‹ Histoire ancienneChapitre 19 sur 104 · CICÉRON · texte numérisé non relu

CICÉRON

Cicéron, par ses traités sur la rhétorique, a mérité à juste titre d'être mis à la tête des rhéteurs latins , comme par ses harangues il a mérité de tenir le premier rang parmi les orateurs.

Ses traités sur la rhétorique sont : trois livres de r Orateur;

prope mutahis. Nam et rontentio ni- bnerat oratio. t (CiC. de clar. Orat, mia ¥0018 resederat et quasi defer- n. 31H.)

un livre intitulé simplement l'Orateur; un Dialogue sur les orateurs illustres , intitulé Brutus ; deux livres de r Invention ; les Partitions oratoires ; F Orateur parfait eX les Topiques. Dans ce dénombrement des ouvrages de Cicéron sur Téloquence, je ne suis point l'ordre des temps où ils ont été composés.

I. Les trois premiers sont des chefs-d'œuvre parfaits, où règne souverainement ce qu'on appelait Y urbanité romaine , qui répond à Tatticisme des Grecs, «c'est-à-dire à ce qu'il y avait parmi eux de plus fin, de plus délicat, de plus spirituel, en un mot de plus achevé pour les pensées, pour les expressions, pour les tours.

Les trois livres de r Orateur sont, à proprement parler, la rhétorique de Cicéron ; non une rhétorique sèche , hérissée de préceptes et dénuée de tout agrément, mais qui joint à la solidité des principes et des réflexions sur l'art toute la délicatesse, toutes les grâces dont une telle matière est susceptible. Il composa cet ouvrage à la prière de Q. Cicéron ' , son frère, qui désirait avoir de lui quelque chose de plus partit que les livres de V Invention, qui était le premier fruit de sa jeunesse , et peu digne de la réputation où il était ensuite parvenu. Pour éviter Tairetla sécheresse de l'école, il traite cette matière par dialogues, où il fait paraître pour interlocuteurs tout ce que Rome avait déplus grands hommes et de plus estimés pour l'esprit, pour l'érudition et pour l'éloquence. Le temps où Ton suppose que se sont tenus ces dialogues est la 662** année depuis la fondation de Rome , quatre-vingt-dix ans avant Jésus-Christ, sous le consulat de L. Marcius Philippus et de Sex. Julius César.

Ce genre d'écrire, j'entends les dialogues , est d'une extrême difficulté, parce que , sans parler de la variété des caractères qui doivent se soutenir partout également et ne jamais se dcnientir, il faut y réunir deux choses, qui paraissent presque incompatibles, l'air simple et naturel d'entretiens familiers avec le style noble d'une conversation de gens d'esprit. Platon passe

' « Vis enim , qnnniam qnsedain pue- usu... aliquid iisdem de rébus politias

fis ant adolescentulisnobiaexeommen- a nobis perffectiusque proferri. » (Cic.

tariolis nostrisinchoata atque rudia ex- de Orat. lib. 1, n. 5.) ciderunt, vix hac aptate digna et hoc

pour celui de tous les auteurs anciens qui a le mieux réussi daus les dialogues. On peut certainement, pour ne rien dire de plus, lui égaler Cicéron, surtout dans les traités dont il s'a^t ici. Je ne sais si mon estime et mon amour pour un orateur dont je pourrais dire que j'ai été nourri dès ma plus tendre enfance me préviennent et m'aveuglent en sa faveur; mais il me semble qu*on trouve dans ses entretiens un goût, un sel, un esprit, une grâce, un naturel , qu'on ne se lasse point d'y admirer.

Le troisième des livres dont je parle traite, entre autres sujets, du choix de l'arrangement des mots, matière sèche et désagréable en elle-même, mais qui fut d'une grande utilité pour l'éloquence latine, et qui marque mieux que toute autre chose le profond génie et les vues étendues de cet orateur. Quand il entra dans le barreau, il trouva l'éloquence latine absolument dénuée d'un avantage qui relevait infiniment celle des Grecs, à laquelle il avait donné toute son application, et dont il sentait toutes les beautés, comme si c'avait été sa langue propre et naturelle, tant il se l'était rendue familière par une étude sérieuse et profonde. Cet avantage était le son, le nombre , la cadence , l'harmonie, dont la langue grecque est plus susceptible que toutes les autres , et qui lui donne sur elles , par cet endroit^ une supériorité incontestable. Cicéron, qui était un citoyen extrêmement zélé pour l'honneur de sa patrie, entreprit de lui faire part de cet avantage , dont jusque-là les Grecs seuls avaient été en possession.

