AN. M. 3732; " AN. M
|!Î3 HiStOltlB ANCIENnË.
Il était d'A.lex.nndrie, et avait succédé à Ératosthène dans la garde de la fameuse bibliothèque, sous Ptolémée Évergète. Mais comme il se vit maltraité parles autres poètes, qui le chargeaient de calomnies , il se retira à Rhodes , où il passa le reste de ses jours. C'est ce qui lui a fait donner le surnom de Rhodien,
EuPHOBiON de Chalcis ' . Antiocbus le Grand lui confia le soin de sa bibliothèque. Virgile * en fait mention dans ses Bucoliques^.
NiGANDBE de Colophon dans Tlonie 4 , ou , selon d'autres , d'Étolie. Il florissait du temps d'Attale, dernier roi de Pergame. 11 a composé des poëmes sur la m^ecine : eviptaxà et ÀXe^e^àp" f/.xxa; et quelques-uns aussi sur Tagriculture , que Virgile^ a imités dans ses Géor gigues.
AïïTiPATEB de Sidon ^. Cicéron nous apprend? qu'il avait un si grand talent et une si grande facilité pour la poésie, que surle-champ il faisait des vers hexamètres, ou de telle autre espèce qu'on voulait , sur toutes les matières qui lui étaient proposées. Valère Maxime et Pline rapportent^ qu'il avait régulièrement la fièvre une seule fois chaque année, toujours au même jour, qui était celui de sa naissance , et qui fut aussi celui de sa mort.
A. Licinius Abchias9, pour qui Cicéron plaida. Il avait fait unpoëme sur la guerre des Cimbres , et en avait commencé un sur le consulat de Cicéron. On a de loi quelques épigrammes dans l'Anthologie.
Pabthbnius vivait dans le même temps ><>. 11 avait été fait prisonnier dans la guerre contre Mithridate. Virgile Teut pour maître dans la poésie grecque.
Apollinatbe, évéque de Laodicée en Syrie". Je ne le considère point ici comme évêque , mais comme un poète qui s'est fort distingué par ses poésies chrétiennes. Julien l'Apostat avait défendu par un édit public à tous les maîtres d'enseigner aux enfants des chrétiens les auteurs profanes. Le prétexte de cet édit
* An. m, 3756. Macer atquc Virgilias ? i ( QuiNTIL. lib, ^Eclog. 10, ▼.50. 10, cl.)
-^ < Qaid Eopborio&em transibimas? *> An.'m.3856.
quem nisi probaaset Virgilius, idem " Lib.3, de Orat. n. 194.
nanqaam certe conditorum cbalcidico * Val. Max. lib. 1, c. 8. Pltn. lib. 7^
versa cafminum fecisset in Bucolicis c. 51.
mentionem. • (QuiNT. lib. 10, c. 1.) » An. M. 3312.
* An. m. 3852. ">Macrob. I. 5, c. 17.
* « Qiiid Nicnndriim frustra seciiti »• AN. J. C. 302.
SCIBNCBS ET ARTS^ 123
était qu'il ne convenait pas de les expliquer aux jeunes gens eu les leur proposant oomme de grands «pca'SODnages , et de condaomer en même temps leur religion. Mais les vrais motifs de cette défense étaient les grands avantages que les chrétiens ti** raient des livres profanes pour combattre le paganisme. Cet édit excita les deux ApoUinaires à composer divers ouvrages utiles à la religion.
Le père , dont il s'agit ici , qui était grammairien , écrivit «n vers héroïques, et, à l'imitation d'Homère, l'histoire sainte jusqu'au r^ne deSaûl, en vingt-^quatre livres , intitulés des lettres de ralfdoMdiet grec. Il imita Ménandre par des comédies , Euripide par des tragédies, Pindare par des odes; prenant des sujets de rÉoriture sainte, et suivant le caractère et le style de chaque poëme , afin que les chrétiens se pussent passer des auteurs profanes pour apprendre les belles-lettres.
Le fils, qui était sopliiste^ c'est-à-dire rhéteur et philosophe , fit des dialogues à la manière de Platon , pour expliquer les évangiles et la doctrine des apôtres.
La p^sécution de Julien dura si peu , que les ouvrages des ApoUinaires furent inutiles ; et l'on revint à la lecture des auteurs pr(^anes. Aus^ , de toutes leurs poésies ne nous est-il resté que la paraphrase des psaumes composée par A pollinaire l'ancien, qui eut le malheur de donner dans des sentiments hétérodoxes sur Jésus-Christ.
S. GaÉiiOiBE de Nazianze, contemporain d'Apollinaire, com-» posa aussi un grand nombre de vers de toute espèce : Suidas les fait monter à trente mille. On n'en a conservé qu'une partie. Ils furent, pour la plupart, l'occupation et le fruit de sa retraite. Quoiqu'il fût pour lors dans un âge fort avancé , on y trouve tout le feu et toute la vigueur que l'on pourrait souhaiter dans les ouvrages d'un jeune homme.
Dans la composition de ses poèmes^ qui lui servait à lui- même d'amusement dans sa solitude , et de consolation dans ses maladies, il avait en vue les jeunes gens et ceux qui aimaient les belles lettres. Pour les retirer des chansons et des poésies dangereuses, il voulait leur fournir un divertissement , non-seulement innocent, mais encore utile, et leur rendre la vérité agréable. Il y
124 HISTOIRE A.NGIBNnB.
a lieu de croire aussi qu'une de ses vues avait été d'opposer des |K>ésies où il n'y çût rien que d'exact et d'orthodoxe à celles d'Apollinaire, qui étaient mêlées de beaucoup d'opinions contraires à la foi.
C'était rappeler la poésie à son institution primitive que de la faire servir ainsi à la religion. Il ne traitait dans ses vers que des sujets de piété qui pussent animer , purifier , instruire , ou éie- ' ver l'âme à Dieu. £n y proposant aux chrétiens une saine doctrine, il en bannit toutes les ordures et toutes les folies de la fable; et il aurait cru profaner sa plume que de l'employer à faire revivre dans ses poésies les divinités païennes , que Jésus- Christ était venu abolir.
Voilà quels devraient être nos modèles. Je parle ici d'un saint qui avait toute ta beauté, la vivacité, la solidité d'esprit qu'on peut imaginer. Il avait été instruit dans les belles lettres par ce qu'il y avait de plus habiles maîtres dans le paganisme. Il avait lu avec un extrême soin tous les poètes anciens, et l'on en rencontre souvent des traces même dans ses ouvrages de prose. Mais, content d'y avoir pris le bon goût de .la poésie , et d'en avoir bien étudié et senti toute la finesse et toute la délicatesse , il n'a jamais employé dans les siennes aucune des divinités profanes; et ce n'est que plusieurs siècles après qu'elles ont été rappelées dans les poëmes. Ce qui était condamné et défendu dans ces beaux siècles de l'Église doit-il maintenant nous être permis? J'ai traité ailleurs' cette matière avec quelque étendue.
