‹ Histoire ancienneChapitre 33 sur 104 · POLLION · texte numérisé non relu

POLLION

Pollion (C. AsiîUus Pollio), homme consulaire et célèbre orateur, avait aussi composé des tragédies latines fort estimées de son temps. Horace en parle plus d'une fois.

Paalum severae musa tragcediae.

Desit thealris '.

Pollio regum Facta canit pede ter percusso *.

Virgile en fait aussi mention avec éloge.

Pollio et ipse fedt noya carmina 3.

11 est le premier qui ouvrit à Rome une bibliothèque à Tusage du public 4.

Auguste le pressant de se joindre à lui contre Antoine, il lui représenta que les services qu'il avait rendus à Antoine et ceux qu'il en avait reçus ne lui permettaient pas de prendre parti contre lui ; qu'ainsi il avait résolu de demeurer neutre , comptant bien qu'il deviendrait la proie du vainqueur.

Le même prince ayant, dans une autre occasion, écrit contre lui des vers fescennins. Je me donneraibien de garde, dit-il, d'if répondre : il n'est pas sûr ctécrire contre un homme qui petU nous proscrire *.

YIBOILE.

Virgile (Publius Firgilius Afaro) naquit^ dans un village nommé Andes , près de Mantoue , de parents fort obscurs, sous le consulat de Cn. PompéiusMagnus , et de M. Lidnius Crassua,

Il passa les premières années de sa vie à Crémone. A l'âge de dix-sept ans il prit la robe virile. Ce jour fut celui où mourut le poète Lucrèce.

Après avoir fait quelque séjour à Milan , il se transporta à Ma*

' Llb. 2, od. 1. fecit. » (Plin. lib. 35, cap. 1.)

> L. 2, rat. 10. * « Ai ego taoeo. Non est cnim facile

' Eclog. 3. in eam scribere qai potest proscrt-

* « Asinii PolUonis boc Romie In- bere. »

ventum , qui primns , bibliothecam di- « An. M. 3934. AN. R. 684. Vit. Virg.

caudo, iogeoia hominam rem pablieam incert. auet.

8GISNCSS BT ARTS. 163^

pies , OÙ il étudia les lettres latines et les lettres grecques avec une extrême application, et ensuite les mathématiques et la médecine.

On attribue à la jeunesse de Virgile plusieurs petites pièces qui ne paraissent pas dignes de lui.

Ayant été chassé de sa maison et d'nû petit champ qui était sa possession unique , par la distribution qu'on fit ■ aux soldats vétérans d'Auguste des terres du M antouan et du Cremonais , il vint alors pour la première fois à Rome ; et par le crédit de Mécène et de Pollion , tous deux protecteurs des gens de lettres, il recouvra son champ , et fut remis en possession de son patrimoine.

Cest ce qui donna lieu à sa première égiogue , et ce qui commença à le foire connaître d'Auguste^ dont il avait inséré un bel éloge dans cette égiogue, précieux monument de sa reconnaissance. Ainsi , par l'événement , sa disgrâce devint la source de sa fortune. Il finit ses Bucoliques au bout de trois ans, ouvrage d'une extrême délicatesse , et qui fit entrevoir dès lors ce qu'on pouvait attendre d'une plume qui savait si bien allier les grâces naturelles avec la correction. Horace en peint le caractère en deux mots :

Molle atqoe focetnm Virgilio aonuerant gaudentes rare Camoeiue *.

On sait qu'en bonne latinité le mot facetus ne s'applique pas seulement à la raillerie , à la plaisanterie; mais qu'il se dit detout discours , de tout ouvrage d'esprit où règne un caractère de (inesse , de délicatesse et d'élégance ^.

