POLYBE
Tai déjà parlé de ce célèbre écrivain en quelques endroits de mon Histoire, que je me contenterai d'indiquer, ajoutant ici seulement ce qui me paraîtra le plus nécessaire pour avoir quelque idée du caractère , des actions et des ouvrages de ce grand homine. On en trouve la vie assez étendue , et fort bien écrite , à la tête de la nouvelle traduction de Polybe : j'en ferai bon usage , mais en l'abrégeant beaucoup.
Polybe était de Mégalopolis, ville du Péloponnèse, dans l'Arcadie. Il vint au monde environ l'an 548 de la fondation de Rome >. Son père se nommait Lycortas, illustre par la fermeté avec laquelle il soutint les intérêts de la république des Acbéens pendant qu'il la gouvernait.
' II fut élevé , comme tous les enfants de sa nation , dans un grand respect pour la Divinité : pieux sentiment où les Arcadiens mettaient leur principale gloire , et dans lequel il persévéra si constamment pendant toute sa vie, qu'il est peu d'auteurs profanes qui aient pensé de la Divinité plus religieusement et qui en aient parlé avec plus de dignité.
Il eut pour maître dans la politique Lycortas , son père, grand homme d'État ; et pour la guerre Philopémen , un des plus habiles et des plus intrépides capitaines de l'antiquité. Il fit usage des excellentes leçons qu'il en avait reçues dans les diverses négociations et les différentes affaires où il fut employé, soit avec son père , soit seul , surtout pendant la guerre des Romains contre Persée , dernier roi de Macédoine , comme je l'ai marqué en son lieu.
Les Romains , après la défaite de Persée ' , songèrent à humilier et à punir ceux des Acbéens qui avaient été les plus fermes à soutenir la liberté de la ligue achéenne , et qui avaient paru contraires à leurs vues et à leurs intérêts. On en enleva
' An. m. 3800. A.v. J. a 204. 2 An. M. 3837. Av. J. C. 16T.
mille, qui furent emmenés à Rome : de ce nombre fut Polybe.
Pendant le séjour qu'il y fit , soit que sa réputation Ty eût prévenu , soit que sa naissance ou son mérite le fît rechercher des plus grands de Rome , il gagna Tamitié de Q. Fabius et du jeune Scipion, tous deux fils de Paul Emile , et adoptés , l'un par Q. Fabius , l'autre par P. Cornélius Scipion , fils de Scipion l'Africain. Il leur prêtait ou empruntait des livres, et s'entretenait avec eux sur les matières qui y étaient traitées. Charmés tous deux de ses grandes qualités , ils obtinrent du préteur qu'il ne sortirait pas de Rome avec les autres Achéens. Ce qui se passa pour lors entre le jeune Scipion, âgé seulement de dixhuit ans, et Polybe^ et qui donna lieu à la liaison intime qui se forma depuis entre eux , est , ce me semble , un morceau d'iiistoire des plus intéressants , et qui peut être d'une grande instruction pour la jeune noblesse. J'ai rapporté ce trait à la fin de rhistoire»des Carthaginois.
Ce fut apparemment à Rome que Polybe composa la plus grande partie de son histoire , ou du moins qu'il assembla des mémoires pour les composer. Où pouvait-il mieux s'instruire des événements qui s'étaient passés , ou pendant tout le cours de la seconde guerre punique , que dans la maison des Scipion ; ou pendant les campagnes contre Persée , que dans celle de Paul Emile ? Il en est de même de toutes les affaires étrangères qui se passèrent du temps qu'il était à Rome ou qu'il accompagnait Scipion. Toujours à portée de voir par lui-même, ou de recevoir les nouvelles de la première main , il ne pouvait manquer d'être informé exactement de tout ce qui arrivait de plus mémorable.
