L. PLOTIUS &ALLUS
La coutume a une force bien impérieuse, et ce n'est point sans beaucoup de peine qu'elle cède à la raison même et à l'expérience. Suétone, sur le témoignage de Cicéron , dans une lettre qui n'existe plus , nous apprend » que L. Plotius Gallus fut le premier qui enseigna la rhétorique à Rome dans la langue latine ^^ Il le fit avec un grand succès , et eut un grand concours d'auditeurs.
Cicéron alors, encore tout jeune, étudiait la rhétorique^,, mais sous des maîtres grecs, qui seuls jusque-là l'avaient enseignée à Rome. Il s'était acquis une si grande réputation parmi ses camarades , que par une distinction particulière, et pour lui faire honneur , au sortir des écoles , ils le mettaient toujours au milieu de leur troupe; et les pères de ces enfants , qui leur entendaient tous les jours vanter la vivacité de son esprit et la maturité de son jugement, allaient exprès dans les écoles pour en
' De cl. Orat. n. 310. 3 an. R. 658. Av. 3.C 9t.
2 De cl. Khet. cap! 2. < Plut, in Cic. pag. 861.
SCIENGBfi ET ABTS. 55
être témoins par eux-mêmes , ne pouvant croire tout le bien qu'on leur en rapportait.
Ce fut dans ce temps que Plotius ouvrit un école de rhétorique à Rome '. Toute la jeunesse romaine , pour peu qu'elle eût dégoût pour Téloquence , allait l'entendre avec empressement. Cicéron, âgé pour lors de quatorze ans , aurait bien voulu suivre cet exemple , et profiter des leçons de ce nouveau maître , dont la réputation faisait beaucoup de bruit dans toute la ville, et il était vivement touché de ce qu'on ne lui en laissait pas la liberté. « rétais retenu, dit -il , par l'autorité et le conseil de per- « sonnes très-savantes , qui croyaient que les exercices de rhé- « torique en langue grecque étaient plus propres à former l'esprit « des jeunes gens. »
Il n'est pas douteux que Cicéron entend ici parler de Crassus * : il s'en explique ailleurs plus clairement, et dit qu'encore tout jeune il étudiait avec ses cousins les fils d*Aculéon , sous des maîtres qui étaient du choix et du goût de Crassus.
Les rhéteurs latins étaient dans une grande estime à Rome ^, et leurs écoles fort fréquentées ; mais il s'éleva bientôt contre eux un terrible orage. Les censeurs Domitius Énobarbus et Licinius Crassus donnèrent contre eux un édit dont Suétone nous a conservé la teneur. « Nous avons appris , disent ces cen- « seurs, qu'il y a des hommes qui , sous le nom de rhéteurs 1a- « tins, se donnent pour maîtres d'un nouvel art, et que la jeu- « nesse s'assemble dans leurs écoles , et y passe des journées « entières dans l'oisiveté. Nos ancêtres ont marqué ce qu'ils sou- « hailaient que leurs enfants apprissent , et dans quelles écoles « ils voulaient qu'ils allassent. Ces nouveaux établissements , « opposés aux coutumes et aux usages de nos ancêtres , ne nous « plaisent point , et paraissent contre le bon ordre : c'est pour- « quoi nous nous croyons obligés de notifier notre sentiment, et « à ceux qui ont ouvert ces écoles et à ceux qui les fréquentent,
» fl Eqaidem memoria teaeo, poeris qui ezistimabant grœcis exercitationi-
nobis primnin latine docere cœpiflse La- bus ali melins ingénia posse. » (CiC,
cinra Plotiam quetndam : ad qaenfquum apud Suetou. de clar. Rhet, cap. 2. )
fieret concarsofl, qnod stndiosissimus ' Lib. 2, deOrat. n. 2.
quisqne apad eam ezereeretur, dolebam ^ AN. R. 660. Av. J. C. 92. Sucton.