Pour l'honneur de la poésie et des poètes, je ne dois pas omettre Eudogie, fille du sophiste Léonce, Athénien >, laquelleavant que d'être devenue chrétienne, et d'avoir épousé l'empereur Théodose le jeune, s'appelait Jthénaïs, Son père lui avait donné une excellente éducation , et l'avait rendue extrêmement habile. Elle joignait à une beauté de visage extraordinaire une beauté d'esprit encore plus grande. Elle fit un poëme héroïque sur la victoire que son mari remporta contre les Perses; elle composa beaucoup d'autres pièces sur des sujets pieux. On en doit fort re* gretter la perte.
' Daas le premier tome du Traité des Études, 3 An. J. C4au. .
Synésius , évéque de Ptolémaïde , était du même temps. Il ne Dous reste 4e lui que dix hymnes.
J'ai passé sous silence plusieurs poëtes dont il .est parlé dans les auteurs, mais qui sont peu connus ; et je crains même d'en avoir rapporté encore un trop grand nombre de cette espèce.
Je vais maintenant parler des poëtes tragiques et comiques. Mais^ comme j'ai traité cette double matière avec assez d'étendue dans le quatrième tome de cette histoire , je ne ferai presque ici que marquer le nom de ces poètes et le temps où ils ont vécu.
§ II. Des Poètes tragiques^
Thespis' est regardé comme l'inventeur de la tragédie ». Il est aisé de juger combien dans ces premiers temps elle était grossière et imparfaite. Il barbouillait de lie le visage de ses acteurs, et les promenait de village en village sur un tombereau , d'où ils représentaient leurs pièces. Il vivait du temps de Solon 3. Ce sage législateur , assistant un jour à une de ces représentations , dit en frappant la terre avec sa canne : Je crains bien que ces fictions poétiques et ces mensonges ingénieux ne passent bientôt dans nos actes et dans nos contrats.
Eschyle ^ commença à perfectionner la tragédie et à la mettre en honneur 5. Il donna à ses acteurs un masque , un habit plus décent , une chaussure plus haute , appelée cothurne , et leur construisit un petit théâtre. Son style est noble 6, et même sublime; son élocution grande et élevée, souvent jusqu'à l'enflure.
Dans une dispute publique entre les poëtes tragiques, établie à l'occasion des os de Thésée que Cimon avait rapportés à Athènes?, le prix fut adjugea Sophocle. Eschyle eut une si grande douleur de voir un jeune poêle venir lui enlever la gloire de primer sur le théâtre , dont il était depuis longtemps en possession , qu'il ne
> A.N. M. 3408. ^ rost hune personsB pallaque reprrtor
' Isnotum tragira geiMis invenissc raincen» ^„ ^ , j. . • . -. ll""»^»»»»
Diclup, et planstîis vrxiase poemata Thés- ^cbylus, et modlcl» mstravit pulp.ta l.gn,«,
' *^ *^ r-pi, ^ El docuit raagnuinquc loqui, iiilique co-
Q..ie canerent agereatque perancti ?*clbiu , „.!l"î'""°'
[ora.
(HoRAT. i6id. [v. 279], ) [HonkT.de jérte poet. [v. 275].) 6 « Tragœdias primas in Incem JEs-
» Wnt. in Solone, p. 95.' chylua protulit, sublimU, et gravis, et
< An. m. 3&08. grandiloquus, seepe usqae ad yitium. »
(Quint. Ub. 10, cap. 1.^ ' Plut, in Cim. p. 483.
put pas soutenir davantage le séjour d'Athènes. Il en partit, et se retira en Sicile, chez le roi Hiéron. Il y mourut d'une mort bien singulière '.Comme il dormait dans une campagne , la tête nue, un aigle laissa tomber une pesante tortue sur sa tête , qui était chauve, et qu'il prit pour une roche De quatre-vingt-dix tragédies qu'il avait composées il n*y en eut que vingt-buit , et selon tl'autres que treize , où il remporta ia victoire.
Sophocle et EuBiPiDE '. Ces deux poètes parurent ensemble, et illustrèrent beaucoup le théâtre athénien par des pièces également admirables , quoique d'un style bien différent 3. Le premier était grand , élevé , sublime ; le second tendre , touchant , et rempli de maximes excellentes pour les mœurs et pour la conduite de la vie. Les suffrages du public furent partagés à leur égard , comme ils le sont aujourd'hui parmi nous à l'égard des deux poètes qui ont fait tant d'honneur à notre théâtre , et qui l'ont mis en état de le disputer à celui d'Athènes.
S III. Des Poètes comiques.
EupoLis, Cbàtinus et Aristophane 4 ont rendu fort célèbre la comeVi^ appelée ancienne^ quia tenu lieu chez les Grecs de satire. Elle possédait dans la dernière perfection ce qu'on nom^ mait atticisme , c'est-à-dire ce qu'il y avait dans le style de plus élégant , de plus fin , de plus délicat , dont les autres poésies ne pouvaient approcher. J'en ai parlé ailleurs.
MÉN ANDRE ^. Il fut le chcf ct l'autcur delà nouvelle comédie., Plutarque^ le préfère infiniment à Aristophane. Il admire en lui une plaisanterie douce, fine, délicate, spirituelle, et qui ne s'écarte jamais des règles de la probité la plus austère : au lieu que les railleries d'Aristophane, amères et mordantes, emportent la pièce ,. déchirent sans aucun ménagement la réputation des plus gen& de bien, et violent avec une impudence effrénée toutes les lois dela modestie et de la pudeur. Quintilien ne craint point d'avancer que Ménandre a effacé tous ceux qui ont écrit avant lui dai^ le
' Suidas. inter plurimos quseritur. â (QtJiNX.)
- An. m. 3532. « An, M. 3564.
•^ • Longe clarius iiliutraverunt lioc ■• An. M, 3680.
opusSophocIesatque EnripideB : quorum « p|ut. in Moral, p. 853. in dispari dicendi via ulcr^si poetn meiiur
SCIENCES ET ABTS. 127
même genre', et que par réclat àe sa réputation il a entièrement obscurci leur nom. Mais le plus grand éloge qu*on puisse faire de ce poëte est de dire que Térence , qui n*a presque fait que copier ses pièces, est regardé par les bons juges comme beaucoup inférieur à son original.