Les Achéens », après bien des requêtes inutilement présentées au sénat , obtinrent enfin le retour de leurs exilés : ils n'étaient plus qu'au nombre de trois cents. Polybe n'usa pas de cette permission pour revoir Mégalopolis ; ou, s'il s'en servit, il ne tarda pas à rejoindre Scipion, puisque, trois ans après, il était avec lui au siège de Carthage. Après cette expédition , il fit quelques voyages par rapport à l'histoire, qu'il avait toujours en vue. Mais quelle fut sa douleur lorsqu'en revenant dans le Péloponnèse » ,
An. m. 3854. Av. J, G. 150. 2 an. M. 3838. Av. J. C. U6.
SCIENCES ET ABIS. 325
il vit la destruction et l'incendie de Gorinthe, sa patrie , réduite en province de l'empire romain , et obligée de subir les luis d'un magistrat étranger qui devait y être envoyé de Rome tous les ans ! Si quelque chose fut capable de le consoler dans une conjoncture si funeste, ce fut la facilité que lui donna son crédit auprès des Romains pour obtenir quelques adoucissements au malheur de ses concitoyens , et l'occasion qu'il eut de défendre la mémoire de Philopémen , son maître dans la science de la guerre, dont on voulait abattre les statues. J'ai raconté ce fait.
Après avoir rendu plusieurs services à sa patrie , il retourna joindre Scipion à Rome , d'où il le suivit à Numance , au siège de laqudle il était présent '. Scipion mort, il reprit la route de son pays ( car quelle sûreté y avait-il à Rome pour Polybe après que Scipion avait été mis à mort par la faction des Grac< ques ? ) ; et ayant joui dans le sein de sa patrie, pendant six ans , de l'estime , de la reconnaissance et de l'amitié de ses chers ci* toyens,il mourut, à l'âge de quatre-vingt-deux ans», d'une blessure qu'il s'était faite en tombant de cheval.
Les principaux ouvrages qu'il a composés sont : la Vie de Philopémen ; un livre sur la tactique, ou l'Art de ranger les armées en bataille ; l'Histoire de la guerre de Numance , dont Cicéron parle dans sa lettre à Luccéius ^ et son Histoire universelle. Il ne nous reste de tous ces ouvrages que le dernier, et encore bien imparfait. Polybe l'appelle lui-même Histoire unU verselle, non par rapport au temps , mais par rapport aux lieux , parce qu'elle contenait non-seulement les guerres des Romains, mais tout ce qui s'était passé dans le monde connu pendant l'espace de cinquante-trois ans , c'est-à-dire depuis le commencement de la seconde guerre punique jusqu'à la réduction du royaume de Macédoine en province de l'empire romain.
Nulle histoire ne présente, dans un aussi court espace de temps que celui dont il s'agit ici , un si grand nombre d'événements , tous décisifs et de la dernière importance : la seconde guerre punique, entre les deux peuples de la terre les plus puis-
' AN. M. 3877. Av. J.C 127. » Lncian. in Macroh. pag. G42, Ax.
M. 38^3. Av. J. C. 121.
226 HISTOIBE ANCIENNE.
sants et les plus belliqueux , laquelle mit Rome d'abord à deux doigts de sa perte , puis, par un retour surprenant , abattit Carthage, et fraya le chemin à sa ruine totale; ensuite la ^erre contre Philippe , que Tandeone gloire des rois de Macédoine et le nom d'Alexandre le Grand , encore redouté en un certain sens , rendaient formidable ; la guerre contre Antioehus , le plus opulent roi de l'Asie , qui traînait après lui par terre et par mer des armées très-nombreuses; et celle contre les Étoliens, peuple féroce , et qui prétendait ne le céder à aucune nation en courage et bravoure ; enfin la dernière guerre de Macédoine, oontre Persée , laquelle porta le coup mortel à cet empiré autrefois si terrible , et pour qui le monde entier était trop étroit. Ce furent tous ces événements , renfermés dans l'espace d'un peu plus de cinquante ans, qui firent sentir à l'univers étonné ce que c'était que la grandeur romaine, et comment Rome était destinée pour commander à tous les peuples de la terre. Or Polybe pouvait-il souhaiter un sujet d'histoire plus grand, plus magnifique, plus intéressant?
