‹ Histoire anatomique et physiologique des scorpionsChapitre 9 sur 30 · DES TRANSFORMATIONS CADAVERIQUES DU COEUR · texte numérisé non relu

DES TRANSFORMATIONS CADAVERIQUES DU COEUR

Sous ce titre j'exposerai des faits, des expériences, des réflexions concernant les formes, ou mieux, les transformations que subit le cœur par l'effet des altérations cadavériques. Ces documents, en même temps qu'ils tendent à confirmer la véritable structure de l'organe pendant la vie, vont aussi mettre en relief les malheureuses erreurs de mes prédécesseurs , qui ont pris ces déformations pour un état normal.

Dans une femelle adulte, qu'immédiatement après sa mort naturelle j'avais plongée dans la solution du deutochlorure de mercure, d'où je ne la relirai, pour la disséquer, que vingt jours après, j'ai constaté le cœur tout d'une venue et sans le moindre indice de coarctations, absolument comme le cœur du scorpion vivant dans ces intervalles d'immobilité momentanée dont j'ai parlé plus haut. Ce fait, nullement isolé dans mes autopsies, je le signale comme spécimen en vue du contrôle ou de la critique que pourrait susciter mon écrit. Il a une portée physiologique qui mérite d'être mise en lumière. J'ai eu le soin de dire que ce scorpion avait succombé à une mort naturelle; qu'on daigne me prêter un moment d'attention! Dans l'extinction graduelle de la vie, les fonctions des organes cessent d'une manière insensible , sans qu'il se passe dans leur tissu aucune action brusque et violente; le cœur,

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dont le sang se retire par degrés, demeure donc, faute de ce stimulant, avec ses parois uniformément relâchées. Lorsque , au contraire, on plonge l'animal plein de vie dans une liqueur délétère, il se trouve aussitôt en proie à une agitation extrême, à une lutte désespérée. Les tissus contractiles, soumis à des épreuves dont la violence dépasse toute mesure et toute appréciation, peuvent, dans ce supplice subit, conserver ou acquérir dans cette liqueur des coarciations, des raccourcissements librillaires permanents. La plupart des scorpions, tant européens qu'exotiques, de nos cabinets, de nos musées , ont indubitablement été précipités vivants dans l'alcool, où ils ont subi ce genre de mort violente. Les anatomistes qui m'ont précédé n'ont disséqué que de semblables sujets, et de là la différence de leurs résultats et des miens, de là des erreurs regrettables auxquelles ils ont été entraînés, pour ainsi dire à leur insu, et qui sont devenues une calamité pour la science.

Mais dans ces cas de mort subite, dans ces cruels supplices exigés par la science, il survient, après la cessation brusque de la vie, des effets d'un haut intérêt physiologique dans la question actuelle. Expliquons-nous. Cette contractilité de tissu après la la mort, signalée pour la première fois par Bichat dans sa féconde anatomie générale, s'exerce à des degrés différents sur les parois du cœur de nos scorpions. Ce sont, ces résultats de contractilité cadavérique dont mon œil avide d'instruction a pu suivre pas à pas toutes les nuances de développement, toutes les curieuses morphoses.

Et d'abord, les parois du cœur, fendues longituclinalement pendant la vivisection, témoignent de leur élasticité organique, de leur contractilité texturale par la tendance des bords incisés à l'enroulement. Les libres de ces parois, qui pendant la vie se contractent passagèrement pour produire les étranglements onduleux et fugitifs dont j'ai parlé , ces libres n'offrent aux lentilles les plus exigeantes aucune différence anatomique appréciable avec celles qui les avoisinent. C'est donc le principe vital seul, ce principe invisible, cet agent immatériel, qui, plus concentré,

plus énergique clans ces fibres contractiles, en détermine le raccourcissement instantané. Il faut sans doute s'incliner devant ce mystère physiologique, mais il faut aussi, dans un intérêt de science, en constater les effets, en utiliser l'enseignement.