Mécène, qui av^t beaucoup de goût pour la poésie, et qui avait senti tout le mérite de Virgile par l'essai qu'il venait d'en donner, ne le laissa pas en repos , et l'engagea à entreprendre un nouvel ouvrage, plus considérable que le premier. Cest faire un bel usage de son crédit, et rendre un grand service au public, que d'animer ainsi les gens de lettres , qui souvent , faute d'un tel secours , demeurent dans l'inaction , et laissent inutiles de grands talents. Ce fut donc par le-conseil de Mécène que Vir-

* Mf, M. 8963. An. B. 718. oplnor eoBsitter». Oecoris hanc inagis ,

2 [Mh. 1, sat. lO, V. 45.] et excaltai oajosdam elegantiae appel la-

' • Faeeium qoii tautumcircAridicula tioueiii pato. » (Qui NT. llb. 6, cap. 3.)

164 niSTOIRB ANGIERNB.

gile commença les Géorgiques < , et il y travailla pendant sept ans entiers. Il paraît que pour se mettre en état d'y donner toute son application , et pour être moins distrait, il se retira à Naples. Cest lui-même qui nous apprend cette circonstance à la fin du quatrième livre des Géorgiques. Il y marque aussi la date du temps où il les acheva , qui était Fannée 724 de Rome ', où Auguste , à son retour d'Egypte, s'étant approché de TEuphrate , jeta la terreur de ses arqaes dans le pays par le bruit des victoires qu'il venait de remporter, et obligea Tiridate et Phraate, qui se disputaient l'un à l'autre l'empire des Parthes, de consentir à une sorte d'accommodement.

Haec super arvoram culta pecorumque canebam, Et super arboribus, Caesar dam magnus ad altum Fulminât Euphratem bello , victorque volentes Per populos datjura, viamque aflectat plympo. UIo Virgilium me tempore dulcis alebat Parthenope , studiis tlorentem ignobilis oti.

11 s'en fallait bien que le repos dont il jouissait alors à Naples fût un loisir ignoble et obscur , comme il lui plaît ici de l'appeler. L'ouvrage des Géorgiques, qui en fut le fruit , est le plus achevé , pour la diction , de tous ceux qu'il nous a laissés , et même de tout ce qui a jamais été composé de poésies latines. C'est qu'il avait eu tout le temps de le polir et d'y mettre la dernière main.

II retouchait ses ouvrages avec un soin et une exactitude qu'on a peine à concevoir. Quand le premier feu delà composition, où tout plaît , était passé , il revoyait ses productions , non plus avec la complaisance d'un auteur et d'un père , mais avec la sévérité inexorable d'un censeur , et presque d'un ennemi. Il dictait, la matinée, plusieurs vers; et, revenant de sang-froid à l'examen , il s'occupait le reste du jour à les corriger , et les réduisait à un très-petit nombre.

Il avait coutume de se comparer à Tours , qui de grossiers et difformes que sont ses petits en naissant ne vient à bout de les rendre supportables qu'à force de les lécher Cest ainsi que se font les excellents ouvrages. Ce fut par cette correction que

» AN. M. 3967, An. R. 717. 2 Dio Cau. 1. 61.

SCIENCES ET 4RTS. 165

Virgile donna chez les Latins le ton de la bonne poésie , et qu'il montra l'exemple d'une versification exacte , douce , harmonieuse. Que l'on compare avec ses vers non-seulement ceux de Gicéron , mais ceux de Lucrèce et de Catulle , ces derniers paraîtront raboteux, mal polis , rudes, antiques ; et l'on serait tenté , comme je l'ai déjà dit , de croire ces vers plus anciens de quelques siècles que ceux de Virgile.

On dit qu'Auguste, au retour de ses expéditions .militaires , ne crut pas pouvoir mieux se délasser de ses jfotigues qu'en entendant la lecture de cet admirable poème , à laquelle il donna quatre jours consécutif. Virgile chaque jour lui en lisait un livre. Il avait un talent merveilleux de faire sentir la beauté de ses vers par une prononciation douce, articulée , harmonieuse. Dès qu'il paraissait un peu fatigué, Mécène prenait sa place et le soulageait. Agréables journées pour un prince qui a de l'esprit et du goût ! plaisir infiniment supérieur à ces fades et frivoles divertissements qui font presque toute l'occupation des hommes. Mais combien est admirable la bonté de ce maître du monde qui se familiarise ainsi avec un homme de lettres , qui le traite presque d'égal , qui ménage sa voix et ses forces , et qui regarde sa santé comme un bien public !