mibi idem non licere. Continebar autem de clar. Rhet. cap. 1. doctissimoruq^ hominum auctoritate,
56 HISTOIBE ANCIENNE.
« et de lear déclarer que cette nouveauté ne nous plaît pas. » Le Crassus dont j'ai parlé jusqu'ici est un des interlocuteurs que dcéron introduit dans ses livres de l'Orateur. On suppose que ce dialogue se passa deux ans après la censure de Crassus '. II y fait l'apologie de son édit contre les rhéteurs latins. « Je « leur avais imposé silence *, dit-^il ; non que je m'opposasse , « comme quelques-uns me le reprochaient, aux progrès des « jeunes gens dans l'éloquence, mais au contraire parce que je ne « voulais pas qu'on leur gâtât l'esprit , et qu'on leur inspirât « une hardiesse qui va jusqu'à l'impudence. Car, enfin , je voyais « que chez tes rhéteurs grecs , quelque médiocrité de mérite « qu'ils eussent, outre l'exercice de la parole, qui fait proprement « leur profession, il y avait un fonds de connaissances solides et V estimables. Mais je ne concevais pas que ces nouveaux maîtres « pussent apprendre autre chose à notre jeunesse, sinon à parler « avec un air de hardiesse et de confiance toujours blâmable , ft quand même il se trouverait joint avec d'autres bonnes qua- « lités. Comme donc c'était là tout ce qu'on y apprenait, et que « leur école , à proprement parler , n'était qu'une école d'impu- « dence , j'ai cru qu'il était du devoir d'un censeur d'arrêter « cet abus et d'en prévenir les suites fâcheuses. »
Tout ce que j'ai dit jusqu'ici nous montre combien , en matière d'érudition et de science , les nouvelles méthodes et les nouveaux établissements trouvent d'obstacles et de contradictions de la part même de personnes fort estimables d'ailleurs, et pleines de bonnes intentions ; mais enfin l'utilité et la vérité l'emportent, et se font jour à travers toutes les difficultés qu'on leur oppose. Quand ces temps d'orage et de trouble sont passés, que les préventions, souvent aveugles et précipitées, ont fait place à de sérieuses et tranquilles réflexions, et que l'on examine les
' An. R. 662. Av. J. C. 90. trinamaliquamet hamanitatem dignam
2 c Etiam latini, si diis placet, hoc scientia. Hos vero novos magistros uihil
biennio magistri dicendi exstiterunt ; intelligebam posse docere, nisi ut au-
quos ego censor edicto meo sastuleram : derent : qnod etiam cam bonis rebos
non qno (ut nescio quos dicere aiebant) conjunctum, per seipsum est magnopere
acuiingeni a adolescent! umnoUem; sed fugiendum. Hoc quum nnum tradere-
contra ingénia obtundi nolui, corrobo- tur, et quum impndentis ludos esset^
rari impudentiam. Mam apnd Gra;cos , putavi esse censoris , ne longins id ser-
cujttsmodi essent videbam tamen esse, peret, providere. » (CîC. de Orat. lib. 3,
practerhancexercitationem lingute^doc- n. 93,94.]
SCIENCES EX AETS. â7
eboses de sang-froîd , oa est tout étonné que des pratiques si utiles en eiles-mémea aient pu trouver tant d'opposition. Cest le sort qu'a essuyé parmi nous, dans un genre différent, la philosophie de Descartes, attaquée si vivement ^'abord, et depuis presque généralement approuvée.
Il en fat de même à Rome, par rapport aux rhéteurs latins. On comprit combien il était conforme au bon sens et à la droite raison de former et d'exercer les jeunes gens à l'éloquence dans une langue qu'ils devaient toujours parler ; et, après ces premières secousses , Fécole des rhéteurs latins demeura stable et tranquille , et ne contribua pas peu au progrès étonnant que fit à Rome, dans les années suivantes , l'étude de l'éloquence.