En juin 1 8ôo, c'est-à-dire à l'époque où la vitalité du scorpion est le plus énergique, je pris une femelle vivante, presque adulte , mais encore vierge. Je pratiquai au tégument dorsal de l'abdomen une incision médiane , et tout aussitôt je plongeai l'animal dans l'eau pour l'asphyxier par submersion. Cette asphyxie s'accompagna de tous les signes d'une mort violente ; je procédai immédiatement à l'autopsie. Je constatai au cœur des coarctations irrégulières peu prononcées, mais qui, après deux jours de macération sur le même chantier, se dessinèrent plus fortement et se régularisèrent. C'étaient alors comme de légères enflures allongées permanentes. Plus tard, ces enflures, dans ce même cadavre, se convertissaient, sous l'œil patient de l'observateur, en renflements ovalaires plus prononcés, noueux, presque moniliformes. J'assistais donc, sinon à la nouvelle création de ce cœur, du moins à ces changements à vue de sa configuration, au spectacle si saisissant, si instructif de ses métamorphoses cadavériques. C'est en face de ce phénomène que je réalisais l'extase d'O. Mullerv exprimée dans l'épigraphe de mon travail.

Dans les individus qui ont séjourné des mois ou des années dans les liqueurs conservatrices, ce cœur plus condensé, plus altéré, plus déformé, est une colonne divisée extérieurement en intersections bien tranchées, imitant comme des articulations vertébriformes. Vous voyez ces colonnes ainsi représentées par la plupart des auteurs, même les plus modernes. Ces intersections, dont je ferai connaître bientôt la cause mécanique, et qui expriment le maximum de la déformation cadavérique , sont généralement au nombre de sept, comme celui des contractions onduleuses de cet organe pendant la vie, comme celui des segments tégumentaires du dos, comme celui des paires de vaisseaux sanguins fournis par ce cœur, comme celui des paires de muscles perforants et

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des inuscles cardiaques. Ce rapprochement numérique est remarquable. Mais, soit par l'effet d'une bizarrerie dans les convulsions de la mort, soit par un je ne sais quoi qu'on est convenu de taxer d'anomalie, j'ai quelquefois compté huit de ces intersections, et même dix dans lepalmatas, si voisin comme espèce de Yoccitanus. Ce sont là à mes yeux des exceptions.

Il est encore une circonstance qui, dans les sujets récemment morts , rend les coarctations plus promptes et plus marquées : c'est lorsque les vaisseaux latéraux du cœur ont été coupés ou rompus. Quand ces vaisseaux subsistent dans l'état de mollesse des parties , peu de jours après la mort, ils peuvent faire l'office de cordes qui maîtrisent un peu la contractilité des fibres. Dans un sujet tué par éthénsation et depuis deux jours en voie de dissection, je constatai le fait suivant qui confirme pleinement ce que je viens de dire : les vaisseaux d'un côté ayant été conservés, maintenus en place, et ceux de l'autre côté rompus, le cœur avait, dans ce dernier côté , de légers étranglements qui n'existaient pas du tout dans l'autre côté.

De cette configuration articulée du cœur, les auteurs n'ont pas manqué d'inférer l'existence intérieure de locules tout aussitôt décorés de l'appellation de chambres, de ventricules, etc. Et voyez toutes les erreurs enfantées par ces mois! J'ai prouvé moi, ex visu, que ce cœur n'a, dans son état normal, qu'une seule cavité indivisée. Mais ce dont ne se sont point aperçus ces anatomistes empressés, c'est que les intersections transversales qui limitent ces semblants d'articulations ne se voient qu'à la région supérieure ou dorsale du cœur; elles ne se continuent point annulairement, elles n'existent point du tout à la face inférieure de l'organe qui est unie et continue; ce fait est péremptoire. Qu'on ne le perde point de vue ! nous l'expliquerons bientôt.

