SUR LE PROGRÈS ET L^LTÉRATION DES LANGUES
C'est une chose étonnante comment les langues se forment , s'augmentent, se perfectionnent ; et comment, après un certain cours d'années , elles dégénèrent et se corrompent.
Dieu, seul auteur des langues primitives ( et comment les hommes auraient-ils pu les inventer ? ), en introduisit l'usage pour punir et dissiper la folle entreprise des hommes , qui voulurent , avant que de se séparer , rendre leur nom immortel par la construction du plus superbe édifice qui eût encore paru sur
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la terre. Jusque-là les hommes , qui ne formaient que comme une même famille, ne parlaient aussi qu'une même langue. Tout d*un coup, par un prodige des plus surprenants, Dieu effaça dans leur cerveau les traces anciennes 'de tous les mots qu'ils savaient , et y en substitua de nouvelles , qui formèrent subitement de nouvelles langues. Il y a apparence qu*ea se distribuant en diverses contrées, chacun se joignit à ceux dont il entendait le langage et de qui pareillement il était entendu.
Je m'arrête aux enfants de Javan ( en hébreu Javan est le même quVon ) , d'où sont descendus les Ioniens, c'est-à-dire les Grecs. Voilà donc la langue grecque établie parmi eux, entièrement différente de Thébraïque (je parle dans la supposition que l'hébreu fût la langue du premier homme) , différente, non- seulement pour les mots , mais pour la manière de décliner les noms et de conjuguer les verbes , pour les inflexions , les tours , les phrases, le nombre, la cadence : car il est remarquable que Dieu a donné à chaque langue un caractère , un génie particulier, qui la distingue de toutes les autres; et dont l'effet est sensible , quoiqu'on ne puisse pas trop en marquer la raison. A la multitude de mots grecs dont leur mémoire se trouva meublée dès ces premiers temps, l'usage, la nécessité, l'invention et la pratique des arts , peut-être même la commodité ou l'agrément eu firent ajouter de nouveaux. On compte deux mille cent cinquante-six racines grecques '. Les dérivés et les composés augmentèrent beaucoup ce nombre , et se multiplièrent à l'infini : nulle langue n'approche de la grecque pour la richesse et l'abondance.
Jusqu'ici nous n'avons vu que comme le matériel de la langue grecque, c'est-à-dire les mots dont elle est composée , qui ne furent presque qu'un don du Créateur et de la nécessité. L'usage , la liaison , l'arrangement de ces mots , eurent besoin de l'art. On remarqua que parmi ceux qui faisaient usage de cette langue les uns parlaient mieux que les autres , et qu'ils exprimaient leurs pensées d'une manière plus nette , plus suivie , plus énergique, plus agréable. On les prit pour modèles , on les étudia avec soin , on fit des observations sur leurs discours , soit
' Rac. grec, de Port- Roy al.
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guMls fussent écrits , ou de vive voix seulement. En c'est ce qui donna lieu à ce que nous appelons grammaire, qui n^est autre chose qu'un recueil d'observations sur le langage : travail fort important , ou plutôt absolument nécessaire pour fixer les règles d'une langue, pour les réduire en une méthode aisée qui en facilite l'étude , pour éclaîrcir les doutes et les difficultés , pour faire connaître et écarter les usages vicieux, et pour la conduire par des réflexions sensées et judicieuses à toute la beauté dont elle est susceptible.
