‹ Histoire anatomique et physiologique des scorpionsChapitre 6 sur 30 · GANGLIONS ABDOMINAUX · texte numérisé non relu

GANGLIONS ABDOMINAUX

Un fait, qu'après tant et tant d'autopsies je n'ai pourtant bien constaté que dans les dernières de celles-ci, c'est que le cordon rachidien abdominal du scorpion ne repose point à nu sur le panicule musculaire ventral. Il est positivement engagé entre les lobules inférieurs du foie. On peut s'assurer de ce fait en ouvrant, par la région ventrale, un jeune sujet à l'alcool.

J'ai longtemps cru, avec mes prédécesseurs, qu'il n'existait dans le scorpion que trois ganglions abdominaux, et en étudiant la distribution des nerfs aux poumons, j'avais été frappé de voir que sur quatre paires de ces organes de la respiration, trois tiraient leurs nerfs pulmonaires des trois ganglions admis par tout le monde, tandis que la première paire semblait les recevoir de l'intérieur du céphalothorax. Toujours préoccupé de l'idée de trois ganglions seulement, je me croyais autorisé, par plus de vingt autopsies, à penser que les nerfs de la première paire de poumons prenaient leur origine au grand ganglion thoracique lui-même. Je ne pouvais m'expliquer une origine aussi exceptionnelle, je ne me rendais pas compte de cette infraction aux lois physiologiques, je me sauvais de mon embarras en taxant d'anomalie cette disposition.

Vovez à quelles vicissitudes l'observateur le plus prudent, le plus déliant, le plus sincère dans la recherche des faits positifs peut être exposé, lorsque la constatation de ces faits s'accompagne de ces difficultés qui délient la portée de nos sens comme dans le cas actuel. Dans les premières autopsies de i85o, j'avais cru reconnaître, en arrière du grand centre nerveux thoracique, un ganglion. J'en avais consigné la figure dans mes croquis, je me sentais à l'aise par cette découverte; mais, dans un nombre considérable d'autres dissections, je ne retrouvai plus mon ganglion, et dans les procès-verbaux de mes autopsies, je m'accusais d'erreur. Je subis des mois entiers ma cruelle perplexité, ruminant incessamment une décision sur ce point, lorsque, tourmenté du mot anomalie inscrit en désespoir de cause, je ressaisis le scalpel avec l'intention bien arrêtée de poursuivre cette solution anatomique; je pris pour sujets deux scorpions non adultes, jetés deux mois auparavant dans le deutochlorure ; je disséquai par la paroi ventrale. Après m*ètre débarrassé par un coup fort heureux de la carcasse thoracique , sans rompre la continuité du cordon rachidien avec le ganglion thoracique, ce qui est fort rare, le ganglion si convoité, longtemps si problématique, m'apparut escorté de ses nerfs pulmonaires; j'éprouvai une de ces joies saisissantes réservées aux amants passionnés de la science. Le fait matériel était donc acquis et authentique; il mit fin à tous mes scrupules, l'anomalie disparut, mon triomphe fut parfait.

La découverte de ce ganglion, inconnu à mes devanciers, venait rétablir l'harmonie entre les poumons et les ganglions abdominaux; le nombre quatre leur était commun. Son existence presque rudimenlaire, à cet âge du scorpion, lui donnait encore plus de valeur à mes yeux, et elle m'enhardit à tenter de nouvelles investigations sur les sujets adultes. Je réussis à mettre ce ganglion en évidence dans ceux-ci. Plus tard je le trouvai plus grand, mieux caractérisé, dans Y afer; je le constatai dans Yearopœus dans le biaculealus et tout récemment (avril i 85 1 ) dans deux jeunes individus de Yoccilamis, morts dans ma ménagerie cellulaire. J'ou-

bliaisde dire que ce ganglion est limitrophe entre le céphalothorax et l'abdomen.

A son origine au centre nerveux thoracique ce ganglion, dans les très-jeunes sujets, ne semble qu'un léger renflement du cordon rachidien; mais son véritable trait anatomique et physiologique se trouve dans l'émission latérale des deux nerfs pulmonaires et dans le nerf impair de sa face inférieure. Je constatai aussi dans Yoccitanus une paire de nerfs particulière à ce ganglion, car il n'en existe aucune trace dans les ganglions suivants. Ces nerfs naissent dans l'aisselle de l'origine des nerfs pulmonaires; il sont fins et se continuent assez loin sans se ramifier. Je suppose qu'ils appartiennent aux peignes, qui précisément se trouvent sous-jacents.