Aultt-Gdle nous a conservé > quelques endroits de Ménandre imités par CéciHus, ancien poëte comique latin. A la première lecture il avait trouvé les vers de celui-ci fort beaux ; mais il avoue que dès quMl les eut comparés avec ceux du poëte grec toute leur beauté disparut, et qu'ils lui parurent pitoyables.
On ne rendit pas à Ménandre , de son vivant , toute la justice qui lui était due. De plus de cent comédies qu'il fit représenter il ne remporta la palme que dans huit seulement. Soit cabale et consi»ration contre lui ^, soit mauvais goût des juges, Philémon, qui ne méritait certainement que la seconde place, lui fut presque toujours préféré.
On a expliqué dans le quatrième tome tout ce qui regarde l'ancienne comédie , la moyenne et la nouvelle.
§ IV. Des Poètes ïambiques.
Abchiloque , natif de Paros ^ , inventeur des vers ïambes , vivait du temps de Gandaule, roi de Lydie. Voyez ce qui en est dit à la fin du {ome premier.
HiPPONÂX était nalif d'Éphèse^. En ayant été chassé par les tyraps qui y dominaient , il alla s'établir à Clazomènes^. Il était laid , petit et menu ; mais sa laideur a servi à l'immortaliser, car il n'est guère connu que par les vers satiriques qu'il composa contre deux frères sculpteurs, Bupalus et Athénis, qui avaient fait sa figure la plus ridicule qu'il leur avait été possible. Il lança sur eux une grêle de vers si mordants et si violents , que , selon quelques-uns, ils se pendirent de dépit. Mais Pline observe qu'on avait d'eux plusieurs statues faites depuis ce temps-là. On
> « AtqueiUe qaidem omnibus ejas- jadicits Menandro sœpe praelatas est,
dein operis auctoribas ahstalit nomen, ita consensu omninm memit eredi se-
et falgore quodam aaae claritatis tene- cundus. » ^QuiNT. lib. 10, c. 1.)
bras ohdoxit. » (QuiNT. lib. 10, r, 1.) < An. m! 3280.
2 Lib. 2, p, 43. SAN. M. 3460.
^ « i'hilemou, ut pravis sui tcmporis ^ Suidas.
attribue à Hipponax rinventibn du vers scazon, où le spondée a pris la place de l'ïambe, qui se trouve toujours au dernier pied du vers ^ui porte ce nom <.
§ V. Des Poètes lyriques.
On appelle poésie lyrique celle qui était faite pour être chantée sur la lyre ou sur d'autres instruments pareils. Ses compositions se nomment odes , c'est-à-dire .chants, et se distribuent en strophes ou stances.
Le but de la poésie est de plaire à l'imagination. Mais si les différents genres de poésie , comme l'idylle , l'élégie , le poëme épique, vont à ce but par des moyens différents, l'ode y parvient plus sûrement, parce qu'elle les embrasse tous, et que, de même qu'un fameux peintre rassembla autrefois dans une seule figure tout ce qu'il avait remarqué de plus gracieux et de plus achevé dans plusieurs belles personnes , de même l'ode rassemble en elle seule toutes les différentes beautés dont les différents genres de poésie sont susceptibles. Mais elle a encore quelque chose de plus, qui n'appartient qu'à elle, et qui fait son véritable caractère : c'est l'enthousiasme ; et par là les poètes croient pouvoir encore la comparer à cette Junou d'Homère , qui emprunte la ceiature de Vénus pour se rendre toute gracieuse, mais qui est toujours la reine des dieux , distinguée par un air de grandeur qui lui est particulier, par sa fureur même et son emportement.
Cet enthousiasmé se sent mieux qu'il ne peut se définir. Quand un écrivain en est saisi , son esprit s'échauffe , son irnagiuation s'allume , toutes les facultés de son âme se réveillent pour concourir à la perfection de son ouvrage. Tantôt les pensées nobles et les traits les plus brillants, tantôt les images tendres et gracieuses se présentent à lui en foule. Souvent aussi la chaleur de Tenthousiasme s'empare tellement de son esprit, qu'il n'en est plus le maître ; «t pour lors il s'abandonne à cette vive imi)étuosité et à ce beau désordre , infiniment supérieurs à la régularité de Tart la plus étudiée.
' Ce qui nous en reste est tellement fragmenté, qu'il ne peut servir que pour la grammaire, la lexicographie et la métrique. — L,
Ces différentes impressions produisent des effets différents : des descriptions quelquefois simples et pleines de douceur et d'agrément , quelquefois riches , nobles et élevées ; des comparaisons justes et vives; des traits de morale lumineux ^ des endroits heureusement empruntés de l'histoire ou de la fable , et des digressions mille fois plus belles que le fond de son sujet. L'harmonie , l'âme des beaux vers, ne se fait point dans ce moment chercher par le poëte. Les expressions nobles et les cadences heureuses s'arrangent toutes seules , comme les pierres sous la lyre d'Amphion; rien ne ressent Tétude ni le travail. Les poésies qui sont le fruit de l'enthousiasme ont un tel caractère de beauté, qu'on ne peut ni les lire ni les entendre sans être échauffé du même feu qui les a produites ; et l'effet de la musique la plus parfaite n'est ni si sûr ni si grand que celui des vers nés dans le feu de la fureur poétique.
Ce petit morceau, que j'ai tiré du commencement de la courte mais éloquente dissertation de M. l'abbé Fraguier sur Pindare , suffit pour donner une. juste idée de la poésie lyrique , et en même temps de Pindare , qui tient le premier rang parmi les neuf poètes grecs qui se sont distingués par cette sorte de poëme, et desquels il me reste à dire un mot.
II est parlé dans Plutarque de Thalès ', à qui Lycurgue persuada de s'aller établir à Sparte». C'était un poëte lyrique ( il n'est point du nombre des neuf); mais, sous prétexte de ne composer que des chansons, il faisait en effet tout ce que les plus graves législateurs auraient pu faire : car toutes ses pièces de vers étaient autant de discours qui portaient les hommes à l'obéissance et à la concorde , par le moyen de certaines mesures si harmonieuses, et où il y avait tant de justesse , tant de force et tantde douceur, qu'insensiblement elles adoucissaient les mœurs de ceux que les entendaient, et les portaient à l'amour des choses honnêtes , en faisant cesser les animosités et les haines qui régnaient entre eux. Ainsi , par les attraits et les charmes d'une poésie mélodieuse il prépara les voies à Lycurgue pour l'instruction et la correction de ses citoyens.
' An. m. 3135. dont il s'agit ici avec Thalès de Milet,
^ Plut, in Lycarg. p. 41. l'un des sept sages, qui lui était posté-
Platarque parait confondre le Thalès rieur deplUs de 250 ans.