Nous ne savons rien des commencements ni des progrès de la langue grecque. Les poèmes d'Homère sont le plus ancien ouvrage que nous ayons en cette langue ; et l'élocution y est si parfaite , que tous les siècles suivants n'y ont pu rien ajouter. Cette perfection du langage s'est maintenue et conservée chez tes Grecs beaucoup plus longtemps que dans aucune autre nation. Depuis Homère jusqu'à Théocrite il s'est écoulé plus de cinq cents ans. Tous les poètes qui ont fleuri pendant ce long intervalle de temps sont regardés , excepté un très-petit nombre , comme parfaits pour le langage , chacun dans leur genre. Il en faut juger à peu près de même des orateurs , des historiens et des philosophes. Le goût des arts , universel et dominant chez les Grecs , l'estime qu'on y a toujours faite de l'éloquence , le soin qu'ils avaient de cultiver leur langue , qu'ils apprenaient seule , dédaignant pour la plupart jusqu'à la langue romaine , qui était la langue de leurs maîtres, tout cela a contribué à soutenir la langue grecque dans sa pureté pendant plusieurs siècles , jusqu'à la translation de l'empire à Constantinople. Alors le mélange du latin , et l'affaiblissement de l'empire, qui amena la décadence des arts , fit un changement sensible dans la langue grecque.
Les Romains, uniquement occupés du soin d'établir et d'assurer leurs conquêtes parla voie des armes, ne songèrent pas beaucoup d'abord à polir et à perfectionner leur langue. Le peu qui nous reste des annales des pontifes , des lois des Douze Tables , et de quelques autres monuments en petit nombre, marque combien elle était grossière et imparfaite dans ces premiers temps. Elle se développa peu à peu dans la suite , par des accroissements
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insensibles. Elle emprunta un grand nombre de mots de la langue grecque, qu'elle habilla à sa mode, et se les rendit comme naturels; avantage que n'avaient point eu lesGrecg. On aperçoit et on sent encore le goût de la langue grecque dans les vieux poètes latins, tels que Pacuvius, Ënnius, Plaute, surtout par les mots composés , qui y sont très-fréquents. Ce que nous avons des discours de Gaton, des Gracques,etdes autres orateurs de leur temps montre un langage déjà fort riche , fort énergique , et auquel il ne manquait rien que de la grâce , de Farrangement , de Tharmonie.
Le commerce plus fréquent que Rome eut avec la Grèce , depuis qu'elle en eut fhit la conquête , y apporta un changement entier pour le langage , aussi bien que pour le goût de l'éloquence et de la poésie, deux choses qui paraissent inséparables. A comparer Plaute avec Térence, Lucrèce avec Virgile, on les croirait séparés par plusieurs siècles , et cependant ils ne sont éloignés les uns des autres que de peu d'années. On peut fixer à Térence l'époque du renouvellement , où plutôt de l'établissement de la pure latinité à Rome , et conduire cette époque jusqu'à la mort d'Auguste, espace qui comprend cent cinquante ans et quelque chose de plus. C'est ici le beau siècle de Rome [Mir rapport aux belles-.lettres et aux arts , et , comme on l'appelle, le siècle d'or , pendant lequel une foule d'auteurs du pre^ mier mérite porta la pureté et l'élégance de la diction à son der^ nier période par des écrits entièrement différents pour le style et pour la matière \ mais tous également marqués au coin de la pure latinité et du bon goût.
Ce progrès si rapide de la langue latine doit moins étonner quand on se souvient que des hommes tels que Scipion l'Africain le jeune et Lélius d'un côté , et de l'autre Cicéron et César, ne> dédaignaient pas, au milieu de leurs importantes occupations , les premiers , de prêter leur main et leur plume à un poëte comique, les autres, de composer eux-mêmes des traités sur la grammaire.
Cette pureté du langage alla toujours en déclinant depuis la mort d'Auguste, aussi-bien que le goût de la saine éloquence: car leur sort est presque toujours le même. Pour peu qu'on ait de
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disceraement , on voit une cli£férence sensible entre les auteurs du temps d'Auguste et ceux qui ont vécu après lui. Mais deux cents ans après la différence est extrême, comme on le sentira aisément par la lecture des écrivains de l'histoire d'Auguste. La pureté du langage ne s'est conservée presque ( encore avec quelque altération) que parmi les jurisconsultes Ulpieu, Papinien^ Paul, etc.
