‹ Histoire ancienneChapitre 58 sur 104 · S. J. Ç. 93. * AN. J. C · texte numérisé non relu

S. J. Ç. 93. * AN. J. C

SCIENCES ET ABTS. 239

Comme diverses personnes témoignaient douter de ce qu'il disait des Jui& dans ses Antiquités, et objectaient que si cette nation eût été aussi ancienne qu'il la faisait, les autres historiens en auraient parlé, il entreprit sur cela un ouvrage , non-seulement pour montrer que plusieurs historiens avaient parlé des Jmfs , mais aussi pour réfuter toutes les calomnies qui avaient été répandues contre eux par divers auteurs , et particulièrement par Apion, dont nous avons parlé ; ce qui fait que tout l'ouvrage est ordinairement intitulé contre Apion,

II n'y a point eu de livres plus généralement estimés et goûtés que ceux de Josèpbe. La traduction en notrie langue en parut daosuntempsoiiffautede meilleures lectures, les romans étaient entre les mains de tout le monde. £lle contribua beaucoup à faire tomber ce mauvais goût. En effet , on comprend aisément qu'il n'y a que des esprits faux, légers , superficiels , qui puissent s'attacher à de pareils ouvrages , qui ne sont que l'effet des rêveries creuses d'un écrivain sans poids et sans autorité , et les préférer à des histoires aussi belles et aussi solides que celles de Josèpbe. La vérité saile est la nourriture naturelle de l'esprit, et il faut qu'il soit malade pour lui préférer ou même pour lui comparer des fictions et des fables.

PLUTABQUE.

Plutarque naquit à Chéronée ', ville de Béotie, cinq ou six ans avant la mort de l'empereur Claude , autant qu'on en peut conjecturer. La Béotie » était décriée chez les anciens comme un pays qui ne portait point d'homme d'esprit ni de mérite. Plutarque , s«nns parler de Pindare et d'Épaminondas , est une bonne réfutation de cet injuste préjugé , et une preuve évidente qu'il n'y a point de terroir, comme il le dit lui-même , où l'esprit et la vertu ne puissent naître.

Il descendait d'une des plus honnêtes et des plus considérables familles de Chéronée. On ignore le nom de son père : il en parle comme d'un homme d'un grand mérite et d'une grande érudition . Son aïeul s'appelait Lamprias, à qui il rend ce témoignage, qu'il

' An. J. C. 48.

* Itœuliiin in crasso jurares aerc natiiit. (Horat. )

était très-éloquent, qu'il avait une imagination fertile, et qifil se surpassait lui-même lorsqu'il était à table avec ses amis : car alors son esprit s'animait d'un nouveau feu , et son imagination, toujours heureuse, devenait plus vive et plus féconde ; et Plutarque nous a conservé ce bon mot, que Lamprias disait de luimême , que la chaleur du vin faisait sur son esprit le même effet qm le feu pj'oduit sur Cencens, dont il fait évaporer ce qu'il a de plus fin et de plus exquis,

Plutarque nous apprend qu'il recevait des leçons de philosophie et de mathématiques sous le philosophe Ammonius à Delphes, pendant le voyage que Néron fit en Grèce : il pouvait alors avoir dix-sept ou dix-huit ans.

Il paraît que les talents de Plutarque éclatèrent de bonne heure dans son pays ' , car, encore jeune, on le députa avec un autre citoyen vers le proconsul pour quelque affaire importante. Son collègue étant demeuré en chemin , il acheva seul le voyage , et fit ce que portait leur commission. A son retour, comme il se disposait à en rendre compte au public, son père , le prenant en particulier, lui parla delà sorte : « Mon fils, dans le rapport que « vous allez taire, gardez-vous bien de dire. Je suis allé, f ai parlé, « f ai fait : mais dites toujours, Nous sommes allés, nous avons « parlé , nous avons fait, en associant votre collègue à toutes o vos actions , afin que la moitié du succès soit attribuée à celui « que la patrie a honoré de la moitié de la commission , et que « par ce moyen vous écartiez de vous l'envie , qui suit |)resque « toujours la gloire d'avoir réussi. * C'est ici une leçon bien saj;e, et rarement pratiquée par ceux qui ont des collègues , ou dans le ox)mmandement des armées , ou dans l'administration des affaires, ou dans quelque commission que ce soit, à qui il arrive souvent, par un amour-propre mal entendu, et par une bassesse d'âme odieuse et méprisable , de vouloir attribuer à eux seuls l'honneur d'un succès qui leur est commun avec leurs collègues. Ils ne font pas réflexion que la gloire suit ordinairement ceux qui la fuient, et qu'elle leur rend avec usure ce qu'ils en ont bien voulu communiquer aux autres.

