‹ Histoire ancienneChapitre 67 sur 104 · TITE-LIVE · texte numérisé non relu

TITE-LIVE

I.a préface latine qui est à la tête de la nouvelle édition de Tite-Live, dont M. Crevier , professeur de rhétorique au collège de Beauvais , a donné depuis peu les deux premiers volumes , me fournira le peu qoe j'ai dessein de dire ici au sujet de cet excellent historien. Si -je n'étais autant ami que je le suis de M. Crevier, qui veut absolument que je le déclare mon disciple, ce que je tiens à grand honneur, je m'étendrais sur l'utilité et le mérite de son ouvrage. Il ne faut que lire sa préface pour juger par soi-même du cas qu'on en doit faire.

Plus on a d'empressement de connaître un auteur célèbre par ses écrits, plus on a de regret de n'en savoir pr^que que le nom.

' Deux ceat cinquante iniUe livres. = de pareil, en parlant d'Épamiaondas.

409,000 fr. — L. «H avait un tel respect pour la vérité,

^ Un million deux cent cinquante m que jamais il ne mentait, même en

miUe livres. = 2,046,000 fr. — L. « riant. » Jdeo veritatis diligens , ut

3 Cap. 15. nf. joco guidem meniiretur. (Cap. 3.)

* Cornélius Népos dit quelque chose

SCIENCES ET ABTS. 365

Tite-Live est du nombre de ces écrivains qui ont rendu leur nom immortel, mais dont la vie et lès actions sont peu connues. 11 naquit à Padoue, sous le consulat de Pison et de Gabinius , cinquantehuit ans avant rère chrétienne. Il eut un fils auquel il écrivit une lettre sur Téducation et les études de la jeunesse , dont Quintilien fait mention en plus d'un endroit , et dont la perte doit être bien regrettée. C'est dans cette lettre , ou plutôt dans ce petit traité , qu'au sujet des auteurs dont on doit conseiller la lecture aux jeunes gens, il dit qu'ils doiventlire Démosthène et Cicéron , puis ceux qui ressembleront davantage à ces deux excellents wrateurs : legendos Demosf^enem aique Ciceronem, tum ita ut quisqueesset Demostheni et Ciceroni simillimus «. Il parle, dans la même lettre , d'un maître * de rhétorique qui était mécontent des compositions de ses disciples lorsqu'elles étaient fort claires et fort intelligibles , et les leur faisait retoucher pour y jeter de l'obscurité. £t quand ils les rapportaient en cet état : f^oilà gui est bien mieux maintenant, disait-il *^je n'y entends rien moimême^. Croit-on un pareil travers d'esprit possible ? Tite-Live avait aussi composé quelques ouvrages philosophiques et des dialogues mêlés de philosophie.

Mais son grand ouvrage était l'histoire romaine, contenue en cent quarante ou cent quarante-deux livres, depuis la fondation de Rome jusqu'à la mort et à la sépulture de Drusus , qui tombe en l'an de Rome 743, et qui renfermait par conséquent ce nombre d'années. On trouve , par quelques époques de son histoire, qu'il employa à la composer tout le temps qui s'écoula depuis la bataille d'Aetium jusqu'à la mort de Druôus, c'est-à-dire environ vingt et un ans. Mais il en produisait en public de temps en temps quelque partie ; et c'est ce qui lui fit une si grande réputation à Ron»e, et qui lui attira du fond de l'Espagne l'honorable visite d'un étranger qui entreprit un si long voyage uniquement pour le voir4. La capi^le du monde avait de quoi occuper et satisfaire les yeux d'un curieux par la magnificence de ses édifices et par

' Qttintil. 1. 10, cap. 1. cet egregia laudatio ; tanto melior; ne

2 « Apud Titam Uviuin invenio fuisse ego quldem intellexi. » (.QUiNT. lib. 8, priFceptorem aliquem qai discipulos cap. 2.) obscurare quae dicerent juberet, grœco 3 Senec. epist. 100, »erho uten», OXOTKTOV. Unde illa scili- < Plin. lib. 2 , epist. 3.