Il sentit que les mots » , semblables à une cire molle , ont une flexibilité merveilleusement propre à prendre toutes sortes de formes, de sorte qu'on les manie et qu'on les tourne comme on veut. La preuve en est que, pour toutes les différentes espèces de vers, qui sont en fort grand nombre ; pour tous les différents

> « Nihil est tam teneram, neqaetam jacentia snstalimas e medio, sicot mol-

flexibile, n«qae quod tam facile sequa- lissimam ceram ad nostram arbitriam

tur quocumqne ducas, quam oralio. Ex formamus et flngiœos. ltaqa« tam gra-

hac versus, ex eadem dispares nameri ves samas, tam subtiles, tum médium

conflciuntar: ex hac etlamsolata variis quiddam tenemus : sic institutam nos-

modis multorumque generum oratio. tram sententiam sequitur orationis ge-

I*ion enim sunt alia sermonis, alia con- nus, idqae ad omnem rationem, et au-

tentionis verba; neque ex alio geaere rium voluptatem, etanimorum motom

ad usum quotidiannm, alio ad scenam mutatur et flectitur. » (ClC. de Orat.

pompamquesumnntur: sedeanos qunm lib, 3, n. 176, 177. )

:)iyles, le simple, Torné, le sublime; pour tous les effets que doit produire le discours, plaire, convaincre^ toucher, ce ne sont point des mots d'une différente nature qu'on emploie, mais que, tirés pour ainsi dire de la même masse, et disposés également à tout, ces mots se prêtent au gré du poète et de l'orateur, ^ui en font tous les usages qu'il leur plaît.

Cicéron , bien persuadé de ce principe, dont la lecture et l'étude assidue des auteurs grecs lui avaient donné une preuve sensible, ou plutôt qu'il avait puisé dans la nature même, entreprit d'ajouter à la langue latine cet agrément, dont jusqu'à son temps elle avait été absolument destituée. Il en vint à bout si heureusement et si promptement , qu'en peu d'années elle prit une forme toute nouvelle, et, ce qui est sans exemple, arriva tout d'un coup, en ce genre, à une souveraine perfection: car on sait que dans les arts et dans les sciences , pour l'ordinaire, le progrès est lent , et n'arrive que par degrés à une pleine maturité.

II n'en Ait pas ainsi dans la matière dont nous parlons , c'està-dire dans ce qui regarde le nombre et la cadence du discours. Cicéron saisit tout d'un coup le beau et le parfait , et introduisit dans sa langue , par l'heureux arrangement des mots , une douceur, une grâce, une majesté, qui l'égalèrent presqu'à la langue grecque, et dont l'oreille est encore agréablement flattée, pour peu qu'on ait de goût et de sensibilité pour le son et pour l'harmonie. Il n'est donc pas étonnant que ce grand orateur, pour assurer à sa langue ce nouvel avantage qu'il lui avait procuré, et pour lui en perpétuer l'usage et la possession, ait cru devoir traiter à fond cette matière. Il entre effectivement sur ce sujet dans un détail infmi , qui ne peut plus nous être agréable, à nous pour qui cette langue est étrangère, mais qui était alors extrêmement utile et important; et l'on sent bien qu'il a traité cette matière avec un soin particulier, et qu'il a fait usage de toutes ses lumières pour la mettre dans tout son jour. Aussi Quintilien remarque-t-il que parmi ses ouvrages de rhétorique « celte partie est celle qu'il a le plus travaillée.

'« Cui (BT. Tullio) ncscio an alla pard hujuâ operis »it mogîs elaboratn. » (Quint lib. 9, cap. 4.)

62 HISTOIKE ÀNGlB?mE.

On a rendu le même service à notre laugtie ; et, si je ne me trompe , c'est Balzac qui a senti le premier, et qui a fait sentir aux autres , combien elle est susceptible de nombre, d'harmonie, et de cadences gracieuses. Depuis lui, cette partie de la composition s'est beaucoup perfectionnée. M. Fléciiier, en particulier, et tous nos bons auteurs ne nous laissent rien à désirer sur cet article. Il est biea important d'y rendre les jeunes gens attentifs, et d'y accoutumer leurs oreilles à discerner, par un vif et prompt sentiment, ce qu'il y a de doux et d'agréable, ou de dur et de malsonnant dans l'arrangement des mots. Le traité que M. l'abbé d'Oiivet vient de donner sur la prosodie fraoçaise peut être pour cela d'un grand usage.