130 HI&TOIAB ANCIENNE.
A LGB1A.N > était de Sardes en Lydie. Soq mérite le fit adopter par les Lacédéffloniens, qui lui accordèrent le droit de bourgeoisie ', dont il se félicite lui-même dans ses vers comme d'un honneur singulier. Il ^orissait du temps d' Ardys , fils de Gygès , roi des Lydiens.
Stesichobe 3 était d'Himère, ^ille de Sicile. Pausaniasraconte 4 que ce poète , ayant perdu la vue en punition des vers mordants qu'il avait faits contre Hélène, ne la recouvra qu'après avoir ré«* tracté ses médisances par une nouvelle pièce contraire à la première, ce qu'on appela depuis palinodie, Quintilien ^ dit qu'il chanta des guerres considérables et d'illustres héros, et qu'il soutint sur la lyre la noblesse et l'élévation du poëme épique. Horace lui donne le même caractère par une seule épithète , Stesichoriqm graves camœnœ.
Algée ^. Sa patrie était Mitylène, ville de Lesbos : c'est de lui que le vers alcaïque a tiré son nom. Il fut l'ennemi déclaré des tyrans de Lesbos , et en particulier de Pittacus , qu'il ne cessa de déchirer dans ses vers 7. On dit que dans un combat où il se trouva, saisi de frayeur, il jeta bas ses armes, et se sauva par la fuite. Horace ^ raconte de lui-même une pareille aventure. Les poètes se piquent moins de bravoure que de bel esprit. Quintilien 9 dit que le style d'Alcée était serré, magnifique, châtié, et, ce qui met le comble à son éloge, qu'il ressemblait fort à Homère.
Sapho. Elle était du même lieu et vivait du même temps qu' Alcée. Le vers saphique lui doit son nom, £lle eut trois frères, Larychus, Ëurygius et Charaxus. Elle célébra extrêmement le premier dans ses vers , et au contraire déchira Charaxus , parce qu'il aimait éperdument une courtisane appdée Rhodope ; c'est cette Rhodope qui fit bâtir une des pyramides d'Egypte ^\
1 An. m. 3324. ^ Tecum Philippos et rclrrem fogaia
2 Plat, de exil, p. 599. Sensi, relicU m» b^'ne parmula.
3 An. m. 3392. ^^' ^' "''• *•>
4 In Lacon. p. 220. ^ « In eloqnendo brevis, et magnifia ^ « Stesichorum, quam sit ingenio cas, et diligens, pleranaqoe Homère si-
-validus, materiee quoque ostendunt, milis. » (Lib. 10,cap. 1.)
maxima bella et clarissimos caneatem >c II est presque inutile de foire obser-
duces, etepici carmiuis onera lyra sus- ver que ce trait, rapporté par Strabon
tinenteifi. » (Lib. 10, cap. l.) et Klien, n'a pas la moindre probabi-
« An. M. 3400. lité. — L.
' Merod. 1. 5, n. 96,
SCIENCES ET AïltS. lâl
Sapho avait composé un assez grand nombre de pièces , dont il ne nous reste que deux , qui font juger que les louanges que lui ont données tou&les siècles pour labeauté, la tendresse, lenom^ bre , l'harmonie et. les grâces infinies de ses vers , ne sont point sans fondemait. Aussi lui donna-t-on le nom de dixième muse; et ceux de Mitylène firent graver son image sur leur monnaie.
Il serait à souhaiter que la pureté de ses mœurs eOt répondu à la beauté de son génie , et qu'elle n'eût pas déshonoré son sexe et la poésie par ses vices et par ses dérèglements.
On dit qu'au désespoir et furieuse de l'opiniâtre résistance que Phaon, jeune homme de Lesbos, opposait à ses désirs, elle se précipita dans la mer du haut du promontoire de Leucade en Acarnanie : remède employé assez ordinairement dans la Grèce par ceux qui étaient malheureux dans leur passion.
Anagbbon ' . Cepoëte était de Téos, ville d'Ionie« Il passa beau^ coup de temps à la cour de Polycrate % ce tyran de Samos, fameux par la prospérité constante de sa vie et par sa fin tragique ; et il fut non-seulement de tous ses plaisirs , mais encore de son conseil. Platon 3 nmis apprend qu'Hipparque^, l'un des fils de Pisistrate , envoya un vaisseau de cinquante rames à Anacréon , et lui écrivit fort obligeamment pour le conjurer de vouloir bien venir à Athènes , où ses beaux ouvrages seraient estimés et goûtés comme ils le méritaient. On dit que la joie et le plaisir faisaient son unique étude , et ce qui nous reste de ses pièces en fait foi. On voit partout dans ses vers que sa main écrit ce que son cœur sent. Leur délicatesse se fait mieux sentir qu'on ne peut l'exprimer. Rien ne serait plus estimable que ses poésies si elles avaient un meilleur objet ^.
SiMONiDE^. Il était de Tîle de Cée, une des Cyclades, dans la mer Egée. Il écrivit, dans le dialecte dorique, le fameux corn-
' An. m. 3512. de ce poète ne sont pas et ne peuvent pas
2 Herod. lib. 3, c. 121. être de lai ;le style s'y oppose : il décèle
3 Oa l'antear quelconque du dialo- une main très-moderne. Elles furent gue intitulé Hipparque, qui n'est point recueillies au dixième siècle par Consde Platon : ce dialogue parait être de tantiu Céphalas, et publiées par H. Esson école. — L. tienne. On ne reconnaît comme d'A-
* In Hipp. p. 228 et 229. nacréon que les fragments cités par les
^ On sait que la plupart des petites auteurs anciens. — U
odes ou chansons qui portent le num <■ Ax. M. 3444.
133 HISTOIRE ANGIBNriB.
bat naval de Salamine. Son style ' était délicat, naturel, agréable. II était touchant, eft excellait à exciter la compassion : c'était là son talent propre et personnel, par où les anciens Tont caractérisé.
Paulum quidlibet allocutionis
Mœstius lacrymis Çimonideis *,
Horace en parle de même ^ :
Sed De relictis , musa procax , jocis , Ce;e retractes munera oaeniœ.
Ibycus ^. Nous ne connaissons que son nom, et il reste de lui peu de fragments.
Bàcghylide ^. Il était de Tîle de Cée , fils d*un frère de Simonide. Hiéron préféra ses poëmes à ceux de Pindare dans les jeux pythiens. Ammien Marcellin dit que la lecture de ce poëte faisait les délices de Julien FApostat.