Je ne sais pourtant si c'était la ménager que de donner à Virgile des marques si touchantes d'estime et d'amitié , car un auteur, après de tels traitements , ne se ménage plus lui-même , et se consume tôt ou tard par un travail opiniâtre.

Virgile commença aussitôt son Enéide. Il y mit onze ou douze ans. Auguste, occupé à la guerre contre les Cantabres, le pressa vivement, par plusieurs lettres qu'il lui écrivit, de lui envoyer quelque partie de son Enéide. Virgile s'en défendit toujours. Il lui représenta que si son Énée lui avait paru digne de cet homieur , il le lui aurait volontiers envoyé *; mais qu'il trouvait son ouvrage bien plus difficile qu'il n'avait cru, et qu'il commençait à craindre que ce n'eût été pour lui une témérité et une sorte de folie d'avoir osé l'entreprendre.

* c De JEnea quidem meo, si meber- res est, at peae rltlo mentis tantum cale jam dignnni auribas haberem tais, opus ingressas mihi videar. » (BtACROB. libenter aûtterem. Sed tanta iuchoata lib. 1 , c. ait)

166 HTSTOIBB A^NCIBNIIB.

Quand Auguste fut de retour s Virgile ne put pas se défendre davantage de satisfaire la juste impatience de Tempereur. Il lui Gt donc la lecture des deuxième, quatrième et sixième livres de VÉnéide^ en présence d'Octavie, sa sœur. Elle avait perdu, peu de temps auparavant, M. Glaudius Marcellusi son fils , prince d'un mérite infini, etqu' Auguste destinait pour lui stocéder àrem[nre. Virgile avait placé l'éloge du jeune MaroeHus dans le sixième livre de V Enéide avec tant d'adresse, et tourné d'une manière si admirable, qu'il n'y a point de lecteur qui puisse le lire sans en être vivement touché. Quand il fut venu à cet endroit, la récitation de ces vers, qui sont au nombre de vingt-six, fit fondre en larmes l'empereur et Octavie. On dit même qu'Octavie s'évanouit à ces paroles : Tu Marcelkis eris. £Ue fit compter au poëte dix grands sesterceà ( dena $estertia ) pour diaque vers, cequi montait à la somme de trente-deux mille cinq cents livre.

Virgile, après avoir achevé Y Enéide^ avait destiné une retraite de trois ans pour la revoir et la polir. Il partit dans ce dessein pour la Gi^ce. Ayant rencontré à Athènes Auguste, q«i revenait de l'Orient , il changea d'avis , et prit le parti de le cuivre à Rome. Il fut attaqué d'une maladie en chemin , et s'arrêta à Brunduse. Sentant croître son mal, il demanda avec instance ses manuscrits, afin de jeter au feu Y Enéide. Et parce qu'on n'eut point la complaisance de les lui sq;>porter, H ordonna par son testament qu'on la brûlât comme un ouvrage imparfait. Tuoca'et Varius, qui étaient présents, lui représentèrent qu'Auguste nele permettrait pas. Sur leur représentation, Virgile leur légua ses écrits, à condition qu'ils n'y ajouteraient rien , et qu'ils laisseraient à demi faits les vers qu'ils trouveraient en cet état

Virgile mourut à Brunduse, l'année de Rome 735 >, âgé de cinquante-deux ans. Ses os furent transportés à Naples , et ensevelis à deux milles delà ville, avec ceUe inscription, que lui-même avait faite, et qui renferme en deux vers le lieu de sa naissance , de sa mort, de sa sépulture, et le dénombrement de ses ouvrages.

Mantua me genuit , Calabri rapoere; tenet Dunc Parthenope. Cecini pascua, rura , duces.