J'ai déjà dit que les trois livres de Curateur pouvaient être regardés comme la rhétorique de Cicéron. En eàet, il y a fait entrer presque tous les préceptes de cet art, non dans l'ordre ordinaire et didactique de l'école , mais d'une manière plus libre, et qui paraît moins étudiée; et il les a accompagnés de réflexions qui en relèvent infiniment le prix et qui en montrent le véritable usage.

IL Le livre intitulé l'Orateur ne le cède point en beauté ni en solidité aux précédents. Cicéron y donne l'idée d'un orateur parfait, non tel qu'il y en ait jamais eu, mais tel qu'il peut être. Il faisait un cas particulier de cet ouvrage ' , qu'il regardait avec une sorte de complaisance , et où il ne dissimulait point qu'il avait mis tout son esprit et employé toute la force de son jugement : c'est beaucoup dire. C'est ainsi qu'il s'en explique luimême en écrivant à un ami qui avait fort goûté cet ouvrage , et il consent que le jugement qu'on en portera, en bien ou en mal, fixe de la même manière la réputation de l'auteur. Il ajoute (je dis ceci pour nos jeunes gens ) qu'il souhaite que le jeune Lepta, qui était le fils de son ami , commence déjà à lire des écrits de ce genre avec quelque plaisir, parce que, quoique son âge ne lui

I « Oratorem menm tantopere a te libro, tantamdem de jadicii mei foma

probari vehementer gaadeo. Mihi qui- detrahatar. Leptam nostrnm cupio de-

dem sic persuadeo me, quicquid habae- lectari jam talibus scriptis. Etsi abest

rim jadicii, in illnm librnm contplisse. matariias œtatis, jam tamen personare

Qui si est talis qualem tibi videri scri- aures ejus hujusmodi vocibus non est

bis, ego quoque aliquid sum. Sin ali- inutile. » ( CiC ad Famil. Kp. 19,

ter, non recuso quin, quantum de illo lib. 6.)

permette pas encore d'en recueillir tout le fruit , il n^st pas inutile que ces sortes de leçons frappent de bonne heure ses oreilles.

III. Le Brutus de Cicéron est un dialogue touchant les orateurs illustres y tant grecs que latins, qui avaient paru jusqu'à son temps ; car il ne fait point mention de ceux qui étaient encore Tivants, excepté de César et de Marcellus. Cet ouvrage fut composé peu de temps avant le précédent , et peut-être la même année.

Dans le long dénombrement que ce livre renferme^ et où Cicéron marque en particulier le style d'un très-grand nombre d'orateurs, on trouve une variété admirable de portraits et de caractères , qui roulent tous sur la même matière, sans jamais pourtant se ressembler. Il y joint de temps en temps des réflexions et des espèces de digressions, qui y ajoutent un grand prix, et qui peuvent être d'un grand secours pour former l'orateur.

IV. Le traité du genre d orateur le plus parfait est fort court. CicCTon soutenait que le style attique est le plus parfait , mais qu'il renferme les trois caractères , et que l'orateur les emploie selon l'exigence des sujets. Pour eu convaincre ceux qui pensaient autrement que lui il traduisit les célèbres plaidoyers d'Eschine contre Démosthène et de Démosthène contre Escbine. L'ouvrage dont il s'agit ici n'était qu'une espèce de préface pour cette traduction , dont la perte ne peut être trop regrettée.

V. Les Topiques dé Cicéron contiennent la méthode de trouver les arguments par le moyen de certains termes qui les caractérisent , et qu'on appelle lieux de rhétorique ou lieux de logique ' . C'est un art dont l'invention ou la perfection est due à Aristote. Ce fut pour expliquer le traité où ce philosophe en parle que Cicéron composa celui-ci , à la prière d'un jurisconsulte de ses amis, nommé Trébatius. Une chose remarquable dans cet ouvrage , pour montrer le génie , la mémoire et la facilité de Cicéron, c'est qu'il n'avait point le livre du philosophe grec lorsqu'il entreprit de l'expliquer. U était en

'Twïoç, locus.

voyagé , et sur mer , comme il bous l'apprend hii-même dass ce livre. Il rappela dans sa mémoire l'ouvrage d'Aristote^ , il Fexpliqua , et envoya à son ami ce qu'il avait fait. Il fallait le bien savoir et l'avoir bien présenta l'esprit pour travailler dessus de pure mémoire.