Tous les faits arrivés pendant cet espace de temps remplissaient trente-huit livres, au-devant desquels il en avait mis deux pour servir comme d'introduction aux autres , et de continuation à l'histoire de Timée. Il y avait donc en tout quarante livres , dont nous n'avoqs que les cinq premiers qui soient tels que Polybe le$ avait laissés , dés fragments quelquefois assez considérables des douze livres suivants , avec les ambassades et les Exemples de verttis et de vices, que l'empereur Constantin Porphyrogénète , au dixième siècle , avait fait extraire de V Histoire de Polybe , pour les insérer dans ses Pandectes politiques , grande compilation, où l'on voyait rangé sous certains titres tout ce que les anciens historiens avaient écrit sur certaines matières , et où l'on pouvait s'instruire de ce qui s'était fait dans les différents cas où l'on se trouvait soi-même, sans avoir la peine de lire ces historiens.
Voilà le véritable usage et la grande utilité de l'histoire , qui est, à proprement parler, la science des rois, des généraux d'armée, des ministres, et de tous ceux- qui sont employés au gouvernement : car les hommes sont toujours ll^ mêmes ; ils se con-
duisent dans tous les temps par les tnênies principes, et ce sont presque toujours les mêmes ressorts qui font mouvoir les États, et qui y causent les diverses révolutions qui y arrivent Ce prince était donc bien sage de songer à établir dans son empire une espèce de conseil stable et perpétuel, composé de ce qu'il y avait eu dans toute Fantiquité , et en tout genre , de personnes plus éclairées, plus prudentes, plus expérimentées. Cependant ce dessein 9 si louable en lui-même, est devenu funeste à tous les siècles suivants. Dès qu'on eut pris l'habitude ( et notre paresse nous y conduit bientôt ) de ne consulter que ces abrégés, on regarda les originaux comme inutiles , et l'on ne se donna plus la peine de les copier. C'est à quoi l'on attribue la perte de plusieurs ouvrages importants, quoique sans doute d'autres causes y aient Qicore contribué. Ces abrégés mêmes dont je parle en sont un exemple : de cinquante titres qu'ils renfermaient, il ne nous eu reste que deux ; s'ils nous avaient été conservés en entier, ils auraient pu en quelque façon nous consoler de la perte des originaux. Mais tout a subi le sort commun des choses humaines et ne laisse que matière à nos regrets.
Quel dommage qu'une histoire comme celle de Polybe soit perdue! Qui apporta jamais plus d'attention et d'exactitude à s'assurer des faits *que lui ? Pour ne pas se tromper dans la description des lieux , chose très-imporf ante dans le récit militaire d'une attaque, d'un siège ,. d'une bataille ou d'une marche, il s'y était transporté lui-même, et avait fait dans cette seule vue une inûnité de voyages*. La vérité était son unique étude. C'est de lui que l'on tient cette maxime célèbre , que la vérité est à rhistoire ce que les yeux sont aux animaux ; que comme ceux-ci ne sont d'aucun usage dès qu'on leur a crevé les yeux, de même rhistoire sans la vérité n'est qu'une narration amusante et infructueuse.
Mais on peut dire qu'ici ce qu'il y a de moins à regretter, ce sont les faits. Quelle perte irréparable que les excellentes règles de politique et les solides réflexions d'un homme qui, naturellement porté au bien public , en avait fait toute son étude , qui pendant tant d'années s'était trouvé dans les plus grandes af-
' Polyb. I. 3, pog 13.
faires, qui avait gouverné lui «même, et du gouvernement duquel on avait été si satisfait! Voilà ce qui fait le principal mérite de Polybe, et ce qu'un lecteur de bon goût doit principalement y chercher : car, il en faut convenir, les réflexions (j'entends celles d*un homme sensé comme Polybe) sontTâme de l'histoire.