> ÀM. M. 3962. An. R. 731. > An. M. 39d6.

Il faut que le poème épique soit un ouvrage d*une extrême difficulté, puisque pendant plusieurs siècles, tant chez les Grecs que chez les Romains, à peine s^est-il trouvé deux génies assez sublimes pour en soutenir toute la force et toute la dignité. £t depuis eux, a-t-on, dans quelque langue que ce soit, des poèmes épiques qu'on puisse justement comparer à ceux d'Homère et de Virgile ?

J*ai marqué , en partant du premier, comment Virgile avait formé le dessein et le plan de Y Enéide sur Y Iliade et Y Odyssée d'Homère , ce qui donne un grand avantage à l'original sur son imitateur. Cependant les siècles passés n'ont point encore décidé auquel des deux on doit donner la préférence. £n attendant que ce procès soit jugé , et apparemment il ne le sera jamais, on peut s'en tenir au sentiment de Quintilien, que j'ai déjà rapporté. Il y a , dit-il , dans Homère plus de génie et de naturel , dans Virgile plus d'art et de travail ^ Le premier l'emporte incontestablement par le grand et le sublime ; l'autre compense peutêtre ce qui lui manque de ce côté-là par une exactitude qui se soutient partout également. On doit aussi mettre eu ligne de compte que Virgile n'a pu mettre la dernière main h son ouvrage, qui sans doute aurait été encore beaucoup plus parfait, qu'il n'est , quoique , tel qu'il est, il soit inOniment estimable.

On peut mettre à coup sûr parmi les folies de Caligula * le mépris et la haine qu'il fit paraître pour Virgile , dont il tâcha de faire ôter de toutes les bibliothèques les écrits et le portrait. Il eut l'extravagance de dire que c'était un homme sans esprit et sans seyait zniUliusingenii , minimxquedoctrinx ^. L'empereur Alexandre Sévère en jugea bien autrement : il l'appelait le Platon des poètes , et il en mit le portrait, avec celui de Gicéron , dans la chapelle où il avait donné place à Achille et aux grands hommes. Il est beau , pour l'honneur des lettres , de voir placés de la main d'un empereur sur une même ligne les poètes , les orateurs , les conquérants.

' « Et bercle, nt iUi natnree cœlesti tasae enioalitate pensamus. i> (QUTNT.

>tqae immortali ceaserimus , ita carœ lib. 10, c. 1. )

et diligentise rei ideo in hoc plas est , ' Sueton. in Calig. c. 54.

qaod ei fait magis laborandum; et, s I^mprid. in Alex. Sev. quantanf eminentioribus viueimar, for-

J'exposerai dans la vie d'Horace un trait de celle de Virgile , ' qui, ce me semble, lui fait autant ou même plus d'honneur que ! son talent pour la poésie. j

HOBAGB. i

Horace ( Quintus Horatius Flaccus ) était de Yénuse , et', comme il le dit lui-même, fils d'un affranchi. Il naquit Tan de Rome 688*.

Son père , quoic{ue simple affranchi , et d'une ifortune trèsmédiocre, prit un soin particulier de son éducation '. Des officiers riches et accommodés se contentaient d'envoyer leurs enfants chez un maître qui apprenait à lire , à écrire et à compter. Le père d'Horace , qui reconnut en son fils un fonds d'esprit capable des plus grandes choses , eut le courage de le mener luimême à Rome pour lui donner une éducation telle que les chevaliers et les sénateurs la donnaient à leurs enfants. A voir la manière dont le jeune Horace était vêtu , et les esclaves qui le suivaient , on l'eût pris , dit-il lui-même , pour un riche héritier d'une longue suite d'aïeux opulents ; et cependant son père n'avait pour tout bien qu'une petite terre. Peut-être excédait-il en ce potnt; mais qui oserait le condamner? Il ne craignit point de se ruiner ni lui ni son fils en employant tout son revenu à le faire Lien instruire, comptant qu'une bonne éducation était le meilleur patrimoine qu'il pût lui laisser. Il fit plus , et , prenant la peine de le garder lui-même , il lui servit de gouverneur, et raccompagnait chez tous ses maîtres.