VI. Les Partitions oratoires sont une trè^-bonne rhétorique, donnée par divisions et sous-divisions des matières ( ce qui est la raison du titre) y d'un style fort simple, mais clair , succinct et élégant , très-proportionné à la portée de ceux qui commencent ; de telle sorte qu'on peut s'en servir utilement en y joignant des exemples , au lieu que Cicéron n'a pas jugé à propos d'y en mettre.

VU. Les livres de rhétorique, ou de P Invention oratoire, sont certainement de Cicéron. 11 n'en reste que tes deux premiers ; les deux autres sont perdus. J'ai déjà remarqué* qu'il les composa pendant sa jeunesse , et que lui-même, dans la suite, les trouva peu dignes de sa réputation.

La Rhétorique à Hérennius,

Il n'est pas aisé de savoir qui est l'auteur des quatre livres de rhétorique adressés à Hérennius, et qu'on voit à la tête des ouvrages de Cicéron. Dans les éditions communes , le titre porte qu'on n'en sait rien , mais que d'habiles gens les attribuent à Comifîcius. C'est une rhétorique dans les formes, dont le style, quoique simple et familier , est pur et cicéronien ; et c'est ce qui a fait croire à quelques personnes que cet ouvrage est de Cicéron; mais ce sentiment souffre bien des difficultés.

SÉNÈQUE LE BHÉTEUB.

Sénèque , dont nous parlons ici , naquit à Cordoue en Espagne , environ l'an 700 de la ville de Rome , cinquante-trois ans avant Jésus-Christ. Son surnom était Marcus. Il vint s'établir à Rome sous le règne d'Auguste. Il y amena avec sa femme , nommée Heloie, trois fils qu'il avait. L'un, qui s'appelait Mêla, fut père du poète Lucain ; le philosophe se nommait Lucius ;

1 Topic. n. 5. 2 De Orat. 1 . 1, n., 5.

le nom du troisième était Novaius : mais celui-ci, ayaat passé dans une autre famille par adoption, prit les noms de son père adoptif , Junîus GalUo, 11 est parlé de ce dernier dans les Actes des Apôtres'.

Sénè^ue le père avait recueilli ce que plus de cent auteurs, tant grecs que latins , avaient dit ou pensé de plus remarquable sur différents, sujets qu'ils avaient traités comme à Fenvi les uns des autres, pour s'exercer à réloquenc«, selon la manière de ces temps-là. De dix livres de controverses ou à.% plaidoyers que contenait ce recueil à peine en reste-il cinq, qui sont très-défectueux. Avec les livres des Controverses il y a aussi un livre de Délibérations» qu'on met à la tête des autres, quoiqu'on sache que Sénèque ne le donna qu'après.

Ces ouvrages de. Sénèque donnent lieu à M. Gibert d'expliquer avec beaucoup d'ordre et de clarté l'estime et l'usage qu'on faisait autrefois de la déclamation. J'insérerai ici ce petit traité presque tout entier. Il servira beaucoup à entendre ce qui sera dit dans la suite sur la manière dont les rhéteurs formaient les jeunes gens à l'éloquence.

Déclamation est un mot connu dans Horace >, et encore plus dans Juvénai' ; il ne le fut point à ^ Rome avant Cicéron et Galvus. On appelait ainsi des compositions par lesquelles on s'exerçait à l'éloquence , et dont les sujets , vrais ou inventés , étaient tantôt dans le genre délibératlf, tantôt dans le judiciaire, rarement dans le démonstratif. Les discours que l'on faisait sur ces sujets étaient une image de ce qui se passe dans les conseils ou au barreau.

La déclamation fut la voie que prit Cicéron ^ , encore jeune , pour devenir orateur ; et pour lors ce fut dans la langue grecque. Il en fit encore usage dans un âge plus avancé , mais en latin ^. Il continua cet exercice lors même que les troubles de

' Act, 18, 12. ante ipsum Ciceronem et Calvum invc-

** Trojanibem«criptoreiii... niri potest. » (Sen. Controv, lib. 1.) Dam ta déclamai Rom* Praeneste relegi. ^ c Cicero ad prœtnram nsque gnece

(BoAAT. Epist. i, lib. I.) declamavit, latine veroseaiorquoque. >»

3 Ut pueriB placeu, et declamatio fias. (SUET. de clar. Rhet,)

(JovB». Satir. lo.) .6 Cic. Ub. 7, epist. 33, ad Famil. Id.