PiNDABE^. Quintilien le metàla tête des neuf poètes lyriques de la Grèce. Ce qui fait son mérite personnel et son caractère dominant, c'est cette noblesse, cette grandeur, cette sublimité, qui rélèvent souvent au-dessus des règles ordinaires, auxquelles i I ne faut pas exiger que les productions des grands génies soient servilement assujetties. On voit dans ses odes un effet sensible de cet enthousiasme dont j'ai parlé d'abord. 11 pourrait même y paraître un peu trop de hardiesse , si un mélange de traits plus a<;réables n'y servait d'adoucissement. Le poëte l'a bien senti ; et c'est ce qui lui a fait de temps en temps répandre des fleurs à pleines mains ; en quoi sa rivale , la célèbre Corinna , lui a même reproché l'excès.
Véritablement Horace 7 ne le loue que par le caractère de sublimité. Selon lui, c'est un cygne qu'un effort impétueux et le secours des vents élèvent jusque dans les nues; c'est un torrent qui , grossi par l'abondance des eaux , renverse tout ce qui s'oppose à l'impétuosité de son cours. Mais, aie regarder par d'autres endroits, c'est un ruisseau paisible, dont l'eau claire et pure
< Simonides tennis, alioqai Bernione ^ Catull.
proprioetjucunditatequadam commen- ' Lib. 2, od. 1.
dori potest. Praecipua tainen cjus in * An. M, 3464,
oommovenda miseratiunc vîrtus, utqui- •'• An. M. 3552.
dam in haceam parte omnibus ejusdem <• An. M. 3528.
operia aactoribus praeferant. » (QuiNT, ' [IJb. 4, od.2.] lib. lu, cap. 1. )
SCIENCES ET ABTS. 138
coûte sur un sable d'or entre des rives fleuries. C'est une abeille qui, pour composer son nectar, rainasse sur les fleurs ce qu'elles ont de plus précieux.
. Son style est toujours proportionné à sa manière de penser , serré, concis, et sans trop de liaison dans les mots : l'esprit en découvre assez dans la suite des choses qu'il traite, et les vers en ont plus de force. Le soin d'ajuster des transitions ne ferait que ralentir le feu du poète en donnant à l'enthousiasme le temps de se refroidir.
En parlant, comme j'ai fait, de Pindare , je ne prétends pas le donner pour un auteur sans défauts. Il en a , qu'il est difQcile d'excuser ; mais le nombre et la grandeur des beautés qui les accompagnent doivent les couvrir et les faire presque disparaître, il fallait qu'Horace , bon juge en toute matière , mais surtout en celle-ci , eût conçu une haute idée de son mérite, puisqu'il ne craint point de dire qu'on ne peut sans une témérité visible prétendre l'égaler. Pindarum quisquis studet œmu' lari, etc.
Pindare eut une dangereuse rivale dans la personne de Co- . B1NNA ■ , qui se distingua dans le même genre de poésie que lui , et qui lui enleva cinq fois la palme dans les disputes publiques. Elle fut surnommée la muse lyrique.
Alexandre le Grand, lorsqu'il ruina la ville de Thèbes», patrie de notre illustre poëte, rendit, longtemps après sa mort, un juste et glorieux hommage à son mérite dans la personne de ses descendants , qu'il discerna du reste des citoyens de cette ville malheureuse , et dont il ordonna qu'on prît un soin particulier.
T'ai parlé ailleurs de quelques ouvrages de Pindare, à l'occasion d'Hiéron : on peut consulter l'endroit.
§ \'l. Des Poêles élegiaques,
Éléfjie , selon Didyme, vient de se XÉ^eiv, dire hélas ! selon d'autres , de t/vscv Xs-^eiv , dire des choses touchantes. Les Grecs , dont les Latins ont suivi l'exemple , composèrent leurs poésies plaintives, leurs élégies, envers hexamètres et pentamètres en-
» yElian.I. 13, c. 25. 2 Plut, iu Alei. paf,. QTl.
134 HISTOIRE i^NClENNÊ.
trelaoés. Depuis, toute pièce écrite en vers hexatnètres et pentamètres a été appelée éiégie, quel qu'en fût le sujet, gai ou triste.
Versibds impariterjunctisqoerimonia primum, Mox etiam inclusa est voti sententia compos'.
II ne nous reste aujourd'hui aucune élégie grecque, prise dans le premier sens, si ce n'est celle qu'Euripide a insérée dans son Andromaque, qui ne contient quequatorze vers. On ne sait point qui est l'inventeur de l'élégie.
Quis tamen exiguos elegos émiser it auctor Grammatici certant, et adhuc suh judice lis est^
Comme elle était destinée , dans sa première institution , aux gémissements et aux larmes , elle ne s'occupa d'abord que de malheurs et d'infortunes. Elle n'exprima d'autres sentiments, elle ne parla d'autre langage que celui de la douleur. Négligée , comme il sied aux personnes affligées, die cherchait moins à plaire qu'à toucher : elle voulait exciter la pitié^ et non l'admiration. Ensuite on l'employa à toutes sortes de sujets, surtout à la passion de l'amour. Mais elle retint toujours son même caractère , et se souvint de sa première origine; Ses pensées furent toujours naturelles et éloignées de toutes recherches d*esprit , ses sentiments tendres et délicats, ses expressions simples et faciles ; et toujours elle conserva cette marche inégale dont 0\ide lui fait un si grand mérite ( in pedibus viiium causa decoris erat ) , et qui donne à la poésie élégiaque des anciens tant d'avantage sur la nôtre.
Périandre , Pittacus , Solon , Chilon , Hippias , écrivirent en vers élégiaques leurs préceptes de religion , de morale , de poli* tique ; en quoi ils eurent pour imitateurs Théognis de Mégare et Phocylide. Plusieurs des poètes dont j'ai parlé jusqu'ici ont composé aussi quelques élégies ; mais je ne rapporterai ici que ceux qui se sont appliqués particulièrement à ce genre de poésie , et je n'en choisirai qu'un petit nomhre.
Gàlliisus 3. llétaitd'Éphèse^. C'estun des plus anciens poètes
' Horat. in .\rte i>pet. [75]. ^ C'est £7a//tniM qu'il faut écrire. Cal-
' Ibid. * linus n'est pas un nom grec — L.
« An. "AI. 3230.
SCICMCBS SX A.BTS. 135
élégiaques. On conjecture qu'il flonssait vers le cammeBoeiiieut des olympiades*.
MIMKERXU& , 4e Cdofkhon ou de Smyrne '. Il était contem^' porain de Solon. Quelques-uns le fout inventeur 4u vers élégiaque. Du moins il lui donna sa perfection^ et peut-être fulal le premier qui tran^rta Télégiedes lunéraiUes à l'amour. Les fragments qui nous restent de lui ne respirent que la volupté , et c'est sur ce pied qu^Horaoe en parle ^ :
Si t Mimnermus uti eenset , sine amore jocisque Nil est jttcaDdom , vivas in amore jocisque.
