration, les connexions et les attributions. Son gros cerveau, qui est le ganglion thoracique; son petit cerveau, d'où il fait naître les nerfs des chélipalpes et des mandibules, en même temps que les optiques, témoignent assez haut et de son embarras descriptif et de l'hésitation parfois aventureuse de son crayon.
Maintenant, que l'on confronte mes ligures actuelles, représentant, d'après nature, le ganglion thoracique, avec la masse nerveuse de M. Newport, pour me servir de son expression, avec ses nerfs cruraux si poétiquement ramifiés, et l'on jugera s'il est possible que nous ayons eu sous les yeux un même modèle. Et qu'on n'arguë point de la différence spécifique du scorpion; le système nerveux ne varie pas d'espèce à espèce, ni même de genre à genre, au moins notablement. Fort de mon scalpel pratique, et d'une indépendance sincère dans mon appréciation des faits scientifiques, je n'hésite point à déclarer que la figure de M. Newport relative au système nerveux du scorpion , est presque aussi théorique que celle à laquelle il donne cette épithète à l'occasion du système circulatoire. N'est-il pas évident, aux yeux de tout anatomiste qui a sérieusement disséqué des scorpions en bon état; que l'auteur de cette spécieuse figure a beaucoup pui^é
dans son imagination, tanl pour le corps du ganglion, que pour ce vaste faisceau terminal des nerfs, dont la destination est si embarrassante?
Que penser encore de l'opinion de Von Siebold, qui regarde notre ganglion thoracique comme le premier ganglion abdominal? N'est-il pas clair que Von Siebold n'a jamais disséqué à fond un céphalothorax de scorpion, ou qu'il a hasarde usement interprété les travaux de ses devanciers?
ARTICLE III
GANGLION STOMATO-GASTMQUE.
J'avais entièrement désespéré de découvrir dans le scorpion le système nerveux stomato-gastrique de Brandt, lorsquen octobre i 85o, ayant disséqué un occitanus mort de sa mort naturelle, j'eus le bonheur d'entraîner, avec l'œsopliage et vers son origine , un petit ganglion indépendant de la chaîne ganglionnaire ordinaire.
Ce ganglion est petit (impair, je crois), ovale-oblong, fixé en arrière de l'œsophage par plusieurs nerfs, tandis qu'en avant il s'atténuait en un cordon rompu qui me sembla formé de deux filets. D'où ce cordon a-t-il été arraché? Je l'ignore complètement. Toujours est-il que ce ganglion émet de chaque côte, non pas une seule paire de nerfs comme ceux de la grande chaîne abdominale , mais deux paires bien distinctes , destinées sans doute aux organes buccaux , puis il se termine par quatre nerfs qui s'épanouissent et s'enracinent dans les parois du tube digestif. Ainsi , il ne se continue pas en arrière par un cordon comme les ganglions de l'abdomen et de la queue.
C'est là, sans nul doute, le système nerveux stomalo-gastrique de Brandt, déjà mentionné dans les insectes par Jean Millier, et bien avant ce dernier auteur par Succow et Audouin. Mais remarquez que Brandt n'a point signalé, dans les araignées qu'il a disséquées, l'existence de ganglions stomato-gaslriques; il se borne à parler de nerfs partis du cerveau, pour aller se distribuer aux viscères
digestifs, sans connexions avec la chaîne ganglionnaire, et il indique l'analogie de ces nerfs avec ceux des crustacés et des insectes. (Ann. des se. iiat. IIe sér., V, p. o,4.).
Dans une note de son Manuel, Von Siebold cite à tort Dugès comme ayant parlé de ce système nerveux stomato-gastrique dans la dissection de la mygale aviculaire; mais on va juger de cette interprétation par la citation textuelle de Dugès. « J'ai cru voir aussi, dit-il, un filament impair fort grêle se porter sur la ligne médiane de l'estomac, mais il parassait partir d'une origine commune et membraniforme avec celle des deux plexus latéraux et ne faisant point système à part. » (Ann. des se. nat. IIe sér., VI, p. 1 7 5).
ARTICLE IV