* « Apnd nanam auctorem antiquum de clar. Orat. n. 310.

68 HtSTOIBE ÀNCfENNB.

l'État lui eurent fait abandonner le barreau. Il réeitait alors h Cassius et à Dolabella , ou à d'autres , les harangues qu'il n'avait ainsi composées que pour s'exercer. C'était l'exercice commun de tous ceux qui aspiraient à l'éloquence ou qui voulaient s'y perfectionner , c'est-à-dire des premières personnes de l'État, ils s'y appliquaient sous les yeux de Cicéron, et prolitaient de ses avis. Hirtîus et Dolabella ' , dit Cicéron , viennent chez moi déclamer, et moi je vais chez eux faire bonne chère. Ils venaient chez lui ou réciter leurs discour», ou les corriger ; et ensuite il aUait souper chez eux , leur table étant meii* leure que la sienne.

Le grand Pompée s'appliqua aussi très-sérieusement à la déclamation', peu avant les guerres civiles, pour se mettre en état de répondre à Curion, dont le talent, vendu aux intérêts de César, donnait de l'inquiétude au parti contraire. Marc Antoine en fit de même pour répondre à Cicéron ; et Octavien^ au siège même de Modène , n'interrompit pas cet exercice. Il faut se souvenir qu'à Rome, soit dans le sénat, soit devant le peuple , l'éloquence décidait ordinairement des plus importantes affaires , et par là devenait d'une absolue nécessité pour ceux qui voulaient s'y rendre puissants.

Je laisse Cicéron le fils , qui s'exerça aussi en grec et en latin, à l'imitation de son père , mais qui ne réussit pas de même ^.

On attribue l'invention de la déclamation à Démétrius de Phalère ; et Plotius Gallus , dont nous avons parlé ci-dessus, en transporta le premier l'usage dans la langue latine.

C'était selon cette idée générale de la déclamation que fous les amateurs de Téloquence , soit Grecs , soit Latins , s'assemblaient chez d'habiles gens , tels par exemple qu'était Sénèque ^ , et que là ils prononçaient des discours sur les sujets dont on était convenu. Notre auteur avait la plus belle mémoire du monde. Il cite plusieurs exemples de personnes qui l'avaient eue excellente. Cynéas , ambassadeur de Pyrrhus , ayant eu à son arri-

' « Hirtium ego et Dolabellam di- tare. » (CiC. Ep. 16, 1. 9.)

cendi discipulos habeo, coenandi inagis- * Sueton. de clar. Rhet.

trrts Puto enim te audisse.,.. illos apu<f ' Cic. ad Fam. 1. 6, epist. 2. .

me declamitare, me apud illos cœni- * Senec. in l'rœf. Coutr.

SCIBNCES ET ABT8. 67

Tée audience du sénat, salua le lendemain par leurs noms tous les sénateurs et tous ceux du peuple qui avaient assisté en grand nombre à cette audience. Un particulier ayant entendu réciter unpoëme, pour embarrasser celui qui l'avait composé, prétendit que c'était son ouvrage , et pour preuve le répéta tout entier sans hésiter ; ce que ne put faire l'auteur même. Hortensius , en conséquence d'un défi , demeura tout un jour à une vente de meubles qu'on criait à l'encan , et sur le soir répéta par ordre, et sans s'égarer en quoi que ce fût, les différents meubles qui avaient été vendus, et le nom de tous les acheteurs. La mémoire de Sénèque n'était guère moins admirable. Il dit que dans sa jeunesse il répétait jusqu'à deux mille mots après les avoir simplement entendus, et il les répétait dans le même ordre qu'on les lui avait récités. C'est par ce merveilleux talent que tout ce qu'on avait dit de plus curieux dans toutes les déclamations qu'il avait entendues s'était si bien imprimé dans son esprit , que longtemps après , dans un âge fort avancé , il se trouva ea état de rappeler tant de morceaux détachés , et les rédigea par écrit pour l'usage de ses fils , et pour les transmettre à la postérité.

J'aurai lieu dans la suite d'expliquer comment les déclamations contribuèrent à faire dégénérer et à corrompre le goût de la saine éloquence.

Dialogue sur les orateurs , ou sur les causes de la corruption de ^éloquence.