Ipse mihi custos incorrnptissimus omnes Circum doctores aderat.

On est charmé devoir le respect et la vive reconnaissance qu'Horace fit paraître pendant toute sa vie pour un tel père. « Par ses soins , dit-il, il m'a conservé la pureté, qui est le pre- « mier fondement de la vertu ; et il m'a garanti non-seulement ff de toute action déshonnête, mais encore de tout reproche et A de tout soupçon. «Que les jeunes gens pèsent bien ces paroles,

« AN. M. 3940, 2 Horat. lib. 1, »at. 6. *

SCIENCES Et ARTS. I C9

et quUls se souviennent que c'est un païen qui pense et parle de la sorte.

Qnid milita ? Pudiciim , Qui primus yirtutis honos , seryaYit ab omni NoD solum facto, verum opprobrio quoque turpi.

Le père d'Horace, quoique sans letbes et sans érudition , n'était pas moins utile à son fils que les maîtres les plus habiles qu'il pouvait entendre '.Il le formait en particulier, Finstruisait familièrement, et s'appliquait à lui inspirer de Fhorreur pour les vices en les lui rendant sensibles par des exemples. S'il voulait le détourner de quelque mauvaise action : Pourrais- tu , lui disait-il, douter si Faction dont je veux t'éloigner est contraire à la vertu et à tes véritables intérêts , pendant qu'un tel , qui l'a faite, s'est absolument décrié , que cet autre , par ses débauches , a ruiné son bien et sa santé ( et c'était ici que venait le coup de satire) ? S'il voulait, au contraire, le porter à faire quelque bonne action , il lui citait quelqu'un qui l'avait faite avec succès , et il choisissait toujours le^ principaux d'entre les sénateurs et les plus gens de bien.

Cette manière d'instruire les jeunes gens a son utilité, pourvu qu'elle ne dégénère point en médisance et en satire. Les exemples > font bien plus d'impression sur Fespritque tous les discours et toutes les moralités. C'est aussi de cette sorte queDéméa instruit son fils dans les Adelphes de Térence ^.

Niliil praetermitto, consuefacio. Denique Inspicere tanquam in spéculum in vitas omnium Jubeo, atque ex aliis sumere exemplum sibi.

Hoc facito , et hoc fugito, etc.

« Je n'oublie rien , je Faccoutume peu à peu à la vertu. Enfin je « l'oblige à regarder comme dans un miroir dans la vie des au- « très , et à apprendre par leur exemple à foire le bien et à fuir « le mal. »

Si Ton en croit Horace , c'est à ces instructions paternelles ,

• I, 1, 8at 4. lib. 1, Bpi»t, 6.)

^ « I^ongum iter e»t per praeeepta , ^ ^ct. 3 , m. 3. brève et efttcax per exempla. » (Sen.

reçues avec attention et docilité, qu*iL était redevable de se voir exempt de grands défauts .

Ex faoc égo sanas ab illis Pemidem qoaecumque feruat, mediocribus, et queis IgnoscàSy vitiift teneèr.

Mais c'est aussi à ces mêmes leçons qu'il attribue, soit par plaisanterie ou autrement , le goût satirique qui lui resta toute sa vie •

11 ne pouvait se lasser d'admirer son bonheur d'avoir eu un tel père', et il en parle avec une reconnaissance qu'on ne peut assez estimer. « Jamais je n'aurai honte d'un si bon père tant que « je saurai penser. Jamais je ne suivrai l'exemple de la plupart « des gens , qui , pour excuser la bassesse de leur naissance , ont « soin d'observer que s'ils n'ont pas eu des pères illustres, cela c ne vient point de leur choix. Je parle et pense bien autrement ; « car si la nature nous permettait de recommencer notre vie de- « puis un certain nombre d'années , et qu'elle nous donnât la « liberté dechoisir les pères de qui nous voudrions naître, je lais- « serais chacun choisir au gré de sa vanité ; mais pour moi , con- « tent de ceux que j'ai , je n'en irais point prendre au milieu des « faisceaux, ni sur les sièges curules. »