Il lit plusieurs voyages en Italie : on en ignore le sujet. On

' Plut, in Moral, p. SIC.

peut seulement conjecturer avec beaucoup de fondement que le dessein d'achever et de perfectionner son ouvrage des Vies des hommes illustres l'obligea à faire un plus grand séjour à Rome (|uMl n'aurait fait sans cela. Cequ'ilditdanslaViedeDémosthène' appuie cette conjecture. « Selon lui, un homme qui a entrepris « de rassembler des faits et d'écrire une histoire composée d'én vénementsqui ne sont ni sous sa main, ni arrivés dans son pays; « mais étrangers , divers , et épars çà et là dans plusieurs diffé* u rents écrits, a besoin d'être dans une grande ville bien peuplée, « et où règne le goût des belles choses. Un tel séjour le met en « état d'avoirquantité délivres en sa disposition, et de s'instruire, « par la conversation, de toutes les particularités qui ont échappé « aux écrivains , et qui , s'étant conservées dans la mémoire des tir hommes, n'en ont acquis que plus d'autorité par cette espèce « de tradition. C'est le moyen de ne pas faire un ouvrage im« » parfait et qui manque de ses principales parties. »

Il est impossible de dire précisément en quel temps il fît ses voyages. On peut seulement assurer qu'il n'alla à Rome pour la première fois qu'à la fîn du règne de Vespasien , et qu'il n'y alla plus après celui de Domitien : car il parait qu'il fut fixé dans sa patrie peu de temps après la mort du dernier, et qu'il s'y retira à l'âge de quarante-quatre ou quarante-cinq ans.

Le motif qui le porta à y fixer sa retraite pour toujours est digne de remarque. Je suis néj disait-il, dans une ville fort petite, et pour C empêcher de devenir encore plus petite j'aime à m'y tenir. En effet, quelle gloire ne lui a-t-il point procurée !Caton d'Utique , ayant persuadé, non sans peine , au philosophe Âthénodore de venir avec lui d'Asie à Rome , fut si flatté et si content de cette conquête , qu'il la regarda comme un exploit plus grand, plus éclatant et plus utile que ceux de Luculle et de Pompée, qui avaient triomphé des nations et des royaumes de l'Orient. Si un étranger célèbre par sa sagesse fait tant d'honneur à une ville où il n'est point né, quel relief ne donne point un grand philosophe, un grand écrivain, à la ville qui l'a porté, et où il a choisi de finir ses jours, quoiqu'il pût trouver ailleurs de plus grands avantages! M. Dacier a raison de dire que rien ne doit

> lu vitu Demost. p. 840.

242 HISTOIRE ANCIENNB.

faire plus d'honneur à Plutarque que ce sentiment d'amour et de tendresse qu'il témoigna à Chéronée. On voit tous les jours des gens quitter leur patrie pour faire fortune et pour s'agrandir ; mais on n'en voit point qui renoncent à leur ambition pour faire , s'il est permis de parier ainsi , la fortune de leur patrie.

Plutarque a bien illustré la sienne, qu'on nomme Chéronée. Personne presque ne se souvient que ce fut là que Philippe remporta sur les Athéniens et sur les Béotiens cette grande victoire qui le rendit maître de la Grèc^ ; mais une infinité de gens disent : C'est ià que Plutarque est né , c'est où il a fini ses jours, et où il a écrit la plupart de ses beaux traités, qui seront éternellement utiles au genre humain.