L'auteur de cet ouvrage est inconnu. Quelques-uns le donnent à Tacite » , d'autres à Quintilien , mais sans beaucoup de fondement. Ce qu'on peut assurer , c'est qu'il prouve de l'esprit et du talent dans son auteur, quel qu'il puisse être, et mérite d'avoir place parmi les ouvrages qui sont le plus estimés depuis l'heureux siècle d'Auguste , de la pureté et de la beauté duquel pourtant il faut avouer qu'il est fort éloigné. On y trouve de trèsbeaux endroits. Ce qif il dit pour relever la profession des avo-

<C'estropiDiondeBrottier,deSigraifl, dn témoignage de Pomponins Sabinus, de DurcRu de Ja Malle. EHe parait la grammairien du moyeu âge. — L. plus probable, étant d'ailleurs appuyée

RISTOIRB ANCIENNE.

cats me parait de ce genre. Il faut se souvenir que c*est un païen qui parle.

« Le plaisir < que cause la profession de l'éloquence n'est point, « dit-il, un plaisir rapide et passager; il se renouvelle tous les' « jours , et presqu'à tous les moments. En effet , quoi de plus < « doux pour une âme bien née , et qui a le goût de la solide' u gloire « que de voir sa maison fréquentée en tout temps par ce <i qu'il y a de personnes plus considérables dans une ville ? de saa voir que ce n'est point à ses richesses ni son crédit, mais à sa « propre personne qu'on vient rendre cet honneur ? Les plus « grandes richesses , les plus éclatantes dignités , ont-elles rien « d'aussi flatteur que cet hommage volontaire que des hommes « également respectables par leur naissance et par leur âge « viennent rendre au mérite et au savoir d'un avocat , souvent tt encore jeune , et quelquefois dénué des biens de la fortune , « en implorant le secours desonéloquence, soit pour eux-mêmes, « soit pour leurs amis, et avouant qu^au milieu de cette afiHuence « de biens dont ils sont environnés, ce qu'il y a de pUis estimable « et de plus excellent leur manque. Que dirai-je de ce vif em- « pressement des citoyens à lui faire cortège au sortir de sa « maison et à son retour ; de ces nombreux auditoires où tous « les yeux sont attachés sur un seul honune, et où règne un pro- « fond silence , qui n'est interrompu que par des cris d'admira-

> c Ad Toloplatem oratorite eloqnentifle tranaeo, cujas jacunditas nonnno alioTe momeato, sed omnibiu prope diebu8, et prope omnibus horis contingit.

Qaid enim dolcius libero et iagenno animo, et ad volaptates honestas nato ,^ qaam videre plenam semper et frequeatem domam concana spleudidissimonim bominnm? Idqaescireaonpecuniee, non orbitati, neqae offlcii alicnjas administrationi, sed sibiipsi dari ! lllosqninimo orbos, et locnpletes, et poteutes, venire plernmqne ad javenem et paaperem , ut aut sua, ant amicoram discrimina commendent. Ullane tanta ingentiam opam ac magnse potentiœ toluptas, qaam spectare homines veteres, et senes, et totins urbis gratia sabnixos, in summa rerum omnium abnndantia «onfltentes, id quod optimum sit se non habere? Jam veroqui togatorum comitatus et egressus 1 quae in publico

speciesl quœ in judiciis veneratio!

quod gaudium consnrgendi assistendique inter tacentes, id unnm conversos !

çoire populnm, et circamfundl coram, et accipere affectum quemcumque orator induerit. Vulgata dicentinm gaudia, et imperitorum quoque ocnlis exposita percenseo. llla secretiora , et tantum ipsis orantibus nota, majora sunt.

Sive accuratam meditatamque affert orationem, est quoddam, sicut ipsius dictionis, ita gaudii pondus et constantia. Sive novam et recentem curam non sine aliqua trepidatione animi attnlerit, ipsa sollicitudo commendat eventnm, et lenocinatur voluptati. Sed extemporalis audaciae atque ipsius temeritatis vel prœcipua jucunditas est.

Nam ingenio quoque, sicut in agro , ^uanquam alia diu serantur atque elaboreutur, gratiora tamen quœ sua spontc nascuntur. » (Cap. 6.)

