‹ Histoire anatomique et physiologique des scorpionsChapitre 8 sur 30 · APPAREIL CIRCULATOIRE · texte numérisé non relu

APPAREIL CIRCULATOIRE

C'est ici une des questions les plus difficiles et en même temps les plus litigieuses de l'anatomie des scorpions. Des hommes dont le savoir ne saurait être révoqué en doute, mais dont l'esprit est préoccupé d'idées trop absolues d'unité de conformation organique, ont imaginé que parce que le scorpion avait un cœur, des vaisseaux sanguins et des poumons, il était de toute nécessité qu'il eût un système complet de grande circulation, une aorte, des

artères, des veines, etc. Mais que ces savants, affranchis d'idées préconçues, veuillent bien descendre, le scalpel à la main, des hauteurs de l'échelle zoologique dans la série des organismes inférieurs, dans celle des animaux à sans: blanc, et ils se convaincront que ceux-ci partagent, avec les sommités organiques, l'exercice régulier de toutes les grandes fonctions, quoique avec des organes et moins nombreux et moins compliqués. Ils s'assureront aussi que le même esprit créateur qui a fait l'homme et l'araignée, et dont la toute-puissance a si savemment réparti les formes et l'intelligence entre ces deux types extrêmes, sait atteindre un même but en diversifiant les moyens à l'infini.

Avant d'aborder le contrôle consciencieux des opinions émises au sujet de la circulation du scorpion par les savants dont les travaux ont devancé le mien, donnons la description de cet appareil tel que l'ont offert à mes yeux des autopsies sans nombre pratiquées sur des sujets de tous les âges et dans toutes les conditions de la vie et de la mort.

Considéré dans son ensemble, l'organe central de la circulation est un long vaisseau placé à la ligne médiane dorsale du corps, depuis la partie antérieure du céphalothorax, jusque dans le dernier article de la queue. Plus large dans son trajet abdominal et atténué en avant comme en arrière, il est, à proprement parler, fusiforme.

Nous y distinguerons trois portions, suivant les régions du corps qu'elles occupent : V abdominale, la céphalolhoracique et la caudale. Examinons-les séparément.

ARTICLE PREMIER

PORTION ABDOMINALE, 00 CCECR.

Plus large et surtout plus fortement organisée que les autres, elle est spécialement désignée sous le nom de cœur et mérite cette dénomination. Ce cœur repose sur la gouttière médiane du foie en même temps qu'il est sous-jacent au panicule musculaire du

tégument dorsal. Il émet sur ses côtés des paires régulières et symétriques de vaisseaux sanguins. Hâtons-nous de le dire, si dans un sujet frais on l'ouvre par une incision longitudinale qui n'intéresse que sa paroi supérieure, on s'assure que, non-seulement il n'y existe qu'une seule cavité continue ou non interrompue, mais que la texture de ses parois est partout uniforme, identique.

L'existence d'une cavité unique dans le cœur du scorpion est un fait incontestable dont je revendique la découverte.

Ouvrez à l'air libre un scorpion vivant préalablement fixé sur une planchette, mettez à découvert le cœur sans le léser, et vous constaterez facilement les contractions et les dilatations alternatives de cet organe creux. Notez bien que ce n'est point une seule systole, une seule diastole pour toute la longueur du vaisseau, mais une série successive de ces actes, de telle façon, que l'impulsion circulatoire du sang s'exécute par jets ou par ondées. Celles-ci , attentivement observées, paraissent et disparaissent instantanément, et pourtant sont constantes pour leur nombre. Il y en a sept, autant que de paires de vaisseaux partant de ce cœur.

Dans cette même vivisection vous remarquerez que ce mouvement de palpitation demeure parfois suspendu momentanément, et alors les étranglements onduleux cessent, s'effacent complètement. Dans ce court instant, le cœur reste uni et égal dans toute son étendue. Puis les mouvements ondulatoires peuvent reprendre encore pour s'éteindre à la mort définitive. Ces mêmes résultats s'observent aussi dans les sujets éthérisés ou chloroformisés jusqu'à parfaite résolution, toutefois sans mort absolue. Combien de fois n'a i-je pas constaté alors, qu'au milieu de l'inaction et de l'insensibilité de toutes les parties, les battements du cœur se maintenaient seuls un certain temps; cet organe était Yultimum moriens.

Voilà ce que l'observation directe m'a vingt fois démontré sur le scorpion disséqué à l'air libre dans un état de vie à divers degrés.

Exposons maintenant la composition et la structure du cœur.

