LUCILE
Lucile ( Caius LucUius ), chevalier romain, naquit a Suessa ^, ville de la Gampanie , la 158^ olympiade, l'an de Rome 605, dans le temps que Pacuve était dans sa force 4. On dit qu'il porta les armes sous le second Scipion l'Africain, à la guerre de Numance. Il n'avait alors que quinze ans , et c'est ce qui rend ce fait douteux.
Il eut beaucoup de part à l'amitié de ce fameux général et à celle de Lélius. Ils l'associaient aux amusements et aux jeux in-
* Lib. 2. Fp. 1. 3 AN. M. 3856. Easeb. in Chron.^
3 « Terentii acripta sunt in hoc génère < Vell. Paterc. lib. 2,.cap. 9. elegantiMÎma. »
152 UISTOIBE ANCIENNE.
nocents auxquels ils ne dédaignaieot pas de se rabaisser , et on ces grands hommes , dans des moments de loisir, cherchaient à se délasser de leurs importantes et sérieuses occupations. Simplicité admirable dans des personnes de ce rang et de cette gravité :
QuiD , ubi se a vulgo et scena in sécréta remorant Virlus Scipiadœ et mitiâ sapientia Laeli ; Nogari cum illo, etdiscincti ludere, donec Decoqueretur olus, soliti *.
Lucile passe pour Tinventeur de la satire , parce que c'est lui qui lui a donné sa dernière forme, telle qu'Horace ensuite, Perse et Juvénal Font traitée. Ënnius néanmoins lui avait déjà donné l'exemple, comme Horace lui-même le témoigne par ces vers où il compare Lucile avec Ënnius :
Fuerit Lucilius, ioquam, Comis et urbanus; fuerit limatior idem Quam rudis et Grsecis intacti carminis auctor.
Mais les satires d'Ënnius ', semblables à celles de Lucile et d Horace pour le fond, en différaient seulement pour la forme, eu ce qu'elles étaient mêlées de plusieurs sortes de vers.
C'est , comme je l'ai déjà dit , la nouvelle forme que Lucile donna à la satire, qui l'en a fait regarder par Horace et par Quintilien comine l'auteur et l'inventeur 3; et il avait mérité ce nom à juste titre.
11 y avait encore une autre espèce de satire 4, née aussi de Tancienne; c'est celle que l'on appelle carronienne , ou la satire ménippée, parce que Varron , le plus savant des Romains , en fut le premier auteur, et qu'il imita dans cet ouvrage les manières de Ménippe , Gadarénien , philosophe cynique. Cette satire n'é-
> Horat.lib.2,sat. 1 [t. 71]. « Satira quidem tota nostra est, in
3 « OUm Carmen quod ex yariis poe- qua primus insignem laadem àdeptvs matibus constabat satira dicebatur, est Lucilius. » (Quint, lib. 10, c. 1 .) quale scripserant l^acuTius et EuniuA. » < « Alterum illod est et prius satira {DiowED. grcmmat.) genus, quod non sola carmin,am tu-
< Satira, cibi genus, et variis rebas rietatecondiditTerentins Varro, vir Boconditum. «(Festus.) manorum eftdltissimas. » (ld« ibid.)
s Quiil quuiii est Luciliu* aiisos
Piiuiui iu (luDC opeiUcoDiponei-ecarniina [mon-iu?
(Lib. 2, &at. I.)
SCIENCES ET ABTS. v 153
tait pas seulement mêlée de plusieurs sortes de vers ; Yarron y avait entremêlé de la prose, et avait fait un mélange de grec et de latin. L'ouvrage de Pétrone , celui de Sénèque sur la mort de Claudius, et celui de Boèce , delà Consolation de la philosophie, sont autant de satires semblables à celles de Yarron. Je reviens à mon sujet.
Lucile composa trente livres de satires , où il censurait nommément , et d'une manière très-piquante, plusieurs personnes qualifiées , comme Horace nous l'apprend , ne respectant et ne ménageant que la vertu seule et les hommes vertueux.
Primores populiarripuit, popalumque tributim,
Sdlicet aoi œquus virlati , atque ejus amicis <. Sa plume faisait trembler les coupables , comme s'il les eût poursuivis l'épée à la main :
Ense velnt stricto quoties Luciiius ardens.
Infremuit, rubet auditorcui frigida mens est
Criminibus , tacita sudant praecordia culpa *.
Lucile avait coutume àe dire qu'il ne souhaitait ni des lecteurs ignorants ni des lecteurs trop savants ^, En effet , ces deux sortes de lecteurs sont quelquefois également redoutables. Les uns ne voient pas assez, et les autres voient trop. Les uns ne connaissent pas ce qu'on leur présente de bon : on n'a aucune justice à en attendre ; et l'on ne saurait cacher aux autres ce qu'on a d'imparfait.