Les rhéteurs grecs cependant ne furent point négligés , et ils eurent grande part à l'avancement dont je viens de parler. On est surpris quand on voit avec quelle ardeur et quel empressement les jeunes Romains allaient entendre ces maîtres , même dans un âge assez avancé. Cicéron avait commencé de paraître au barreau à l'âge de vingt-six ans <. Son plaidoyer pour S. RoSicius d'Amérie lui acquît une réputation extraordinaire. Molon, célèbre rhéteur grec, était venu vers ce temps-là à Rome, député parlesRhodiens. Gicéron, tout habile qu'il était déjà, se rendit son disciple , et se crut heureux et fort honoré de recevoir ses leçons \ Après qu'il. eut plaidé pendant deux ans , sa santé , ou peut-être des raisons de.politique , l'ayant obligé d'interrompre la plaidoirie et de faire un voyage dans la Grèce et dans l'Asie , outre plusiecurs autres maîtres d'éloquence qu'il entendit à Athènes et ailleurs , il alla exprès à Rhodes pour se remettre sous la discipline de Molon, afin que cet habile maître travaillât à réformer et pour ainsi dire à refondre son style. Apollonio Moloni se Rhodi rursùs formandum ac velut recoquendum dédit ^, Molon 4 plaidait fort bien, et avait une composition fort belle ,
^ T)e d. Oral. n. 912. vertendisqae Titiis, et institaendo docea-
^ Ibid. n. 315) 316. doqae pradentiMimum. la dédit operam
^ Qaintil. ( si modo id conseqni potuit )ut nimis
^«Qaibas non contentas,. Rhodum redundantes nos, et saperfluentes ju-
veni, meqae ad enmdem, qnem Romae venili quadam dicendi impunitate et
auditeram , Molonem applicavi ; qaam licentia, reprimeret , et quasi extra ri -
actorem in veris eaasis , scriptoremqae pas difflnentes coerceret. Ita recepi me,
praestantem, tum in notandis animnd- biennio post, non modo exercitatior^sed
â8 HISTOIBB ANCIENNE.
mais son principal talent était de discerner et de recoiniaitre dans ceux qui s'adressaient à lui les défauts de style, et il avait un secret merveilleux pour les en corriger par les sages avis et les solides instructions qu'il leur donnait. « Il s'appliqua , car je u oserais dire qu'il y réussit ( c'est Cicéron qui parle), à réprimer en moi et à retenir une vicieuse abondance de style qui se répandait avec trop de licence au delà des justes bornes, et il m'apprit à ne pas m'abandonner à l'ardeur de Tâge et au feu d^une imagination qui n'avait pas encore eu le temps de se régler. » Cicéron avoue que depuis ce temps-là il se fit en lui un grand changement, soit pour le ton de la voix, qu'il ne poussait plus avec tant de véhémence , soit pour le style , qui était devenu plus exact et plus châtié.
Il fallait que ces jeunes Romains eussent un désir bien vif de se perfectionner dans l'éloquence pour s'assujettir à aller entendre ainsi ces rhéteurs , et pour ne point rougir , au milieu d'une réputation déjà brillante , de se rendre encore leurs disciples , et d'avouer qu'ils avaient besoin de leur secours. Mais, d'un autre côté, il fallait aussi que ces rhéteurs eussent un mérite bien solide et bien reconnu pour s'attirer une telle confiance , et pour soutenir l'idée que des hommes tels que Cicéron avaient conçue d'eux.
Plotius , le premier des rhéteurs latins , qui a donné lieu à tout ce que j'ai dit jusqu'ici , eut sans doute des collègues et des successeurs qui remplirent la même fonction avec honneur. Suétone en rapporte quelques-uns ; mais , comme ils sont peu connus, je passe tout d'un coup à Cicéron, qui n'a pas à la vérité enseigné de vive voix l'éloquence, mais qui nous en a laissé d'excellents préceptes.