On lui reproche ses digressions. Elles sont longues et fréquentes, je l'avoue, mais remplies de tant de faits curieux et d'instructions utiles, qu'on doit non-seulement lui pardonner ce défaut si c'en est un , mais même lui en savoir gré. D'ailleurs , il faut se souvenir que Polybe avait entrepris l'histoire universelle de son temps, comme il en a donné le titre à son ouvrage ; ce qui doit sufïire pour justifier ses digressions.
Denys d'Halicarnasse, critique fort célèbre dans l'antiquité , porte de notre historien un jugement qui doit le rendre bien suspect lui-même en matière de critique. U dit nettement et sans circonlocution qu^il n'y a point de patience à l'épreuve de la lecture de Polybe ; et la raison qu'il en apporte, c'est que cet auteur n'entend rien à l'arrangement des mots ; c'est-à-dire qu'il aurait voulu trouver dans son histoire des périodes arrondies, nombreuses, cadencées, telles qu'il les emploie lui-même dans la sienne , ce qui est un défaut essentiel en matière d'histoire. Un style militaire, simple, négligé, se pardonne à un écrivain tel que le nôtre , plus attentif aux choses mêmes qu'aux tours et à la diction. Je n'hésite donc point à préférer au jugement de ce rhéteur celui de Brutus ' , ^ui, loin de trouver la lecture de Polybe ennuyeuse, s'en occupait continuellement, et en faisait des extraits dans ses heures de loisir. On le trouva appliqué à cette lecture la veille du jour où se donna la fameuse bataille de Pharsale.
DIODOBE DE SICILE.
Diodore était d'Agyrium, ville de Sicile , ce qui l'a fait appeler Diodore de Sicile, pour le distinguer de plusieurs autres écrivains de ce nom. Il a vécu sous Jules César et sous Au^ guste.
I Plut, il) Brut. p. 985.
Son ouvrage a pour titre Bibliothèque historique. Il comprend en effet l'histoire de presque tous les peuples de la terre, quMi faisait passer comme en revue devant son lecteur : Égyptiens, Assyriens, Mèdes, Perses, Grecs, Romains, Carthaginois, et d'autres encore. Tl comprenait quarante livres , dont il nous tracelui-méme l'idée et la suite dans sa préface. Les six premiers, dit-il, contiennent ce qui s'est passé avant la guerre de Troie, e'est-à-dire tous les temps fabuleux ; dans les trois premiers senties antiquités barbares, dans les trois autres les antiquités grecques. Les onze suivants comprennent l'histoire de tous les peuples, depuis la guerre de Troie jusqu'à la mort d'Alexandre le Grand inclusivement. Dans les vingt-trois autres, cette histoire générale est continuée jusqu'au commencement de la guerre contre les Gaulois, où Jules César,après avoir subjugué plusieurs nations gauloises tcès-belliqueuses, porta les limites de l'empire romain jusqu'aux iles britanniques.
De ces quarante livres il ne nous en reste que quinze , avec quelques fragments qui nous ont été conservés principalement par Phôtius et par les extraits de Constantin Porphyrogénète. On a les cinq premiers de suite .
Dans le premier, Diodore traite de Torigine du monde , et de ce qui regarde FÉgypte ;
Dans le second, des premiers rois d'Asie depuis Ninus jusqu'à Sardanapale, des Mèdes, des Indiens, des Scythes , des Arabes ;
Dans le troisième, des Éthiopiens et des Libyens ;
Dans le quatrième, de l'histoire fabuleuse des Grecs ;
Dans le cinquième , de Thistoire fabuleuse de la Sicile, et des autres iles.
Les livres six, sept, huit , neuf et dix, sont perdus.