266 HlSTOIim ANClBNNfe.

la multitude de ses tableaux, de ses statues et de ses anciens moiiunients. Celui-ci ne trouva rien de plus rare ni de plus précieux dans Rome que Tite-Live. Après avoir joui à son aise de sa conversation, et s*étre agréablement nourri de la lecture de son histoire, il retourna joyeux et content dans son pays. C'est conna^re ce que valent les hommes.

On ne sait rien de plus de ce qui regarde personnellement Tite-Live. Il passa une grande partie de sa vie à Rome, estimé et honoré des grands et des savants comme il méritait. 11 mourut dans sa patrie, à Tâge de soixante et seize ans, la quatrième année de rem pire de Tibère. Les Padouans ont honoré sa mémoire dans tous les temps , et ils prétendent conserver encore actuellement chez eux quelques restes de son corps, et avoir fait présent à Alphonse V, roi d'Aragon, de l'un de ses bras. Tan 1451 : du moins l'inscription le porte ainsi.

Il serait bien plus à souhaiter qu'on eût pu conserver son histoire. Il ne nous en reste que trente-cinq livres, dont quelquesuns même ne sont pas entiers : ce n'est pas la quatrième partie de l'ouvrage. Quelle perte! Les savants se sont flattés de temps en temps de quelques lueurs d'espérance de recouvrer le reste, fondé uniquement, à ce qu'il parait, sur le grand désir qu'on en avait.

Jean Freinskemius a tâché de consoler le publie de cette perte par ses Suppléments , et il y a réussi autant que la chose était possible. Freinshemius, né à Ulm dans la Souabe, en 1608, avait fait ses études à Strasbourg avec un grand succès. En 1642 il fut appelé en Suède , et y remplit plusieurs places de littérature considérables. De retour dans sa patrie, ilfut fait professeur honoraire dans l'université que l'électeur patetin rétablissait à Heidelberg, où il mourut en 1660. La république httéraire lui a une obligation infinie d'avoir rendu à Tite-Live le même service qu'à Ouinte-Curce, en remplissant par cent cinq livrg de suppléments lout ce que nous avons perdu de ce grand historien de Rome. M . Doujat avait aussi suppléé les lacunes ou vides qui se trouvent dans les derniers livres qui nous restent de Tite-Live, mais avec un succès bien différent. M. Crevier a revu et retouché en quelques endroits les Suppléments de Freinshemius et travaillé tout

SCIBNCES ET ARTS. 267

denouTeati^ux de Doujat. Nous avons par ce moyeu un corps suivi et eom{^et de Thistoire ronoaine, j'entends celle de la république.

On doute si Tite-Live avait lui<méme partagé son histoire de dix en dix livres, c'est-à-dire en décades. Quoi qu'il en soit, cette division paraît assez commode.

A l'égard des sommaires qui sont à la tête de chaque livre , les savants ne croient pas qu'on puisse les attribuer ni à Tite- Live ni à Fiorus. Quel qu'en soit Tauteur , ils ont leur utilité , puisqu'ils servent à faire connaître de quoi il était parlé dans les liviesqui nous manquent.

Examinons maintenant l'ouvrage en lui-même. Il y règne dan& toutes les parties une éloquence parfaite , et parfaite en tout genre. Soit récits , soit descriptions , soit harangues , le style , quoique varié à l'infini , se soutient toujours également : simple sans bassesse , élégant et orné sans affectation , grand et sublime sans enflure; étendu ou serré, plein de douceur ou de force , selon l'exigence des matières ; mais toujours clair et intelUigible , ce qui n'est pas une petite louange dans une histoire.