Si , après avoir débarrassé de tous ses liens , de toutes ses connexions, ce cœur au maximum de ses coarctations, vous parvenez à l'enlever intégralement et à le renverser, un singulier spectacle de configuration vient à l'instant frapper vos regards. Cet organe

est relevé de chaque côté de grosses saillies pyramidales symétriques, dont les paires sont en harmonie de nombre et de contiguïté avec les intersections dorsales. Cette double rangée d'apophyses séparées par des échancrures intercepte dans la ligne médiane un espace creusé en goultière. La loupe la mieux servie qui plonge dans le fond de cette gouttière n'y constate, je me plais à le répéter, aucun indice d'intersections transversales.

Mais ces saillies pyramidales présentent encore un certain intérêt anatomique lorsqu'on a été à même d'en suivre tous les développements. Farcies, comme le cœur, de la matière concrétée, dont je parlerai bientôt, et revêtues des mêmes tuniques, elles fournissent, à leur sommet, attache aux muscles cardiaques décrits plus haut, c'est là un fait positif. Ils s'y maintiennent rarement implantés, mais on les rencontre assez souvent aux saillies naissantes des très-jeunes scorpions.

La formation de ces sailliesdentiform.es s'explique rationnellement. N'est-il pas évident, en effet, pour l'anatomiste qui s'est bien pénétré des connexions du cœur, et surtout des points d'intersection des muscles cardiaques, n'est-il pas évident et palpable que, dans les convulsions de la mort, la contraction brusque et plus ou moins permanente, de ces muscles, en tirant sur les enveloppes de la face inférieure du cœur, a déterminé ces cornets conoïdes que le sang, alors liquide, a remplis, et où plus tard il s'est figé, concrète? Tel serait, suivant moi, le mécanisme de leur improvisation cadavérique.

Je finirai ce qui concerne ces coarctations, ces intersections par le fait suivant. Dans les scorpions dès longtemps macérés dans l'alcool où ils ont été précipités vivants , il arrive souvent qu'en enlevant la carapace ou tégument supérieur, de manière à détacher de celui-ci tout le pannicule peaussier, ce dernier demeure déposé, appliqué sur les viscères. Alors on distingue à ce pannicule autant d'empreintes linéaires transversales, qu'il existe d'espaces intersegmentaires à la carapace. Si maintenant on soulève avec précaution ce pannicule . on se convainc que ces empreintes corres-

pondent justement aux intersections du cœur. Ceci prouve sans réplique que ces dernières, ainsi que les empreintes, sont l'effet d'une pression purement mécanique exercée par les espaces intersegmentaires du tégument dorsal. Ces espaces intersegmentaires, ces articulations linéaires sont garnis, comme on sait, d'une membrane fibreuse, qui, suivant l'occasion, peut éloigner ou rapprocher les segments entre eux. Cette pression n'étant pas assez puissante pour trancher dans tout son diamètre le cœur, on conçoit facilement pourquoi les intersections n'existent point à la face inférieure de cet organe, et pourquoi encore la masse sanguine concrétée, dépouillée de ses tuniques, ne présente que trèssuperficiellement les intersections de son enveloppe dorsale.

J'ai parlé à diverses reprises de cœur concrète; je vais m'expiiquer sur ce point. Tous les anatomistes auront pu constater sur les scorpions conservés depuis longtemps dans l'alcool, que le cœur est rempli , distendu par une matière opaque , coagulée ou même concrétée, de consistance sébacée, de couleur blonde comme la pulpe hépatique. On pourrait, croire, au premier aspect, qu'elle est identique à celle-ci. Mais l'inspection microscopique met hors de doute leur différence d'organisation intime. Les éléments de la matière incluse du cœur sont bien plus petits que les éléments hépatiques, et l'on n'y voit pas les fragments membraneux qui existent au parenchyme du foie. Cet infarctus rend évidemment impossible toute injection du cœur.

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