Les sept qui suivent, depuis le onzième jusqu'au dix-septième inclusivement, renferment l'histoire de quatre-vingt-dix ans, depuis l'expédition de Xerxès dans la Grèce jusqu'à la mort d'Alexandre le Grand.
Les trois suivants, savoir les dix* huit, dix-neuf et vingt, traitent des différends et des guerres entre les successeurs d'Alexandre jusqu'aux dispositions pour la bataille d'fpsus. Et là finit ce qui nous reste de l'histoire de Diodore de Sicile, dans l'endroit le
330 HISTOIRE ANCICtVtfE.
plus intéressant, et dans le moment même où va se donner un combat qui décidera du sort des successeurs d'Â.lexandre.
Dans ces dix derniers livres, qui renfoment proprement Thistoire suivie des Perses, des Grecs et des Macédomens, Diodore y joint aussi Tfaistoire des autres peuples, et en particulier celle des Romains, selon que les événements concourent avec son principal objet.
Diodore nous marque lui-même dans sa préface qu'il employa trente années à la composition de son histoire. Le long séjour qu'il fità Rome lui fut pour cela d'un grand secours. Il parcourut aussi , non sans courir beaucoup de risques, plusieurs provinces de l'Europe et de l'Asie , pour s'assurer par lui-même de la situation des villes et des autres lieux dout il devait parler, ce qui n'est pas indifférent pour la perfection de l'histoire.
Son style n'est point élégant ni orné, mais simple, clair, intelligible, et cette simplicité n'a rien de bas ni de rampant.
Il n'approuve pas qu'on interrompe le fil de l'histoire par de fréquentes et de longues harangues ■ ; il n'ôi rejette pourtant pas entièrement l'usage , et croit qu^on les peut employer fort à propos quand l'importance de la matière semble le demander. Après la défaite de Nicias, on délibéra dans l'assemblée àe Syracuse quel traitement on devait faire aux prisonniers atfaéDlens : Diodore rapporte les harangues de deux orateurs*, qui sont Iobgués et fort belles , surtout la première.
On ne doit pas compter absolument sur les dates de chronologie, ni sur les noms, soit des archontes d'Athènes, soit des tribuns des soldats et des consuls de Rome , où il s'est glissé plusieurs fautes
Cette histoire présente de temps en temps des réflexions fort sensées .et fort judicieuses. Diodore surtout a grand soin de rapporter le succès des guerres et des antres entreprises, non au hasard ou à une fortime aveugle , comme le font plusieurs historiens , mais à une sagesse et à une providence qui préside à . tous les événements.
Tout bien pesé et bien examiné, on doit faire un grand cas des ouvrages de Diodore qui sont parvenus jusqu'à nous, et regretter
« Diod. 1 20, p. 746. » Dîod. 1. 13. p. 149-161.
SCIBNGBS ET AATS. 231
beaaeonp la perte des aatres, qui auraient jeté une grande lumière sur toute Thistoire ancienne.
DENYS d'HALIGAENASSE.
Llijstorlen dont nous parlons nous apprend lui-même, dans la préfiace de son ouvrage, le peu que Ton sait touchant sa personneet son histoire. Il était d'fialicarnasse, ville de Carie, dans FAsie mineure , patrie du grand Hérodote. 11 eut pour père Alexandre, qui n'est point connu d'ailleurs.
11 aborda en Italie vers le milieu de la IS?*" olympiade', dans le temps que César Auguste mit fin à la guerre civile qu'il soutint coDtre Antoine. Il demeura vingt-deux ans à Rome, et il employa ce temps à y apprendre dans une grande exactitude la langue latine, à s'instruire de la littérature et des écrits des Romains, et surtout à s'informer avec soin de ce qui avait rapport à l'ouvrage qu'il méditait : car il parait que c'était là le motif de son voyage.