SiicoNi]]|E \ dont les vers étaient si touchants , pourrait être rangé parmi les poètes élégiaques; mais je l'ai placé ailleurs.
PiULÉTAS de Cos et Callimaque de Cyrène 4 vécurent tous deui( à la cour de Ptolémée Philadelphe , dont Philétas fut cet* tainement précepteur , et Callimaque , à ce qu'on croit , bibliothécaire. On regardait celui-ci comme le maître de l'élégie , et celui qui y avait le mieux réussi : cujus ( elegias ) princeps habetur Callimachus; et on donnait le second rang à Philétas : secundas, cof^fessianeplurimorum, Phîlœtas occupavit *.
Voilà le sentiment de Quintilien, Mais Horace parait déférer le rang à Mimnermus au-dessus de Callimaque.
Si plus adposcere visus , Fit AliiBiierixius , et oplivo cognomioe crescit ^,
Callimaque avait embrassé tous les genres de littérature.
§ Vil. Des Poètes auteurs d'épigramjnes.
L'épigramine est une espèce de poésie courte , susceptible de toutes sortes de sujets , qui doit flnir par une pensée vive , nette et juste. Ce mot, en grec, signifie inscription. Celles que les an- (»ens mettaient aux tombeaux, aux statues , aux temples, aux arcs de triomphe, étaient quelquefois en vers, mais dont le caractère était une grande simplicité. On a depuis attaché ce nom à l'espèce de pdésie dont je parle. L'épigramme est renfermée ordinaire-
• An. m. 3408. *■ An. M. 3T24.
1 Horat. lib. 1, Epiai. 6 [v. 66]. ^ Qaintil. 1. 10, cap. 1.
3 AN, M, ^4M. « Ub. 2. Ep. 2 [t. lOl],
136 HISTOIRE 4NCIENNK.
ment dans un petit nombre devers : quelquefois pourtant on lui donne plus d'étendue.
J*ai dit que cette poésie était susceptible de toutes sortes de sujets. Cela est vrai , pourvu qu'on ait soin d'en écarter toute médisance et toute obscénité.
La liberté que les poètes comiques s'étaient donnée à Athènes d'attaquer bardiment les citoyens les plus considérables et les plus vertueux ' donna lieu à une loi qui défendait de déchirer ainsi par des vers mordants la réputation de qui que ce fût. A Rome, parmi les lois des Douze Tables ',qui condamnaient rarement à mort , il y en avait une qui soumettait à cette peine quiconque, par des vers diffamants, aurait décrié un citoyen. La raison que Cicéron en apporte est bien sensée et bien remarquable. « Cette loi, dit-il, est sagement établie. II y a des tribunaux à Rome « où l'on peut nousappeler pour rendre compte de notre conduite « devant les magistrats ; mais notre réputation ne doit pas être « abandonnée à la noire malignité des poètes , et il ne doit point « être permis de former contre nous des accusations infamantes « sans que nous puissions y répondre et nous défendre en forme « devant les juges. « Prœclare. Judiciis enim ac magistratuvm disceptationibus legitimis propositam viiam , non poêtamm ingenils, habere debemus ; nec probrum, audire , nisi ea conditione, ut respondere liceat et judicio defendere,
La seconde exception , qui regarde la pureté des mœurs, n'est ni moins importante, ni moins fondée en raison. Notre pente au mal et au vice n'est déjà que trop naturelle et trop forte , sans qu'il faille encore l'augmenter par les charmes et les attraits de vers fins et délicats , dont le poison, caché sous les fleurs d'une poésie riante , pour me servir des termes que Martial applique aux sirènes 3, cause une joie cruelle , et par sa douceur enchanteresse porte la mort dans les âmes. Les plus sages législateurs
' In viiium libertas exddit et vim perpaacas res capite sanxissent, in bis
Dignam lege régi. Lex est accq>ta,cbonuqac ijanc qaoqoe sanciendam pateTCront, T..npu.r «bUnH..^^^ ^ ^ , „ .c,u.,i«.l, «Te e^men condi-
disset qaod infaniiam orrerret flagi- » SI iiiala rondiderit in quem quis cannina , tiumve alteri. » (CiC. de Bep. lib. 4, Judiciumque.^^^^^^^ ..b.,.,^. .P"' -»* apud D. A^ust, 1. 1. cap. 9, CivU.)
3 Sirenas, hilarem navIgAntitiin poenam, « iXostrse contra Xll Tabulée, quam Blandasque iuort<-i, gatidium<)uc rrudele.
SCIENCES ET ABTS. 137
de Tantiquité ont toujours regardé ceux qui font un tel abus de Fart des vers comme des pestes publiques , comme des ennemis et des corrupteurs du genre bumain , qu'on devait abhorrer et réprimer par les notes d'infamie les plus flétrissantes. De si sages lois n'ont pas eu l'effet qu'on en devait espérer, surtout par rapport à l'épigramme , qui de toutes les poésies est celle qui s'est le plus livrée à l'obscénité.
En gardant lesdeux règles que je viens d'établir, les épigrammes n auraient point été dangereuses pour les mœurs , et elles auraient pu être utiles pour le style, en y jetant de temps en temps et avec sobriété des pensées vives , déliées , agréables , telles que sont celles qui terminent les bonnes épigrammes. Mais ce qui était dans son origine délicatesse , beauté, vivacité d'esjprit ( c'est proprement ce que les Latins entendaient par ces mots , acutus , acumen ) , dégénéra bientôt en une affectation vicieuse, qui passa dans la prose même, dont on s'étudiait à terminer presque toutesles phrases , toutes les périodes par une pensée brillante qui tenait de la pointe. Nous aurons lieu de nous étendre davantage sur ce sujet.
Le pèreVavasseur, jésuite, a traité à fond la matière dont il s'agit ici , dans une préface également savante et élégante qu'il a mise à la tête des trois livres d'épigrammes qu'il a donnés au public. On trouve aussi sur le même sujet d'utiles réflexions dans le livre intitulé Epigrammatum detectus , etc.
Nous avons un recueil d'épigrammes grecques, appelé Anthà-' logie.