Pendant le séjour qu'il fit à Rome sa maison était toujours . remplie d'amateurs des belles connaissances, parmi lesquels on comptait les plus illustres personnages de la ville , qui allaient entendresesdiscourssur les différentes matières de philosophie : car dans ce temps-là les premières personnes de l'État , et les empereurs même , se faisaient un honneur et un plaisir d'assister aux leçons des grands philosophes et des rhéteurs de réputation. On peut juger de l'empressement avec lequel ces discours publics de Plutarque étaient écoutés, et de l'attention qu'on lui donnait , par ce qu'il raconte lui-même dans son traité de la Curiosité. « Autrefois à Rome , dit-il > , un jour que je parlais « en public , Arulénus Rusticus , celui que J^omitien fit mourir « ensuite à cause de l'envie qu'il portait à sa gloire , était du « nombre de mes auditeurs. Comme j'étais au milieu de mon « discours , un officier entra, et lui rendit une lettre de César « (apparemment de Vespasien). D'abord un grand silence ré- « gna dans l'assemblée, et je m'arrêtai pour lui donner le temps « de lire sa lettre ; mais il ne le voulut point, et n'ouvrit sa let- « tre qu'après que j'eus achevé et que l'assemblée fut congé- « diée. » -C'était peut-être pousser un peu trop loin la considération pour l'orateur : défaut peu commun, et qui part d'un principe bien louable !

Plutarque ne disait ses dissertations qu'en grec : car , quoi-

I Page 522.

S€IBNG£S KT ÀBTS. 243

que la langue latine fût en usage dans tout l'empire , il ne la connaissait pas assez pour la parler. Il nous dit lui-même , dans la vie de Démosthène ■ , que pendant son séjour à Rome et dans les autres villes d'Italie il n*avait pas eu le temps de l'apprendre, à cause des affaires publiques dont il était chargé et du grand nombre de personnes qui allaient tous les jours chez lui pour s'entretenir de la philosophie ; qu'il ne commença que fort tard à lire les écrits des Romains ; et que les termes de cette langue n'avaient pas tant servi à lui faire entendre les foits que la connaissance qu'il avait déjà des faits l'avait conduit à entendre les termes. Mais la langue grecque était fort connue à Rome, et elle était même, à proprement parler, la langue des sciences, témoin les ouvrages de l'empereur Marc-Aurèle, qui écrivit en grec ses admirables réflexions. Ce défaut de connaissance de la langue latine a fait commettre à Plutarque quelques fautes que Ton remarque dans ses écrits.

n eut dans sa patrie les charges les plus considérables : car il fut archonte, c'est-à-dire premier magistrat ; mais il avait exercé auparavant des emplois inférieurs , et les avait exercés avec le même soin, la même application, et la même satisfaction , qu'il exerça ensuite les plus importants. Il était persuadé, et il enseignait par son exemple > , que dans les emplois dont la patrie nous charge , quelque bas qu'ils paraissent, il n'y a rien qui nous rabaisse, et qu'il dépend d'un homme de bieu et d'un homme sage de les ennoblir par la manière dont il s'en acquitte; ce qu'il prouve par l'exemple d'Épaminondas.

Comme Plutarque remplit exactement tous les devoirs de la vie civile , et qu'il fut en même temps bon fils, bon frère, boa père , bon mari, bon maître, bon citoyen, il eut la joie aussi d,e trouver dans son domestique et dans l'iatérieur de sa famille toute la paix et la satisfaction qu'il pouvait désirer : bonheur qui n'est pas commun, et qui est le fruit d'un esprit sage, modéré et complaisant. 11 parle fort avantageusement de ses frètes, de ses soeurs et de sa femme ^. £lle était des meilleures familles de Chéronée , et on la regardait comme un modèle de sagesse , de

* Page 846. ^ Consol. ad uior. p. 608, etc.

' In Moral, pag. 811.

244 HISTOIBE ANCIENNE.

modestie et de vertu : elle s'appelait Timoxèae. Il en eut quatre garçons de suite, et une fille. Il perdit deux de ses fils, ^X cette fille mourut à Tâge de deux ans, après deux de ses frères. Nous avons la lettre de consolation qu'il écrivit à sa femme sur la 4nort de cet enfant.