Nil me pœoiteat saDum patris hujas ; eoque Non , ut magaa dolo factum negat esse suo pars, Quod non ingenuos liabeat darosque parentes , Sic me derendam. Longe mea discrepat istis Et vox et ratio. Nam si natura juberet A cerUs annis aevum remeare peractum Atque alios légère , ad fastum quoscumque parentes Optaret sibi quisqiie : meis contentus, honestos Fascibus et sellis noUem mihi sumere.

Il faut avouer qu'il y a bien de la bassesse d'esprit à rougir de celle de sa naissance. On a remarqué sans doute que la plupart des illustres écrivains que j'ai cités jusqu'ici étaient d'une condition obscure, et que beaucoup même avaient été esclaves. £st-il jamais tombé dans l'esprit d'aucun homme sensé d'en faire pour

• U l, sat. 6.

SCIENCES ET ABTS. 171

cela moins de cas ? La noblesse , les richesses, les grandes places peuvent-elles entrer en comparaison avec les talents de l'esprit , et sont-elles toujours Une preuve du mérite ?

Quand Horace fut arrivé à Page d'environ dix-neuf an$, son père renvoya étudier à Athènes ' : car il ne le laissa aller et m le voulut perdre de vue que quand il fût en âge de sie conduire lui-même et de se préserver de la corruption qui régnait alors. Il avait été instruit à Rome dans Fétude des belles lettres , et s'y était formé le goât principalement par la lecture d'Homère. Il passa à des connaissances plus élevées dans la Grèce , et s'attacha à l'étude de la philosophie. Il paraît que cette étude lui plaisait beaucoup , et iV regretta fort de quitter plus tôt qu'il n'aurait souhaité un séjour si agréable. Brutus, passant par Athènes pour aller en Macédoine, emmena avec lui plusieurs jeunes gens , au nombre desquels était Horace. Il le fit tribun des soldats. Horace avmt demeuré à Athènes quatre ou cinq ans.

Romae nutriri mihi contigît, atque doceri Iratas Graiis quantom nocnisset Acliilles.

Adjecere honae paulo plus artis Atheuae, SciJicet ut possem curvo dignoscere rectum, Atque inter syivas Academi quœrcre verum.

Dura sed emovere loco me tempora grato , Civilisque rudem belli tnlitaestus iû arma , Cœsaris Aûgosti non responsura lacertis \

Un an après se donna la bataille de Philippcs , où notre jeune poëte, qui n'était pas né pour les armes, ne fit pas preuve aussi de bravoure, ayant pris la fuite et abandonné son bouclier, comme il l'avoue lui-même.

Tecum Philippos et célerem fogam Sensi , relieta nonbene parraula ^.

Horace, à son retour, ne fut pas longtemps sans être connu de Mécène. Ce fut le bon Virgile , car c'est ainsi qu'il l'appelle y optiînusVîrgiliuSy qui le premier parla à son patron de ce mérite naissant. Varius ensuite vint à l'appui , et le seconda. Horace fut

• AN. M. 3359. 3 Im2^ od. 7.

3 L. 2,Epitt.2.

172 HISTOIBE ANCIENNE.

mandé. Quand il parut devant Mécène, le respect pour un seigneur si puissant , et la timidité qui lui était naturelle , lui lièrent si bien la langue , qu'il ne parla que fort peu , et à paroles entrecoupées. Mécène lui répondit en peu de mots , comme c'est la coutume des grands , après quoi Horace se retira. Neuf mois se passèrent sans qu'il entendît parler de rien, et sans que, de son èôté, il se donnât aucun mouvement. On aurait pu croire que Mécène , peu content de ce premier abord , qui n'avait pas, ce me semble, montré un homme fort spirituel , ne songeait plus à Horace. Quand cet espace fut écoulé, il le rappela , et le mit au nombre de ses. amis : ce sont les termes d'Horace ; et depuis ce temps-là il fut admis à une intime familiarité.