MÉLÉAGfiE , natif de Gadare , ville de Syrie , qui vivait sous Séleucus Vï , dernier roi de Syrie , est le premier qui a fait un recueil d'épigrammes grecques, qu'il nomma Anihologiey à cause qu'ayant choisi ce qu'il trouva de plus brillant et de plus fleuri parmi les épigramraes de quarante-six poètes anciens , il regarda son recueil comme un bouquet de fleurs , et attribua une fleur à chacun de ces poètes, le lis à Anytes , la rose à Sapho, etc. Après lui , Philippe de Thessalonique fit , du temps de l'empereur Auguste , un second recueil, tiré seulement de quatorze poètes. Agathias en fit encore un troisième , environ cinq cents ans après , du temps de l'empereur Justinien. Enfin , Planude , moine de
138 HfSTOlBE ÂNCICWNI.
Constantinopte , qui vivait en 1380 , fit le quatrième , qu'il divisa en sept livres, dans chacun desquels les épigrammes sont rangées selon les matières par ordre alphabétique. C'est l'Anthologie telle que nous l'avons aujourd'hui. 11 en a retranché beaucoup de sales épigrammes, de quoi quelques savants lui ont su bien mauvais gré.
Il y a dans ce recueil beaucoup de belles épigrammes , fort sensées et fort spirituelles ; mais elles ne font pas le plus grand nombre.
ARTICLE II
Des Poètes latins.
La poésie, aussi bien que le reste des beaux-arts, n'a trouvé que fort tard accès chez l£S Romains, occupés uniquement, pen* dant plus de cinq cents ans, de vues et de pensées guerrières , et sans goût pour tout ce qui s'appelle littérature. Ce fut la Grèce vaincue et soumise qui, par un nouveau genre de victoire, s'assujettit à son tour ses vainqueurs, et exerça sur eux un empire d'autant plus glorieux, qu'il était volontaire, et fondé sur une supériorité de lumières qui se fit respecter dès qu^elle fut connue. Cette nation savante et polie, se trouvant liée par un commerce étroit avec les Romains, leur fît perdre peu à peu cet air de grossièreté et de rudesse qui leur restait encore de leur anciemie origine, et leur inspira du goût pour les arts propres à cultiver, à adoucir et à humaniser les esprits*
Grœcia capta ferum vietoreni cepit, et artes Jntiillt ' agresti Latio. Sic horridus ilie Uellaxit numeras Satarnius» et grave virus Munditiae pe|»olere ^,
Cet heureux changement commença par la poésie qui s'ap> plique principalement à plaire, et dont les charmes, pleins de douceur et d'agrément, se font goûter avec plus de facilité et
' Horace marqoe ici le temps où la poésje commeuça à se perfectiouier chez les Latins; car elle était connue à Rome dès le temps de Nama. Saliare Numae rarrorn. (Horat. Hb. 2, rp. I.) ' HofBt. lib. 2, epiftt. 3.
c:: (^ les appelait SafiirnicnSj k cause Je leur |(rande antiquité. — L;
de promptitude. Elle fut pourtant elle-même fort grossière et inculte dans les commencements. Ce fut sur le théâtre qu'elle prit sa naissance, ou du moins qu'elle commença à prendre un air plus poli et plus orné. Elle s'essaya, pour ainsi dire, dans la comédie, la tragédie, la satyre, qu'elle Tx>nduisit peu à peu , et par des accroissements insensibles , à un grand degré de per« fection.
Les Romains ayantété près de quatre cents ans sans aucun jeu scénique, le hasard et la débauche leur firent trouver dans une de leurs fêtes les vers' fescennins, qui leur tinrent lieu de pièces de théâtre près de six vingts ans. Ces vers étaient rudes, et sans presque aucun nombre, comme étant nés sur-le-champ, et faits par un peuple encore sauvage, et qui ne connaissait d'autres maîtres que la joie et tes vapeurs du vin. Ils étaient remplis de raUleries grossières, et accompagnés de postures et de danses.
Fescennina per hune inventa licentia morem Yersibuft alteruis opprobria rustica ibdit '. '
A ces vers licencieux et déréglés succéda bientôt une autre espèce de poëme plus châtié, qui était aussi rempli de railleries plaisantes, mais qui n'avait rien^de déshonnéte \ Ce poëme parut sous le nom de satyre ( satura ) , à cause de sa variété , et cette satyre avait des modes réglés, c'est-à-dire une musique réglée et des danses; mais les postures déshonnétes en étaient bannies. Ces satyres étaient proprement des farces honnêtes, où les spectateurs et les acteurs étaient joués indifféremment.
Livius Andronieus^ trouva les choses en cet état, quand il s'a* visa le premier de faire des comédies et des tragédies à l'imitation des Grecs ^. D'autres poètes, en puisant dans les mêmes sources, suivirent son exemple : Nsevius, Ennius , Cécilius, Pacu* vins, Acciu^ et Plante. Ces sept poètes, dont je vais parler, vécurent presque tous en même temps dans l'espace de soixante ans,
' Ccfl Tert furent ainsi appelés d'à ne crit RoUin ) tiraient leur nom du mot
Tille d'Étrarie, nommée Fescennia, d'où satura^ qui signifiait un mets formé du
ils forent apportés à Rome. mélange de plusieurs aliments, ce que
2 llorat. lib. 2, epist. 1 [I3d]. nous appellerions une macédoine , un
•^ Liv. lib. 7, n. 2. pot-pourri. Plus tard, la satire prit
*LiY. Sbid. une autre forme. Rollin en parle plus
• l.ea êatircs (non satyres, comme l'é- bas ( p. 157 ).— L.
140 HISTOIRE ANGiInNE.
Dans ce que je me propose de rapporter ici des poètes latins, je ne suivrai point l'ordre des matières, comme je l'ai fait en partant des poètes grecs , mais Tordre des temps , qui m'a paru plus propre à faire connaître la naissance, les progrès, la perfection et la décadence de la poésie latine .
Je diviserai tout ce temps en trois âges. Le premier comprendra Tespace d'environ deux cents ans, pendant lesquels la poésie latine est née, s'est accrue, et s'est fortiGée par différents progrès. Le second âge sera de cent ans environ, depuis Jules César jusqu'au milieu de l'empire de Tibère : c'est le temps où la poésie a été portée à son dernier degré de perfection. Le troisième âge contiendra les années suivantes, où , par des déclins assez prompts, elle est déchue de cet état, et a enûn dégénéré entièrement de son ancienne réputation.
S L Premier âge de la poésie latine,
LIVIUS ANDBONIGUS.
Le poète Andronicus * prit le prénom à^Livius, parce qu'il avait été mis en liberté par M^Livius Sahnator, dont il avait instruit les filles >.
Il représenta sa première tragédie un an avant la naissance d'Ëunius^, la première annéeaprès la première guerre punique, qui était l'année de Rome 514, sous le consulat de €. Claudius Centoet de M. Sempronius Tuditanus : environ cent soixante ans dépuis la mort de Sophocle et d'Euripide, cinquante depuis celle de Ménandre, deux cent vingt avant celle de Vii^ile.
CN. NiEVIUS.