Il eut un neveu , appelé Sextus , philosophe d'un si grand savoir et d'une si grande réputation, qu'il fut appelé auprès de l'empçreur Marc- Aurèle pour lui enseigner les lettres grecques. Cet empereur lui rend un témoignage bien glorieux dans lé premier livre de ses réflexions. Sextus, dït-ï\^ m" a enseigné par son exemple à être doux , à gouverner ma maison en bon père de famille, à avoir une gravité simple sans affectation^ à tâcher de deviner et deprécenir les souhaits et les besoins de mes amiSj à souffrir les ignorants et les présomptueux qui parlent sans penser à ce qu'ils disent, et à in* accommoder à la portée de fouir le monde, etc. Voilà beaucoup d'excellentes qualités , surtout celle qui le portait à deviner et à prévenir les souhaits et les besoins de ses amis, parce qu'elle marque que Marc- Aurèle connaissait le devoir essentiel d'un prince, qui est d'être intimement persuadé que , par sa qualité de prince , il est né pour les autres , et non les autres pour lui. Il en faut dire autant de tous ceux qui sont en place.

Il est temps de venir aux ouvrages de Plutarque. On les partage en deux classes : les Vies des hommes illustres , et les Traités de Morale.

Il y à daus ceux-ci un grand nombre de faits curieux qu'où ne trouve point ailleurs , de leçons très-utiles pour la conduite de la vie particulière et pour Tadmlnistration des affaires publiques, de principes même admirables sur la Divinité, sur la Providence, sur l'immortalité de l'âme; mais le tout avec un mélange d'opinions absurdes et ridicules , tel qu'il se trouve dans presque tous les païens. L'ignorance de la bonne physique rend aussi la lecture de plusieurs de ces traités fort ennuyeuse et rebutante.

La partie des ouvrages de Plutarque la plus estimée est celle qui comprend les Vies des hommes illustres grecs et latins , qu'il apparie et compare ensemble. Nous n'avons pas toutes

celles qu'il a composées : on en a perdu au moins seize. Celles dont la perte doit être le plus regrettée sont les vies d'Épaminondas et des deux Scipion Africains. Il nous manque aussi les comparaisons de Thémistocle et de Camille , de Pyrrhus et de Marius, de Phocion et de Caton , de César et d'Alexandre.

Il ne faut pas s'étonner qu'un homme de bon goût et de bon jugement, interrogé lequel de tous les livres de l'antiquité profane il voudrait conserver , s'il n'en pouvait sauver qu'un seul à son choix d'un incendie commun , se soit déterminé pour les Vies de Plutarque.

C'est l'ouvrage le plus accompli que nous ayons , et le plus propre à former les hommes, soit pour la vie publique et les fonctions du dehors , soit pour la vie privée et domestique. Plutarque ne se laisse point éblouir , comme la plupart des historiens , par les actions d'éclat qui font beaucoup de bruit et qui attirent l'admiration du vulgaire et du plus grand nombre des hommes. Il juge des choses ordinairement par ce qui en fait le véritable prix. Les sages réflexions qu'il mêle dans ses écrits accoutument ses lecteurs à en juger de la même sorte, et leur apprennent en quoi consistent la véiitable grandeur et la solide gloire. Il refuse inflexiblement ces titres honorables à tout ce qui ne porte point le caractère de justice, de vérité, de bonté, d'humanité , d'amour du bien public , et qui n'en a que les apparences. Il ne s'arrête point aux actions extérieures et brillantes où les princes , les conquérants , et tous les grands de la terre , attentifs à se faire un nom, jouent chacun leur rôle sur la scène du monde, y représentent pour ainsi dire un personnage passager et réussissent à se contrefaire pour un temps. Il les démasque , il les dépouille de tout l'appareil étranger qui les environne, il les montre tels qu'ils sont en eux-mêmes ; et , pour les mettre hors d'état de se dérober à sa vue perçante , il les suit avec son lecteur jusque dans l'intérieur de leurs maisons , les examine , s'il était permis de s'exprimer ainsi , dans leur déshabillé , prête l'oreille à leurs conversations les plus familières, les considère à table , où l'on ne sait ce que c'est de se contraindre , et dans le jeu ,»oti l'on se gêne encore moins. Voilà ce qu'il y a de merveilleux dans Plutarque, et ce qui est , ce me semble , trop négligé

par Qos historiens , qui évitent comme bas et rampant un cer« tain détail d'actions communes , qui font pourtant mieux connaître les hommes que les plus éclatantes. Ces détails , loin de défigurer les Vies de Plutarque , sont précisément ce qui en. rend la lecture et plus agréable et plus utile.