Il n'y a pas d'apparence qu'il soit mort à l'âge de quarante-six ans, comme quelques-uns l'assurent. Horace Fappelle vieillardy lorsqu'il dit que Lucile confiait à ses livres, comme à de fidèles amis , tous ses secrets et tout ce qui lui arrivait dans la vie.
lUe velut fidis arcana sodalibus olim
Credebat Hbris : neque, si maie gesserat usquam , .
Decurrens alio , peque si bene. Quo fit ut omois
Votiva pateat veluti descripta tabella
Vita senis <.
< Lib. 2,sat. 1. doctissimis legi yeUe : qnod alteri nihil
' JuYen. sat. 1 [t. 165]. * i&teUigerent, alteri plas fortasse quam
3 c Caias Luciiius, hovo doctus et de se ipse. » (De Orat, lib. 2, n. 25.)
perurbanns, dicere solebat ea quœ scri- * Lib, 2, sat. 1 [v. 30].
béret neque ab indoctissimis neque ab
t5i • HISTOIRE ANCIENNE.
Pompée, du coté maternel, était petit-fils, ou plutôt petit*neveu de Lucile.
De tons ses ouvrages il ne nous reste que quelques fragments de ses satires.
Ce poète eut une grande réputation de son vivant même , et il la conserva longtemps après sa mort, jusque là qu'il avait encore du temps de Quintilien des partisans si zélés, qu'ils le préféraient non-seulement à tous ceux qui avaient travaillé dans le même genre que lui , mais généralement à tous les poètes de Tantiquité'.
Horace en jugeait bien autrement *. Il nous le représente , à la vérité , comme un poète d'un goût fin et délicat pour la raillerie , facetus , emunctae narU, mais dur et forcé dans sa composition, ne pouvant se donner la peine qu'il faut prendre pour écrire, c'est-à-dire pour écrire bien, car d'écrire beaucoup , c'était son grand défaut. Il était fort content de lui-même , et croyait avoir fait merveilles quand il avait dicté deux cents vers en moins de temps qu'il n'en fallait pour les jeter sur le papier. En un root, Horace le compare à un fleuve qui pai:pii beaucoup de boue roule néanmoins un sable précieux.
Le jugement qu'Horace avait porté deLucile^ excita dans Rome de grandes clameurs. Les partisans de ce dernier, outrés de voir qu'on eût osé parler de la sorte de leur héros, publièrent qu'Horace n'avait médit de Lucile que par envie , et pour se mettre par là au-dessus de lui. Nous ne devons pas leur savoir mauvais gré de leurs plaintes, quelque injustes qu'elles fussent; car elles nous ont valu une excellente satire , dans laquelle Horace, en rendant à Lucile toute la justice qui lui est due, confirme et soutient par de solides preuves le jugement qu'il en a porté.
Je suis fâché , pour l'honneur de Quintilien , qu'un critique aussi sensé que lui , et d'un goût si exact , s'écarte ici du sentiment d'Horace. Il ne peut lui pardonner d'avoir comparé les écrits de Lucile à des eaux bourbeuses , d'où l'on peut pourtant tirer quelque chose de bon. Je trouve ^, dit-il , en lui une érudUion
• « Lncilias quosdam ita deditos sibi (QuiNTiL. lib. 10, cap. 1. )
adhuc habet amatores, ut enm non * Lib. 1, sat. 4.
ejusdfem modo operis auctoribas, sed ^ Lib. 1, sat. 10.
omnibus poetifl praeferre non-dubitent. » * « Nam et eruditio in eo mira, et
merveilleuse, et une très-grande liberté^ qui rend ses ouvrages piquanfs et pleins de sel. Horace luiaccorde ces dernières qualités, qui n'empêchaient pas qu'il n'y eût dans Lucile beaucoup d'endroits vicieux, qui méritaient d'être retranchés ou réformés. Pour y érudition, Quintilien heurte ici directement le sentiment de Cicéron. Ses ouvrages^, dit-il, en parlant de Lucile , sont assez légers : on y trouve beaucoup de plaisanterie, mais peu d'éru* dilion. Au reste , nous ne pouvons pas bien juger aujourd'hui d'un poëte dont il ne nQus reste presque rien.
§ W Second âge de la poésie laUne.