Pollion , d'un goût raffiné et difficile , prétendait découvrir dans le style de Tite-Live de la patavinité » ; c'est-à-dire apparemment quelques termes ou quelques tours qui sentaient la province. Il se peut faire qu'un homme né et élevé à Padoue eût conservé, sil est permis de parler ainsi, un goût de terroir, et qu'il n'eût pas toute cette finesse , cette délicatesse de Vurbanité romaine, qui ne se communiquait pas à des étrangers aussi facilement que le droit de bourgeoisie. Mais c'est ce que nous ne pouvons pas apercevoir ni sentir.

Ce reproche de patavinité n'a pas empêché Quintilien d'égaler Tite-Live à Hérodote *, ce qui est un grand éloge. Il fuit remar-

' « In Tito Livio mirae facandise TÎro candoris, tam in concionibus sapra

putat inesse Pollio ^inius quamdam qaam dici potest eloqu^ntem : ita di-

pataTinitatcm. Qmaré, si fieri potest, cantar omnia quum rebàs tam personis

et verba oinnia, et vox, huJQsalnmnum accommodata. Sed affectas qaidem ,

nrbis oleant, ai oratio romana plane preecipue eos qui sont dnlciores, ut

videatar, non civitate denata. » (Quin- parcissime dtcam , nemo historicorum

TIL. lib. 3, cap. 1.) commendavit magis. Ideoqae immorta-

^ t Nec indignetnr sibi Herodotas Icm illam Sallustii velocitatem diversis

«■quari Titara Liviam, qunm in nar- virtutibus consecutas est. » (QuiNTlL.

randomirœ jucanditatis clarissimiijue lib. 10, cap. l.)

268 HISTOIRE AlfClENNE.

quer le style doux et coulant de ses uarrations , et la souveraine éloquence de ses harangues, où le caractère des personnes qu'on y fait parler est gardé avec toute la justesse possible, et où les passions , surtout celles qui sont douces et tendres, sont traitées avec un art merveilleux. Cependant tout ce. qu'a pu faire Tite- Live a été d'atteindre , par des qualités toutes différentes, à Timmortelle réputation que Salluste s'est acquise par sa brièveté inimitable; car on dit avec raison que ces deux historiens sont plutôt égaux que semblables : pares magis quam simUes.

Ce n'est pas seulement par son éloquence , ou par la beauté et les agréments de sa narration , que Tite-Live a mérité la réputation dont il jouit depuis tant de siècles. Il ne s'est pas rendu moins recommandable par sa fidélité , vertu si nécessaire et si désirée dans un historien. Ni la crainte de déplaire aux puissances de son temps , ni l'envie de leur faire la cour, ne l'ont empêché de dire la vérité. Il parlait , dans son histoire^ avec éloge, des plus grands ennemis de la maison des Césars , comme de Pompée, de Brut'us , de Cassius, et d'autres , sans qu'Auguste s'en soit trouvé offensé ' : de sorte qu'on ne sait ce qu'on doit le plus admirer , ou la rare modération du prince, ou la généreuse liberté de l'historien. Dans les trente-cinq livres qui nous restent de Tite-Live , il ne parle d'Auguste qu'en deux endroits seulement^, et il en parle avec une retenue et une sobriété de louange qui fait honte à ces écrivains flatteurs et intéressés qui prodiguent , sans discernement et sans mesure , aux places et aux dignités un encens qui n'est dû qu'au mérite et à la vertu.

Si l'on peut reprocher quelque défaut à Tite-Live, c'est le trop grand amour de sa patrie : écueil dont il n'a pas eu toujours assez de soin de se garantir. Perpétuel admirateur de la grandeur des Romains , non-seulement il exagère leurs exploits ^ leurs succès et leurs vertus ; mais il dissimule ou diminue leurs vices et les fautes où ils sont tombés.

Sénèque le père impute *à Tite-Live d'avoir fait paraître une basse jalousie contre Salluste , en l'accusant d'avoir dérobé à Thucydide une sentence, et de l'avoir défigurée en la traduisant

• Tacit. Ann. lib. 4, c. 34. 3 IJb. 4,Controv. 4.