Pour se mettre en état d'y mieux réussir il fit une étroite liaison avec ce qu'il y avait de plus savants hommes à Rome , et eut avec eux de fréquents entretiens. A ces conversations de vive voix, qui étaient pour lui d'un grand secours, il joignit une étude profonde des historiens romains les plus estimés , tels que Caton, Fabius Pictor, Valérius Antias , Licinius Macer que Tite-Live cite fort souvent.
Quand il se crut suffisamment instruit de tout ce qu'il jugeait nécessaire à l'exécution de son dessein, il se mit à travailler. IjC titre de son ouvrage est, les Jntiquités romaines *; et il l'appela ainsi parce qu'en écrivant l'histoire de Rome il remonte jusqu'à sa plus ancienne origine. 11 avait conduit son histoire jusqu'au commencement de La première guerre punique , et il «'était arrêté à ce terme parce que son plan était d'éclaircir la partie de l'histoire romaine la moins connue. Or depuis les guerres puniques cette histoire a été écrite par des auteurs contemporains, qui étaient entre les mains de tout le monde.
' àN. M. 3973. Av. J . C. 31 . toire aneienM d'on pays : ainsi V Histoire
* C'est qae chez les Grecs 'Ap/aioXo- des Juifs de Josèpbe est intitulée 'Ap* iKa signifie ce que nous appelons His- x^iO^Ofia lOuSoûxiQ. — L.
232 UISTOIBB ArVClENNE.
Des vingt livres qui composaient les Antiquités romaines nous n'avons que les onze premiers, qui ne mènent qu'à Tan 312 de la fondation de Rome. Les neuf derniers, qui renfermaient tout ce qui se passa jusqu'à Tan 488 selon Caton ^ 490 selon Yarron , sont péris par l'injure du temps. A chacun des auteurs anciens dont nous parlons nous sommes presque toujours obligés de regretter la perte d'une partie de leurs ouvrages , surtout quand ces auteurs sont excellents , comme l'est celui dont il s'agit ici.
On a encore de lui quelques fragments au sujet des ambassades, qui sont des morceaux détachés et fort imparfaits. Les deux titres qui nous restent de Constantin Porphyrogénète nous en ont aussi conservé plusieurs fragments.
Photius, dans sa Bibliothèque parle des vingt livres des Antiquités comme d'un ouvrage entier qu'il avait lu. Il cite de plus un abrégé que Denysd'Halicamasseavaitfaitde son histoire, en cinq livres. Il en loue la justesse, l'élégance et la précision, et il ne fait point de difficulté de dire que cet historien , dans sou Épitomé , s'était surpassé lui-même.
Nous avons deux traductions assez récentes de l'histoire de Denys d'Halicarnasse , qui ont chacune leur mérite particulier, mais dans un genre différent. Il ne m'appartient point d'en faire la comparaison , ni de mettre l'une au-dessus de l'autre : je laisse ce soin au public, qui est en droit de porter son jugement sur les ouvrages qui lui sont abandonnés. Je me propose seulement d'en faire grand usage dans la composition de l'histoire romaine.
Le père le Jay , jésuite , dans la préface qu'il a mise à la tête de sa traduction de Denys d'Halicarnasse , trace de cet auteur un portrait et un caractère auquel il serait difficile de rien ajouter. Je ne ferai presque que le copier, mais en l'abrégeant dans quelques endroits.
Tous lés écrivains anciens et modernes qui ont parlé avec quelque connaissance de son histoire reconnaissent dans lui uu génie facile, une érudition profonde, un discernement exact, et une critique judicieuse. Il était versé dans tous les beaux-arts , bon philosophe , sage politique , excellent rhéteur. Il s'est peint dans son ouvrage sans y penser. On l'y voit ami de la vérité, éloigné de toute prévention, tempérant, plein de zèle pour sa
relrgioa , déclaré contre les impies qui niaient une Providence.