SCISNCES ET ARTS. 69

^ > ti^n et par des applaudissements, enfin de cetempire souverain

» qu'il exerce sur les esprits , en leur inspirant tels sentiments

^ «< qu'il lui plaît ? Rien de plus glorieux et de plus frappant que

'^fi ce que je viens de dire. Mais il est encore un autre plaisir plus

j . « intérieur et plus vi£, et qui n'est senti que de Forateur. S'il ap-

•« porte un discours travaillé à loisir et composé avec soin, sa joie

. « aussi bien que sa diction a quelque chose de plus ferme et de

. « plus assuré. S'il n'a pu se préparer à sa cause que par quelques

« moments de réflexion , l'inquiétude même qu'il ressent lui rend

. ««le succès plus, doux ^ et est un assaisonnement plus piquant au

<^ plaisir qu'il goûte. Mais ce qui le flatte le plus agréablement ,

» c'est le succès d'un discours sans préparation , et hasardé sur-le-

« champ : car il en est des productions de l'esprit comme de

- celles de la terre; les fruits qui n'ont rien coûté et qui viennent

« d'eux-mêmes sont plus agréables que ceux qu'il a fallu acheter

« par beaucoup de peine et de travail. »

On ne peut nier , ce me semble , qu'il n'y ait dans cette description beaucoup de pensées ingénieuses et solides ^ d'expressions fortes et énergiques , de tours vifs et éloquents. Peutêtre y a-t-il un peu trop d'esprit et de brillant ; mais c'était le défaut du siècle.

J'ajouterai encore ici un fort bel endroit, où l'auteur met la mauvaise éducation des enfanta entre les principales causes de la corruption de l'éloquence.

« Qui est-ce qui ignore' que ce qui a fait dégénérer l'élo- « quence et les autres arts de leur ancienne gloire n'est point

' fl Qnis ignonit et eloq'aentiam et tu erat qood tarpe dicta, neqae fàcere

caeteras artes descÎTiase ab ista Tetere quod inhonestam fttcta videretur. Ac

gloria, non inopia honiinain,sed de- non studia modo eurasque^sed rem issio-

lidia ja-ventntis, et negligentia paren- nés etiamla8tt8qaeptterorom,8anctitate

tom, et inscientia prœcipientium, et quadam ac ^erecandia temperabat. Sic

oblÎTionemorisantiqoiYQuae mala pri- Corneliam Graccbornm, sic Aareliam .

mom in nrbe nata, mox per Italiam fusa, Cœsaris, sic Attiam Augnsti roatrem

jam in proTÎncias manant... preefuisse edacationibns, ac prodaxissa

Jam primum suas cniqae fllias, ex principes libères accepimus. Qaae dis-

casta parente natus, non in cella emptœ eiplina ac «everitas eo pertinebat, ut

oatricis, sed gremio ac sina matriseda- sincera et intégra et nullis pravitatibns

cabatnr; cajos prsecipaa laus erat, detorta uniascojusque natora, toto sta-

tneri domnm , et inserrire liberis. Eli- tim pectore arriperet artes honestas :

lebatnr antem aliqaa major nato pro- et, sivc ad rem militarem , sive ad juris

piaqua, cnjas probatis spectatisque mo- scientiam, sive ad eloqueutiœ stadiam

Hbns omnia cajuspiam Camiliœ soboles inclinasset, id solnm ageret, id uiiivcr-

eommittebatar : coram qua neque dicere sum- haiuriret. it (Cap . 28. )

70 HISTOIRE ANCIENKE.

« la disette de bons esprits, mais la langueur où est tombée la « jeunesse , la négligence des pères et mères à élever leurs en- « fants, rignorance des maîtres chargés de leur instruction , en- « Cm Toubli et le mépris du goût ancien ? Ces maux , qui ont pris " leur naissance dans Rome , se sont répandus de la ville dans « ritalie, et ont infecté toutes les provinces....

« Autrefois , dans chaque maison , un enfant , né d'une chaste (t mère , n'était point livre à une nourrice achetée parmi les es- « claves, mais était nourri et élevé dans le sein de sa propre mère, « dont le mérite et la louange étaient de veiller sur sa maison et a sur ses enfants. On choisissait dans la famille quelque parente « âgée , d'une probité et d'une vertu reconnue , aux soins de la- « quelle on confiait tous les enfants delà maison, et en présence « de qui l'on n'osait rien dire ni faire qui fût contraire aux bonnes « mœurs. Elle trouvait le moyen démêler, non-seulement dans « leur étude et leur travail , mais dans leurs jeux même et dans « leurs créations, un certain air de modestie et de retenue qui en « tem pérait la vivacité. C'est ainsi que nous avons appris que Cor- « nélie mère des Gracques , Aurélie de César, Attia d'Auguste, u avaient pris soin de leurs enfants , et les avaient mis en état de « paraître avec éclat dans le monde. Le but de cette éducation <i mâle et robuste était de faire en sorte que l'esprit de ces en- « fants, conservé dans toute sa pureté et son intégrité naturelle , « et n'étant infecté d'aucun mauvais principe , saisît dans la suite « avec avidité l'étude des arts et des sciences ; et que , soit qu'ils « prissent le parti des armes, ou qu'ils étudiassent les lois, ou Cl qu'ils tournassent du côté de l'éloquence , ils pussent s'appli- « quer chacun uniquement à leur profession, et s'y rendre parfai- « tement habiles.