Nœvius , selon Yarron 4 , avait servi dans la première guerre punique. Animé par l'exemple d'Andronique, il marcha sur ses
* Livi as Andronicus était de Tarente, ou imitation de l'Odyssée, en yen sa-
dans la Grande-Grèce; il fut emmené turniens, — L.
et élevé à Rome, après la première prise ^ Euseb. in Chron.
de cette Tille (482 de la fondation de ^ An M. 3764. Cic. in Brut. n. 72.
Home). Oatre ses tragédies, dont il ne Anl. Gell.lib. 17, c. 21.
reste que des fragments, il avait corn- * An. M. 3769.
posé des comédies, et quelques œuvres ^ Aul. Gell. lib. 17, c. 21. épiques , entre autres une traduction
SClfiJ\CKS ET Aia&. I4t
traces, et commença, cinq ans après lui, à donner des. pièces de théâtre : c'étaient des comédies. 11 s'attira la haine de la.no^ blesse, et surtout d'un Mételius * ; ce qui Tobligea de sortir de Rome. Il se retira à Utique, où il mourut. Il avait composé eu vers rhistoire de la première guejrre punique.
Q. EN NI us.
Il était né Tan de Rome 514 ou 515», à Rudiœ, ville de Calabre. 11 vécut dans la Sardaigne jusqu'à Fâge de quarante ans. C'est là qu'il fit connaissance avec Caton, qui apprit de lui la langue grecque dans un âge fort avancé, et qui l'emmena ensuite avec lui à Rome. M. Fulvius Nobilior le mena avec lui en Étoile. Le fils de ce Nobilior lui fît accorder le droit de boujrgeoisie romaine, ce qui était, dans ces temps-là, un honneur fort considérable. Il avait composé en vers héroïques les Annales de Rome, et en était au douzième livre à l'âge de soixantesept ans ^. Il avait aussi célébré les victoires du premier Scipion l'Africain , avec qui il était lié d'une amitié particulière <, et qui lui donna toujours de grandes marques d'estime et de considération. Quelques-uns même croient qu'on lui accorda une place dans le tombeau des Scipions. Il mourut âgé ()e soixantedix ans.
Scipion était bien assuré que tant que Rome subsisterait , et que l'Afrique serait soumise à l'Italie, la mémoire de ses grandes actions ne pourrait être abolie ; mais ^ il crut aussi que les écrits d'Ennius étaient fort capables d'en illustrer l'éclat et d'en perpétuer le souvenir; digne certainement d'avoir pour héraut de ses éclatantes victoires un Homère plutôt qu'un poète dont le style répondait mal à la grandeur de ses actions !
On comprend aisément que ta poésie latine, faible encore et presque naissante dans les temps dontje viens de parler, nepouvait pas avoir beaucoup de beauté et d'ornement. Elle montrait quel-
' Eoseb. iu Chron. Scipionam putatn ris esse constitolns. »
» An. m. S764. Aurel. Vict. de Vir. il- (Cic. pro Arch. poeta, n. 22.)
lu8t.C. 47. 1 Tuftcal. n. 3. * No" iurpndia Carthaginis impiae ,
3 Aul GeU.lib. 17 c 21 Rjus qui domita iiomrn ab Afma
* « Charus fuit Africano snpenoii ^^„,,„ ^„^,„ (j,,,br,. Vinnhs..
noster Ennius. Itaque ctiam in sepulrro (llnKAT. lih. 4, o<i, ».)
t42 HISTOIRE ANCIENNE.
quefots de la force et des traits de génie, mais sans élégance, sans grâce, et avec de grandes inégalités. C'est ce que Qnintilien , en traçant le portrait d'Ënnius , exprime par une comparaison admirable : Ennium sicut sacras vetustate incos cbdoremus , in guibus grandia et antiqua robora jam non tantam hqbent speciem quantam religionem, « Révérons Ennius, dit-il, « comme on |[évère ces bois que leur ancienneté a consacrés, dont « les grands et vieux chênes n'offrent plus aux yeux autant de « beauté qu'ils inspirent un sentiment de respect religieux.»
Cicéron, dans son traité de la Fieiliesse, nous apprend un fait qui doit faire beaucoup d'honneur à la mémoire d'Ënnius. Il dit que ' « ce poëte, à l'âge de soixante-dix ans, chargé de deux i( JEardeaux qu'on regarde comme accablants, la pauvreté et la « vieillesse, les portait non-seulement avec constance, mais avec « gaieté; ce qui donnait presque lieu de penser qu'elles lu^ fai- (( saient même plaisir et lui étaient agréables. *
CÉGILTUS PACUVIUS,
Ces deux poètes vécurent du temps d'Ënnios, ^us jeunes pou^ tant que lui. Le premier s natif, selon quelques-iuis, de Milan, était un poëte comique, et demeura d'abord avee Ënaius K Pa-* cuvius, neveu d'Ennius, était de Brunduse. Il fut en même temps peintre et poëte : on a toujours regardé la peinture et la poésie comme deux sœuis. Il se distingua particulièrement dans la poésie tragique. Quoiqu'ils vécussent du temps de Lélius et de Scipion, c'est->à-dire dans un temps auquel la pureté du langage aussi bien que celle des mœurs paraissait singulièrement attachée 4, leur diction ne se sentait pas de cet heureux siècle.
Cependant Lélius , l'un des persoimages que Qcéron introduit dans son dialogue sur l'Amitié , en parlant de Pacuvius comme de son hdte et de son ami , dit que le peuple re^^ut avec
' c Annos septaaginta niitus (tôt enim 3 Easeb. in Chron*
▼ixit Ennius ) , ita ferebat dno quse * < Mitto C. Leelium , P. Scipioncm,
inaxima putai^tor onera, paupertatem ^tatis illioB ista fuit lajis, tanqnam
et senecttttem, ut eis pette delectari vi- iQuoeentiae, sic la^iae loquendi. Non
«ierctur. •'{De Senect, n. 14.) omnium tamcn ; nam iUorum squales
^ 11 se nommait Ccecilius Statius. On Cœcilinm et Pacuvium maie locutos vi^
dit que Térenee lui lut son Andrieane demu&. > (ClC. in Rrut. n. 258.] avant de la présenter aux édiles. — U
SCtBNGES ET ABTS. 143
desapplMldisitenwnts < extraordinaires une de ses pièces, intitulée Oresce , surtout dans Tendroit où , en présence du roi , Pylade se donne pour Oreste , afin d^épargner la mort à son ami , et où , de son coté , Oreste déclare que c'eit lui qui est le véritable Oreste. Il se peutfaire que la beauté et la vivacité des sentiments fissent oublier le peu de justesse et de délicatesse de l'expression.