L'intervalle de temps dont je parle ici , qui s'est écoulé depuis Jules César jusqu'au milieu de l'empire de Tibère , et qui renferme environ cent ans, a toujours été regardé, par rapport aux belles lettres , comme le siècle d'or , pendant lequel une foule de beaux esprits en tout genre ,*poëtes, historiens, orateurs, ont porté la gloire de Rome au plus haut comble. Jusque-là la lit* térature avait fait de grands efforts, et Ton peut dire même de grands progrès ; mais ellen'était point encore parvenue à ce juste degré de maturité qui fait la perfection des arts. Il y avait dans les écrits du bon sens , du jugement , de la solidité , de la force , mais peu d'art, encore moins d'ornement, nulle délicatesse. Un petit nombre d'heureux gémei , réunis dans un espace de temps assez court, tout d'un coup et comme inspirés, ajoutant aux excellentes qualités de leurs prédécesseurs celles qui leur avaient manqué, fixèrent en tout genre le bon goât pour -toujours, et d'une manière irrévocable ; de sorte que dès qu'on commença à perdre de vue ces parfaits modèles tout commença aussitôt à dégénérer.
Les heureux commencements qui ont été exposés préparaient aux merveilles qui suivirent ; et de même que la première notion des belles lettres dans Rome était venue de la Grèce , aussi fut-ce en étudiant de plus en plus les écrivains grecs que les Romains parvinrent à la perfection. Les premiers poètes, tragiques et comi-
libertas, atqueindeacerbita8,etal)unâe viora, at arbanftas samma apparent, calis. • (Lib. 10, cap. 1.) doctrina mediocris. n (Gic. de Finib,
* c Et sant scripta illias (LucUii) le- lib. 1, n. 7.)
1*56 HISTOIRE ANCIBIINB.
ques particulièrement , s'étaient contentés de traduire les pièces grecques.
Tentavit quoquc rem , si «Hgne vertere posset » £t placuit sibi '.
fis firent ensuite un pas de plus. Ils osèrent voler de leurs ailes , et firent des pièces toutes romaines.
Nil intentatum nostri liquere poetae :
Nec miDimuDi meruere decus , yestigia graeca Au si deserere, et celebrare domestica facta; Vel qui praetextas , vel qui docuere togatas *.
Ce qui n'avait pas tout à fait réussi aux poètes dramatiques réussit parfaitement à Horace dans la poésie lyrique.
Rome, animée d'une noble émulation, qui fut le fruit de la lecture des ouvrages grecs et de Testime qu'on en avait conçue, se proposa de les égaler, et même , s'il se pouvait , de les surpasser : dispute bien louable et bien utile entre des nations , et qui leur fait également honneur !
Ajoutez à ce premier motif le caractère admirable des personnes qui pour lors avaient l'autorité souveraine à Rome ; l'estime qu'on y faisait des gens de lettres, les marques de distinction dont ils étaient honorés, les solides récompenses qu'on leur accordait, et le respect général pour ceux qui se distinguaient par un mérite singulier; respect qui allait presque jusqu'à les égaler aux premiers et aux plus puissants de la république. On l'a dit j dans tous les temps, et l'on ne peut trop le répéter : c'est l'émulation ^ qui anime les esprits. La vue du mérite des autres, mêlée en même temps d'une juste admiration pour leurs excellents ouvrages , et d'un secret dépit de se sentir inférieur à eux, allume une ardeur pour la gloire qui est capable de tout. £t ce sont ces généreux efforts, excités et soutenus par l'espérance du succès, qui portent les arts à leur souveraine perfection. * C'est ce qui arriva , surtout du temps d'Auguste, pour la po^v
> Horat. lib. 2, ep. 1 [t. 164]. aceendit; nataraqoe, quod summo s4ii«
> Id. de Arte poet [v. 285]. dio petitum est, ascendit in summuiiK » »■« Alit «nnnlatio ingénia : et nnnc (Vell. PaTERC. Hb. 1, cap. 7.)
invidia, nune admiratio incitationem
SCIBKCES ET AET8. 157
sie , pour Thistoire , pour Téloquence. Mais il ne s^agit ici qu9 de la poésie. Je rapporterai en peu de mots Fliistoire des poètes qui se sont le plus distingués pendant ce beau siècle de Rome. Je crois pouvoir ranger dans leur classe Térence, dont je viens de parler, qui 'les a précédés pour le temps, mais qui ne leur cède point pour le mérite. Cest le premier, entre les poètes latins, qui semble avoir levé en quelque sorte Fétendard de la perfection, et avoir f^it naître aux autres, par son exemple, le désir et Fespérance d'y parvenir.
ÀFBÀNIUS (L. AFBANIUSQUINTUNUS).