« Mais maintenant ' , dès qu'un enfant est né, on le livre à

1 c At nunc natas infans delegatar œodestisB panmlos aBsoefaciant, sed

gnecalae alicni ancillœ, cai adjungitnr lasciviae et libertati t per qaae panlatim

unnsautalter ex omnibus servis plemm- impudentia irrepit, et sai alieniqae

que vilissimus, nec cuiqnam serio mi- contemptns. Jam vero propria et pecu-

nisterio aecommodatus. Horuro fabulis liaria linjos nrbisTitia pêne inr utero

et erroribnsteneri statimet rndesanimi matris concipi mihi videntur, histrio-

imbnuntur. Nec qnisqnam in tota do- nalis faTor,etgladiatorum eqnoramqne

mo pensum babet quid coram infonte studia. Quibns oocapatus et obaessus

domino aut dicat aut faciat : quando animas quantulnm locl bonis artibus

ctiam ipsi parentes nec probitatt neqne relinquit ? Qnotumquemqae inveneris

« quelque esclave grecque , à laquelle on joint un ou deux ser- « viteursdes plus vils, et des moins capables d'aucun emploi se- '( deux. Dans cet ôge tendre et susceptible de toutes les im- « pressions, il n'entend que les contes frivoles et souvent licen- « deux des valets. Aucun d'eux ne fait attention à ce qu'ils disent « ou font devant leur jeune maître. Et comment voudrait-on « qu'ils y fussent attentifs , les parents eux-mêmes accoutumant « leurs enfants, non à la modestie et à la pudeur , mais à toute « sorte de liberté et de licence : d'où s'ensuit peu à peu un air « d'impudence déclarée, qui fait qu'ils n'ont aucun égard ni pour « eux-mêmes , ni pour les autres. Il y a , outre cela , des vices « propres et particuliers à cette ville , qui semblent presque nés « avec eux dans le sein de leurs mères : le goût pour les spec- « tacles du théâtre , pour les combats des gladiateurs, pour les « courses de chariots. Parmi les jeunes gens , et presque généra- « lement dans toutes les compagnies , n'est-ce pas là ce qui fait « le sujet le plus ordinaire des conversations? Croit-on qu'un es- « prit rempli et obsédé de ces frivoles amusements soit fort ca- " pable de s'occuper d'études sérieuses ? »

Ces deux -morceaux sont plus que suffisants pour donner aux lecteurs quelque idée de cet ouvrage, et pour leur faire regretter qu'il ne soit pas parvenu jusqu'à nous en entier.

Ce dialogue peut se diviser en trois parties. La première nous présente un avocat et un poëte qui sont aux prises sur la prééminence de leur art, et qui font l'éloge l'un de l'éloquence , l'autre de la poésie. La seconde partie est , pour ainsi dire , un plaidoyer du même avocat, il se nomme j4per , en faveur -des orateurs de son temps contre les anciens. Il vivait du temps de Vespasien , et était à la tête du barreau. La troisième partie ^ Touvrage est une recherche des causes de la chute ou de la corruption de l'éloquence. Les interlocuteurs sont Messala, Sécun- <ius, Maternus , Aper. Tout ce que disait Sécund us s'est perdu, avec une partie de ce que disait Maternus ; ce qui fait un grand vide dans cet ouvrage , sans parler de quelques autres -endroits <iéfectueux.

qui doini qnidquam aliad loquatar 7 oxeipimus, si quando auditoria intra- <iuo8àlios adolescentnloram sermones vimus? (Cap. 29.) ^

72 HISTOIfiB ANCIENNE.

QUINTILIEN (MAfiCUS FABIUS QIMNTILI ANUS ).

Je réduirai à trois points ce que j'ai à dire sur Quintilieii. D'abord je rapporterai ce qu'on sait de son histoire. En second lieu je parlerai de son ouvrage, et en tracerai le plan. Enfin j^exposerai I a manière d'instruire la jeunesse et d'enseigner la rhétorique usitée de son temps.

Page 1