Les trois ganglions abdominaux qui suivent le premier sont bien plus prononcés que celui-ci , sans l'être néanmoins autant que ceux de la plupart des insectes ; ils sont ellipsoïdaux et émettent chacun trois nerfs bien distincts, deux latéraux (et non quatre, comme l'avance Von Siebold) et un impair inférieur. Le premier de ces trois ganglions , qui est le second de la série, est placé à la hauteur de la seconde paire de poumons, à laquelle il envoie, en ligne à peu près directe, ses nerfs latéraux; il en est de même pour le ganglion suivant. Les nerfs latéraux du ganglion terminal marchent d'arrière en avant pour se rendre à la quatrième paire de poumons, c'est-à-dire qu'ils sont récurrents. Tous ces nerfs ne se bifurquent qu'à une certaine distance de leur origine; ils ne se distribuent pas exclusivement aux poumons; ils fournissent aussi des branches, des rameaux au panicule musculaire qui revêt le tégument, aux tissus circonvoisions, au parenchyme hépatique, au canal digestif et jusqu'à l'organe central de la circulation. J'ai , à diverses reprises, surpris les filets nerveux qui distribuaient la sensibilité à tous ces tissus.

Quant au nerf impair ou inférieur, qui naît du centre du ganglion, il répand ses ramifications infinies dans les viscères et les tissus de la cavité abdominale, et peut-être plus spécialement aux organes génitaux, étalés, comme on sait, dans toute l'étendue de

celle-ci. L'absence de ce nerf impair dans les ganglions caudaux vient puissamment appuyer ma présomption relative aux attributions physiologiques de ces nerfs impairs; ils seraient" des nerfs génitaux.

Le cordon racbidien inter-ganglionnaire , soit à l'abdomen , soit à la queue, est toujours double comme dans les insectes (diptères exceptés), c'est-à-dire formé de deux filets plus ou moins contigus. Cette contiguïté est parfois telle, dans quelques individus, que la loupe a de la peine à distinguer le trait linéaire qui l'indique , et la pince est inhabile à séparer les deux filets; on se persuaderait alors facilement que ce cordon est simple. J'avoue même que, dans ma vieille pratique, ces cas exceptionnels m'ont fort embarrassé. En décembre i85o, je constatai le trait de cette contiguïté comme effacé dans un sujet tué par le froid, après une diète rigoureuse de trois mois. Dans l'animal vivant, j'ai clairement constaté, à travers la demi-pellucidité du tégument ventral, la disjonction de ces blets pendant certains actes de la vie. Ce cordon ne fournit dans son trajet aucun nerf propre.

A ce que je viens d'exposer sur le système nerveux abdominal du scorpion, j'ajouterai un fait resté inaperçu à mes devanciers. Un œil attentif décèle, dans le trajet abdominal du cordon racbidien des sachets adipeux grêles, cylindriques, variables pour leur nombre et leur longueur, et étroitement adhérents; le plus souvent ils sont courts et oblongs, mais parfois ils atteignent une longueur qui leur donne l'apparence d'un nerf. 11 suffit de les saisir avec la pince pour se convaincre de l'illusion. La moelle prolongée de Jean Muller, qu'il dit sortir par la vertèbre thoracique, et qui, dans la figure 5 de la planche î , semble un troisième filet nerveux accompagnant le cordon rachidien dans toute son étendue, pourrait bien n'être qu'un fourreau adipeux dont je parlerai tout à l'heure.

Avant Jean Muller, Treviranus était, je crois, tombé dans une méprise semblable à l'occasion de Yciiropœus; mais dans le texte, il Minime trois filets au cordon dans son trajet abdominal, tandis

que sa figure ne l'indique qu'avant le premier des trois ganglions de l'abdomen. Le burin donne donc un démenti au texte, et cette opposition est assez significative. Ainsi, la découverte, minime au premier abord, de ces sachets adipeux collés contre le cordon rachidicn acquiert une véritable importance critique pour expliquer la méprise de ces deux célèbres anatomistes.

Voici encore à ce sujet un fait qui n'est point sans valeur. J'ai remarqué dans plusieurs autopsies de ïafer que le cordon interganglionnaire abdominal , au lieu des sachets oblongs de ï occitan us , était enduit, enveloppé d'une couche adipeuse continue qui en masquait complètement la structure propre; il faut enlever avec le grattoir cet enduit pour mettre à nu les deux filets constitutifs de ce cordon. Dans la figure de Newport, le dessinateur, le graveur ou le copiste ont représenté ce cordon comme simple, et c'est là une erreur flagrante.

Quant à* la moelle prolongée de J. Muller, qui se trouve détachée du cordon inter-ganglionnaire dont les deux filets sont largement écartés, je ne saurais m'en rendre raison.

ARTICLE V

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