» Lib. 1,1», 19,etl.4,n. 20.

mal. Quelle apparence que Titè-Live, qui copiait des livres entiers de Polybe, fît un crime à Salluste d'avoir copié une sentence , c'est-à-dire une ligne ? D'ailleurs, elle est parfaitement bien rendue. Âsivat -ysp at sûirpo^iat «u'^xpu^'ai xat ouaxiâoat ta éxMTuv à^ct^TniuLTCL^ Res secundx mire sunt vitiis obtentui^. Gomment accommoder cette accusation avec ce que dit le même Sénèquedansun autre endroit, que Tite-Live jugeait avec équité et candeur des ouvrages des beaux esprits? ut est natura cari' didissimus omnium magnorum ingeniorum aesHmator T. Livius. Je crois qu'on s'en peut tenir à ce dernier témoignage. .

II y a un autre grief contre lui bien plus grave et plus important. On le taxe d'ingratitude et de mauvaise foi , pour n'avoir pas nommé Polybe, ou pour l'avoir fait avec trop d'indifférence dans des endroits où il le copiait presque mot à mot. Je serais fâché qu'on pût lui faire ce reproche avec fondement; car il touche aux qualités du cœur, dont l'honnête homme doit être fort jaloux. Mais ne pourrait- on pas croire qu'en d'autres endroits de son histoire qui ne sont pas parvenus jusqu'à nous , il a parlé de Polybe avec éloge ; qu'il lui a rendu toute ^ justice qui lui était due; qu'il a averti par avance qu'il se faisait une gloire et un devoir de le copier mot à mot en plusieurs endroits , et qu'il le ferait même souvent sans le citer, pour ne point toujours répéter la même chose? Je parle ici un peu pour mon intérêt; car j'ai besoin , sur cet article , qu'on use d'indulgence à mon égard.

Ces espèces de taches qu'on remarque dans Tite-Live n'ont cependant point fait de tort à sa gloire. La postérité n'en a pas moins admiré son ouvrage , non-seulement comme un . chefd'œuvre d'éloquence, mais comme une histoire où tout inspire l'amour de la justice et de la vertu ; où l'on trouve, avec le récit des faits, les plus saines maximes pour la conduite de la vie; où brillent partout un attachement et un respect singulier pour la religion établie à Rome lorsqu'il écrivait (malheureusement pour lui elle était fausse; mais il n'en connaissait point d'autre) ;enfîn, où l'on voit une généreuse hardiesse et un pieux

' Id. Suasor. 7-6.

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zèle à condamner avec force les sentiments impies des incrédules de son siècle. Nondum hœc, dit-il en un endroit ', qux nunc tenet seculum negligentia deum venerat : nec interpretando sibi qutsqm jusjurandum et legex aptas fctciebat, sed suos potius morea ad ea accommodabat « Ce mépris des dieux « si commun dans le siècle où nous vivons n'était point encore « connu. Le serment et la loi étaient des règles inflexibles aux- « quelles on conformait sa conduite ; et Ton ignorait Fart de les « accommoder à ses inclinations par des interprétations frau* « xluleuses. »

Cest par tout ce que je viens de dire qu'on est en droit de justifler Tite-Live sur la prétendue superstition avec laquelle il affecte de raconter dans son histoire tant de miracles et de prodiges aussi ridicules qu'incroyables. La bonne foi demandait qu'il ne supprimât pas des choses qu'on disait être arrivées avant lui , qu'il trouvait dans ses mémoires et dans les annales , et qui faisaient partie de !à religion reçue alors communément , quoique peut-être il ne les crût pas. Et il s'en explique kii-mênie assez souvent et assez clairement * , attribuant la plupart des prétendus prodiges qu'on faisait tant valoir à une ignorante et crédule superstition.

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