Il ne se contente pas de raconter les guerres du dehors; il décrit avec le même soin les exercices de la paix , qui contribuent au bon ordre du dedans, et qui servent à entretenir l'union et la tranquillité parmi les citoyens. 11 ne fatigue point par des narrations ennuyeuses. S'il s'écarte en dés digressions, c'est toujours pour apprendre quelque chose de nouveau et capable de faire plaisir à ses lecteurs. Il mêle dans ses récits des réflexions morales et politiques , qui sont l'âme de l'histoire et le principal fruit qu'on en doive tirer. Il traite les matières avec beaucoup plus d'abondance et d'étendue que Tite-Live ; et ce que celui-ci renferme dans ses trois premiers livres l'auteur grec en fait la matière de onze livres.
Il est constant que sans ce qui nous reste de Denys d'Halicarnasse nous ignorerions plusieurs choses dont Tite-Iive et les autres historiens latins ont négligé de nous instruire, et dont ils ne parlent que très-superficiellement. Il est le seul qui nous ait fait connaître à fond les Romains , qui ait laissé à la postérité un détail circonstancié de leurs cérémonies, du culte de leurs dieux , de leurs sacrifices , de leurs mœurs, de leurs coutumes , de leur discipline, de leurs triomphes, de leurs comices ou assemblées, du dénombrement et de la distribution du peuple en classes et en tribus. Nous lui sommes redevables des lois de Romulus, de celles de Numa et de Servius , et de beaucoup d'autres choses pareilles. Comme il n'écrivait son histoire que pour instruire les Grecs, ses compatriotes, des faits et des mœurs des Romains qui leur étaient inconnus , il s'est cru obligé à une plus grande attention sur ce point que les autres historiens latins, qui n'étaient pas dans le même casque lui.
A l'égard du style que l'historien grec et l'historien latin ont employé dans la composition de leurs ouvrages , le père le Jay se contente du jugement qu'en a porté Henry Etienne : « que l'his- « toire romaine ne pouvait être mieux écrite que l'a fait en grec « Denys d'Halicarnasse et Tite-Live en latin. »
Pour moi, je suis bien éloigné de souscrire à ce jugement, qui met une sorte d'égalité entre Denys d'Halicarnasse et Tite-Live, et qui semble les ranger tous deux sur une même ligne par rap-
334 HISTOIBE ANCISNNB.
port au style. Je troave entce eux sur ce point une différence infinie. Chez l'auteur latin, les descriptions, les images , les harangues , tout est plein de beauté, de noblesse , de grandeur, de force , de vivacité ; chez le Grec , en comparaison de Fautre , tout est faible , prolixe , languissant. Je voudrais que les bornes de mon ouvrage me permissent d'insérer ici l'un des plus beaux faits de l'histoire ancienne de Rome, c'est le combat des Horaces et des Curiaces , et de comparer ensemble les deux récits. Dans Tite-Live , le lecteur croit assister réellement au combat. Au premier aspect des épées nues , au bruit et au cliquetis des armes , à la vue du sang qui coule des blessures des combattants, il se sent pénétréd'horreur. Il partage avec les Romains et les Albains les divers sentiments de crainte, d'espérance, de douleur, de joie, qui se succèdent alternativement de part et d'autre. Il est continuellement en suspens, dans l'attente inquiète dusuccès qui va décider du sort de deux peuples. Le récit deDenys d'Halicarnasse, qui est beaucoup plus long, ne cause dans le lecteur presque aucun de ces mouvements. On le parcourt de sang-froid , sans sortir de sa situation tranquille et naturelle , et Ton n'est point comme enlevé hors de soi-même par les violentes secousses que Ton sent dans Tite-Live à chaque changement qui arrive dans le sort des combattants. Denys d'Halicarnasse peut avoir par d'autres côtés plusieurs avantages sur Tite-Live ; mais pour le style il me semble qu'il ne peut point lui être comparé.