Nulla etenim mihi te fors obtulit. Optimus olim

Virgilias , post hune Varius , dixere quid essem.

Ut vfîui coram, singnllim paucalocutus,

( Infans namque pudor prohibebat plura profari ; )

Non ego me, etc.

Sed qnod eram, narre. Respondes, ut tuns est mos,

Pauca. Âbeo : et revocas nono post mense, jubesqiie

Esse in arnicorum numéro '.

Nos manières ne souffriraient pas qu'un homme de lettres , à peine connu encore, se dît ami d'un aussi grand seigneur qu'était Mécène. Il y avait chez ces anciens plus de simplicité, mais en même temps plus de noblesse et de grandeur. La langue latine , qui était née dans le sein de la liberté , n'avait rien de servile et n'admettait aucun de ces comj^liments dont la nôtre est pleine : jubés esse in arnicorum numéro.

Mais ce que j'admire ici, c'est le généreux procédé de Virgile. Il connaissait le mérite du jeune poëte. Il lui voyait un génie propre à réussir à la cour , comme l'événement le fit bien voir. Il pouvait craindre de se donner en sa personne un rival dangereux, qui, partageant d'abord avec lui la faveur de leur commun protecteur, pourrait bien ensuite Je supplanter entièrement. Virgile n'eut aucune de ces pensées , qui ne conviennent qu'à une âme basse , et qu'il aurait cru avec raison injurieuses à son ami , et encore plus à Mécène : car il n'en était pas de la maison

> !.. 1 , sat. 6.

^S€IBNGES ET ABTS. 173

de ce favori comme de celles de la plupart des grands seigneurs et des ministres , où chacun ne songe qu'à ses propres intérêts^ où le mérite des autres fait ombrage, où tout se conduit par cabale et par de sourdes menées , où la bonne foi et Thonneur sont peu connus, et où souvent les plus noirs desseins sont cachés sous les dehors de Tamitié la plus affectueuse. Ce n'est pas ainsi , disait Horace à un homme qui lui promettait , pour peu qu'il voulût lui donner d'accès auprès de Mécène , qu'il le mettsait en état de supplanter bientôt tous les autres : « Ge n'est pas ainsi « que l'on vit chez Mécène. Il n'y a jamais eu de maiiBon plus in- <i tègre que la sienne, ni plus éloignée de toute cabale et de toute « intrigue. Là un plus riche ou un plus savant ne fait ni tort ni « ombrage aux autres. Chacun a sa place , et on est content. »

Non isto vivimus illic, Que tu rare, modo. Domus hac nec purior uila est, Nec magis bis aliéna malis. Nil mi officit unqnam, Ditior hic, aut est quia doctior. Est locus unicuiqaesuus^

Mécène, dès les commencements , rendit d'utiles services à Horace auprès du prince , contre lequel il avait porté les armes dans l'armée de Brutus. Il obtint son pardon , et lui fit restituer ses revenus, qui avaiçntété confisqués. Depuis ce temps-là Etorace Gommen<2a à entrer dans la familiarité de Mécène, et à être admis dans sa confidence et dans ses plaisirs. 11 l'accompagna dans le voyage qu'il fit à Brunduse , comme il paraît par la satire cinquième du premier livre. ,

La réputation et le crédit d'Horace augmentaient tous les jours par les pièces de poésie qu'il publiai^, tant sur les victoires d'Auguste que sur des événements particuliers, et sur d'autres matières différent^ , soit odes, ou satires, ou épîtres.

Le poëte Quintilius Varus, parent de Virgile , étant mort , Horace tâche de consoler son ami par l'ode vingt-quatrième du livre premier.

Ergo Quinlilium perpétuas sopor Urget ! cui purfor, et jusUM» soror,.

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