Qu'il me soit permis d'apporter ici un exemple de ces sortes d'actions. Je l'ai déjà cité dans le Traité des Études , à l'endroit où j'examine en quoi consiste la véritable grandeur.

M. de Turenue ne partait jamais pour ses campagnes qu'il n'eût fait avertir auparavant tous les ouvriers qui avaient fait quelque fourniture pour sa maison de remettre leurs mémoires entre les mains de son intendant. La raison qu'il eu apportait , c'est qu'il ne savait pas s'il reviendrait de la campagne. Cette circonstance peut paraître petite et basse à de certaines personnes, et peu digne d'entrer dans l'histoire d*un aussi grand homme que M. de Turenne. Plutarque n'en aurait pas pensé ainsi ; et je suis persuadé que l'auteur de la nouvelle vie de ce prince, qui est un homme sensé et judicieux , ne l'aurait pas omise , s'il en eût été informé. Elle marque en effet un fonds de bonté , d'équité, d'humanité, et même de religion, qui ne se trouve pas toujours dans les grands seigneurs, insensibles quelquefois aux plaintes du pauvre et de l'artisan, dont le payement aéanmoins, selon l'Écriture , différé seulement de quelques jours, crie vengeance au ciel, et ne manque pas de l'obtenir.

Pour ce qui regarde le style de Plutarque , S9 diction n'est pas pure , ni élégante ; mais en récompense elle a une' force et une énergie merveilleusement propres à peindre en peu de mots de vives images, à lancer des traits perçants, et à exprimer des pensées nobles et sublimes. Il emploie assez fréquemment des comparaisons qui jettent beaucoup de grâce et de lumière dans ses réflexions et dans ses récits. lia des harangues d'une beauté inimitable, presque toujours dans le style fort et véhément..

Il faut que les beautés de cet auteur soient bien solides et bien frappées au coin du bon goût , pour se faire encore sentir, comme elles font, dans le vieux gaulois d'Amyot. Mais j'ai tort. Ce vieux gaulois a un air de fraîcheur qui le fait rajeunir, ce semble , de jour en jour. Aussi de très-habiles gens aiment

mieux employer la traduction d'Amyot que de traduire euxmêmes les passages de Plutarque qu'ils citent , ne croyant pan ( c'est M. Racine qui parle ainsi ' ) pouvoir en égaler les grâces. Je ne le lis jamais sans regretter la perte d'une inGnité de bons mots de ce vieux langage , presque aussi énergiques que ceux de Plutarque. Nous laissons notre langue s'appauvrir tous les jours , au lieu de songer, à l'exemple des Anglais nos voisins , à découvrir des moyens de l'enrichir. On dit que nos dames, par trop de délicatesse , sont cause en partie de cette disette où notre langue court risque d'être réduite. Elles auraient grand tort, et devraient bien plutôt favoriser par leurs suffrages , qui en entraîneut beaucoup d'autres , la sage hardiesse d'écrivains d'un certain rang et d'un certain mérite ; comme ceux-ci , de leur côté, devraient aussi devenir plus hardis, et hasarder plus de nouveaux mots qu'ils ne font, mais toujours avec une retenue et une discrétion judicieuses.

On a pourtant obligation à M. Dacier d'avoir substitué une nouvelle traduction des Vies de Plutarque à celle d'Amyot , et d'avoir mis par là beaucoup plus de personnes en état de les lire. Elle pouvait être plus élégante et plus travaillée; mais un ouvrage d'une si vaste étendue, pour être conduit à la dernière perfection, demanderait la vie entière d'un homme.

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