Afiranius était fort estimé chez les anciens. 11 excellait dans les comédies appelées togatee ' et atellanœ '. Horace semble le comparer à Ménandre :
Dicitur Afrant toga convenisse Menandro '.
11 était contemporain de Térence, mais beaucoup plus jeuue ; et il ne commença à avoir de la réputation qu'après sa mort. Il le mettait au-dessus de tous les autres poètes , et ne voulait pas qu'on entreprit de lui en égaler aucun , de ceux apparemment qui avaient écrit dans le même genre que lui:
Tereatio non similem dices qaempiam *.
Il était fort estimé pour ses pièces de poésie , et absolument décrié pour ses mœurs.
LUCBÈCE.
Lucrèce ( TUus Lucretius Carus ) naquit, selon la chronique d'Eusèbe, la deuxième année de la 171' olympiade^ , douze ans après Gcéron, sous le consulat de Luc. Licinius Crassus et de Q. Mutins Scœvola, l'an de Rome 658. 11 se tua lui-même, à l'âge de quarante-quatre ans. On lui avait donné un philtre qui le fit tomber en fureur. Cette manie lui laissait des moments lu-
' c Togatla exceUit Afranias. » par la <09<? , qui en était l'habit propre.
(Quint, lib. 10, cap. 1.) 3 In Arte poet. = Citation fausse ;
3 On appelait ces comédies atellana, lisez : Lib. 2, Epist. I, v. 57. — L.
d'Atella , Tille de Campanie, d'où elles « Fragm. Afr. Qaintil. ib.
avaient passé à Rome : et iogata, parce & AN. M. 3908. qa'on n'y représentait que des actions et des personnes romaines, désignées
]&8 HISTOIBB ANCIENNE.
cides, pendant lesquels il composa les six livres de Rervm naturoy où il explique fort au long la physique d'Épieure, dont il sera parlé dans la suite. I) dédia son poëme à G. Memmius, qui avait eu les mêmes maîtres que lui, et qui sans doute était dans lès mêmes sentiments.
La même chronique d*£usèbe nous apprend que cet ouvrage fut corrigé par Cicâron après la mort de Fauteur. Cicéron ne parle qu'une seule fois de Lucrèce' ; cependant il a eu souvent lieu d'en faire mention ; et cet endroit, d'ailleurs assez di)scur, est lu différemment. Lucretii poemata, vt scribis, liia sunt (d'autres lisent non Ua sunt) tnuUis Umûmbus ingenii, muliœ tamen artis.
Jamais homme ne nia plus hardîm^t que ce poète la Providence, et ne parla de la Divinité avec plus d'insolence et d'audace. Il entre en matière par ce début, en fiaiisant l'éloge d'Épicure: « Pendant, dit-il, que le genre humain gémissait, asservi « honteusement sous le dur joug d'une religion impérieuse , qui « se disait descendue du ciel et qui faisait trembler toute la « terre, un mortel, né dans la Grèce , osa le premier, d'un air « hardi et intrépide , lever contre elle l'étendard de la guerre, a sans que ni l'autorité des dieux, ni la crainte des foudres, ni le « ciel, avec le bruit effrayant de ses tonnerres, fussent capables « de l'arrêter. Tous ces objets, au contraire , ne servirent qu'à « animer son courage et à le fortifier dans le dessein qu'il avait « de forcer les barrières de la nature , et de pénétrer dans ses « mystères les plus secrets. »
Haroana ante oculos fœde qoom vita jaceret lA terris oppressa gravi siib religioDe , Qoae capot a cwli regionibus ostendebat , - Horribili super aspectu morCalibus instans, Primom graius liomo mortales tollere coiitra Est oculos ansus, primusque obsistere contra. Quem Dec fama deûiu, nec fulmina, nec minitanti ^ormore coropressit cœlum : sed eo magis acrero Inritat virtutem animi , confringere ut arcta Naturae primos portamm claustra cnpiret
> Cic. ad Q. Prat. lib. 2, ep. 11.
SGIBNCES ET ABTS. 159
Lucrèce, dans tout son ouvrage , établit pour principe que ies dieux ne se soucient et ne se mélmt de rien ; et il prend à tâche d'expliquer les effets de la nature, la formadonet la conservation du monde, par le seul mouvement des atomes, et de réfuter ceux qui reconnaissent pour première cause la puissance et la sagesse d^une divinité. On connaîtra plus à fond ses sentiments lorsque j'exposerai ceux d'Épicure, son maître.
Ce poète a l^ucoup de nol^esse, de force et de génie ; mais ses vers sont si fort éloignésde la douceur et derharmomedec^ux de Virgile, qu'on croirait qu'il aurait vécu des siècles avant lui.