DES SCORPIONS 5m

Les mouvements de systole et de diastole du cœur, ainsi que sa texture anatomique, prouvent à l'évidence que c'est un organe d'Impulsion. Il est revêtu de deux tuniques, l'une interne, l'autre externe. Elles avaient été signalées par Treviranus, mais peu ou mal décrites.

i° Tunique interne ou propre. — Elle se trouve en contact direct avec le liquide nutritif ou le sang. Elle donne immédiatement naissance aux vaisseaux circulatoires, est d'une finesse extrême et hyaline. On la croirait simplement membraneuse, mais elle est formée de fibres subannulaires, spiroïdes et élastiques, ainsi que le prouve le double fait suivant recueilli en novembre 18^9 et en octobre 1800 sur de jeunes occiianus, depuis plus d'un an conservés dans l'alcool. Après avoir, par un heureux hasard du scalpel, dépouillé de la tunique externe quelques parties du cœur, je parvins à isoler les fragments tubuleux de la tunique propre. Je soumis ces fragments au microscope et j'y constatai les fibres spiroïdes dont j'ai parlé. Des lambeaux de cette tunique détachée présentaient des rubans fibreux qui s'enroulaient, par leur élasticité, absolument comme ceux de la tunique trachéenne des insectes; j'ai exprimé cela par une figure. Quoique dans le cours de mes longues investigations cette texture ne m'ait été révélée que deux fois, elle est, dans ma conviction, solidement établie. Je le répète, c'est sur de jeunes sujets que j'ai vu ce double fait.

Cette élasticité de la tunique propre du cœur est on ne peut plus favorable à cette impulsion réactive qui fait circuler le sang. Elle explique aussi l'inflexion des bords incisés des parois du cœur dans la vivisection de cet organe. Ce fait a donc sa double valeur d'anatomie et de physiologie.

J'observe que le tube formé par cette tunique propre parait d'un fort petit diamètre, comparativement à celui du cœur avan! sa dissection intime. Cette différence tient à l'épaisseur de la tunique externe.

2° Tunique externe. — Elle est, par sa texture comme par s< fonctions, parfaitement comparable aux parois musculaires du cœur

des grands animaux. Elle est fibro-musculaire, ainsi que lavait déjà dit Treviranus, et ses fibres sont principalement longitudinales.

Il existe, à la paroi inférieure de cette tunique, un ordre particulier de muscles qui méritent de nous occuper. Ils ont été à peine entrevus par mes devanciers qui se sont livres sur ce point à de singuliers écarts d'interprétation. Ces muscles, que j'appelle cardiaques, s'insèrent, d'une part, tout près de l'origine des vaisseaux sanguins émanés du cœur, et de l'autre au ruban musculaire longitudinal du panicule ventral à côté des muscles perforants; ce sont des filets grêles, dont le nombre et le calibre égalent ceux de ces vaisseaux. Il y en a donc sept paires. Et comme dans la plupart des dissections ils sont rompus, déchirés, on les voit déborder le cœur et en imposer d'autant mieux pour des troncs vasculaires, qu'à leur déchirure il y a des fibrilles qui simulent des ramifications. Entre les deux points d'insertion ils ont, quand on est assez heureux pour ne pas les rompre, une portion ventrue plus charnue, ce qui les rend fusiformes.

Ils traversent de haut en bas le foie comme les muscles perforants, mais la finesse de leurs tendons rend insensibles les perluis de la pulpe hépatique qui leur livre passage.

A les juger par leurs attaches opposées ils doivent, dans leur inaction, brider, fixer le cœur, et dans leur contraction, ou tirer en bas cet organe, ou favoriser son action impulsive, suivant le mode de cette contraction.

Dans quelques sujets à l'alcool, favorablement altérés, je suis parvenu à séparer des portions tubuleuses assez considérables de cette tunique où demeuraient fixés ces muscles cardiaques, tandis que les troncs des légitimes vaisseaux circulatoires n'avaient point subi la désinvagination de cette tunique ; j'ai fidèlement figuré ce fait.

J'avoue que, pendant plus de trente dissections, cette contiguïté, cette origine presque commune, cette analogie si insidieuse des vaisseaux circidatoires du cœur et des muscles cardiaques

m'avaient cruellement tourmenté pour en concilier les attributions physiologiques. Les observateurs scrupuleux qui ne transigent point avec leurs convictions, et qui savent se tenir en garde contre les élans d'une imagination aventureuse, comprendront ma situation d'esprit à l'endroit de la supposition de ce double vaisseau... Quel appât de séduction en faveur de l'existence d'artères et de veines, surtout après avoir jeté un regard étonné sur cette double circulation vascuiaire si spécieusement représentée ou imaginée par Newport! Grâces au ciel je contenais l'impatience de mes interprétations, j'ai su persévérer dans mes incertitudes jusqu'à la révélation tardive de la vérité par le scalpel.

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