Je ne sais si j'ai eu raison de dire que le sort du langage et celui du goût étaient toujours le même. Nous avons de vieux auteurs français , comme Marot , Amyot , Montaigne , et d'au*» très, dont la lecture plaît encore infiniment^ et sans doute plaira toujours. Qu'est>-ce qu'on aime et qu'on estime dans ces auteurs? Ce n'est poiut le langage, puisque nous ne pourrions maintenant en souffrir un pareil. C'est un je ne sais quoi , qu'on sent mieux qu'on ne peut l'exprimer ; un air simple et naïf, un tour gracieux , des manières naturelles , une noblesse et une gran • deurde style sans affectation et sans enflure, surtout des sentiments puisés dans la nature , qui partait du cœur, et qui vont au cœur; en un mot , c'est ce goût antique d'Athènes et de Rome , qui est de tous les temps et de tous les pays , et qui jette dans les écrits un certain sel, dont la finesse et la délicatesse se fait sentir à tout lecteur spirituel , et ajoute un nouveau prix à la force et à la solidité des choses mêmes.
IVfais pourquoi ce vieux langage ne plaît-il plus? je parle seulement des mots. Il en manque un très-grand nombre dans notre langue. On en trouve d'excellents dans ces vieux auteurs : les uns clairs, simples, naturels; les autres, pleins de force et d'énergie. J'ai toujours souhaité qu'une main habile fît un petit recueil des uns et des autres, c'est-à-dire de ce qui nous manque et de ce que nous pouvons acquérir, pour nous montrer le tort que nous avons de négliger ainsi le progrès et l'avancement de notre langue, et pour piquer (qu'on me pardonne cette expression) la stupide indolence où nous demeuroùs sur ce sujet ; car si la langue française, riche d'ailleurs et opulente, éprouve en certaines occasions une sorte de disette et de pauvreté, c'est à notre fausse délicatesse que nous devons imputer ce défaut. Pourquoi ne pas l'enrichir peu à peu de nouvelles expressions excel*
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lentes que nos auteurs anciens, ou que les peuples voisins même nous fourniraient, comme nous voyons que les Anglais le pratiquent si utilement? Je sais bien qu'il faut être sur cet article fort discret et fort réservé ; mais il ne faut pas aussi pousser la discrétion jusqu'à une timide pusillanimité.
Nous avons lieu de croire que notre langue a été conduite au plus haut point de perfection où elle puisse arriver, etThouneur qu'on lui fait de l'adopter dans presque toutes les cours de l'Europe en est une glorieuse preuve. S'il lui manque quelque chose , ce ne peut être, ce semble, qu'une plus riche abondance , quoique cependant ceux qui savent manier la langue ne s'aperçoivent presque pas qu'elle manque d'aucun mot pour exprimer leurs pensées ; mais elle pourrait en avoir un plus grand nombre. La France a. eu dans le siècle passé et a encore dans celui-ci des écrivains d'un mérite distingué et fort capables de lui procurer ce nouvel avantage ; mais ils respectent et craignent le public ; ils se font, avec justice, un devoir de se régler sur son goût et de ne point le heurter. Ainsi , pour ne pas courir le risque de lui déplaire , ils n'osent presque jamais hasarder aucune expression nouvelle , et ils laissent en ce point la langue dans l'état où ils Tont trouvée. Ce serait donc au public à se rendre, pour l'honneur de la langue et delà nation , moins délicat et moins dédaigneux; et aux auteurs , à devenir aussi un peu moins timides , mais , je le répète , en gardant toujours beaucoup de discrétion et de réserve.
Mais je ne m'aperçois pas que moi-même peut-être, en hasardant ainsi mes réflexions sur notre langue, je pourrai paraître manquer de respect pour le public ; ce qui serait bien contraire à mon intention. Je finis cet article, qui regarde la grammaire , en prenant la liberté d'avertir encore les lecteurs que cette étude est très-importante et ne doit point être négligée. Je vois avec joie qu'on fait étudier régulièrement dans plusieurs classes de l'université la grammaire française ».
< C'est celle de M. Restaiat.
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